Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Russie de Poutine : un régime qui vacille ?

Vous expliquez dans votre ouvrage La Russie de Poutine qu’en Russie, les logiques sociales et politiques restent éminemment plurielles. Comment cela se traduit-il alors que se dessinent de nouvelles élections législatives en septembre prochain ?

Derrière la perception d’une société très monolithique, vision d’ailleurs alimentée par le pouvoir, la société russe est en fait diverse et je dirais même fragmentée. Aux clivages sociaux d’une société particulièrement inégalitaire en termes de richesse s’ajoutent de très grandes différences territoriales : monde urbain versus monde rural, mais aussi régions riches — historiquement celles pourvues en hydrocarbures et aujourd’hui celles où se sont implantées les usines liées au secteur militaro-industriel — et régions pauvres. À cela, il faut ajouter des clivages identitaires : la Russie en tant qu’ancien empire reconnait la diversité de sa population et se définit dans sa Constitution — adoptée en 1993 — comme un État multinational où, aux côtés des quelque 72 % de Russes ethniques, se distinguent des dizaines de « nationalités », pour reprendre les termes de l’époque soviétique. Citons enfin des clivages de genre approfondis par la promotion des valeurs dites traditionnelles depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence, en 2012, et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Dès le premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004), une série de réformes sur les partis et les élections ont peu à peu empêché cette extraordinaire diversité de s’exprimer dans l’offre politique. Outre des conditions très contraintes imposées aux partis et aux candidats pour pouvoir participer aux élections, les organisations partisanes sont aussi soumises à des exigences légales et des interdits comme ceux de se prévaloir d’intérêts dits « sectionnels » : il n’est ainsi pas possible pour un parti de se prévaloir d’un groupe social, d’une région, d’une langue ou encore d’une religion. 

S’il y a bien une diversité sociale et idéologique dans la Russie de 2026, celle-ci doit, pour s’exprimer politiquement et électoralement, entrer dans des cases limitées et définies à l’avance par le pouvoir. Par ailleurs le pouvoir a tendance depuis plus de vingt ans à promouvoir une opposition dite choisie, qui peut se présenter comme « communiste », « patriote » ou encore « libérale » mais qui, dans les faits, reste loyale et dépendante du Kremlin, éclipsant et remplaçant alors des forces politiques hostiles à Vladimir Poutine et sa politique. Lors de la présidentielle de 2024, le candidat à la candidature Boris Nadejdine, ouvertement critique sur la guerre en Ukraine, s’est vu opposer des obstacles administratifs qui l’ont empêché de faire campagne.

Propos recueillis par Thomas Delage le 18 mai 2026.

Légende de la photo en première page : Alors que les sondages de l’institut d’État VTsIOM rapportent une forte baisse de la popularité de Vladimir Poutine ces deux derniers mois — avec un taux d’approbation du Président qui est tombé à 65,5 % contre plus de 74 % en février —, l’institut de sondage proche du Kremlin, FOM, reflète également ce déclin progressif de la confiance envers Poutine, avec un taux d’approbation de 73 %, soit seulement deux points de plus que son niveau le plus bas depuis le début de la guerre d’Ukraine. De son côté, le centre indépendant Levada indique un taux d’approbation de 79 %, avec une baisse de six points depuis le début de l’année. (© Shutterstock)

À propos de l'auteur

Clémentine Fauconnier

Politiste, maitresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse au laboratoire SAGE (Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe), cofondatrice de CORUSCANT (Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires) et auteur de La Russie de Poutine du tournant autoritaire à la guerre (Le Cavalier Bleu, 2026).

0
Votre panier