La partie « recherche et développement » sera concentrée sur ces segments et les chaînes de production adaptées. La logique industrielle qui répondra aux attentes des armateurs désireux de se mettre en conformité réduira donc les options accessibles aux navires d’État. En envisageant que des équipementiers restent désireux de proposer des applications militaires affranchies des contraintes du règlement, la perte de communalité avec les équivalents civils provoquera un renchérissement des coûts. Ainsi, la première conséquence prévisible pour les flottes de guerre et de navires d’État sera une pression accrue sur des budgets déjà contraints, obligeant à des choix capacitaires pour les marines et administrations européennes. Le capacitaire étant la première brique de la construction d’une défense européenne crédible, cela n’est pas une bonne nouvelle à ce titre.
Si l’on veut pousser un peu plus le raisonnement sur un exemple, prenons le cas du développement du GNL comme carburant. Nonobstant les gains environnementaux attendus, notamment dans le cas du bioGNL, ce carburant présente plusieurs inconvénients majeurs pour un navire de guerre :
• son stockage est plus complexe, ce qui implique des contraintes d’aménagement plus fortes, alors que la place est déjà l’une des denrées les plus précieuses sur une frégate ou une corvette ;
• à l’heure actuelle, aucune solution simple de transfert à la mer n’existe, condamnant de facto les capacités de ravitaillement à la mer essentielles à l’emploi d’une flotte de guerre ;
• le GNL est moins stable que le gazole de navigation, ce qui est un facteur de vulnérabilité important pour un navire de combat.
Ce sont là des points majeurs qui, à l’heure actuelle, disqualifient le GNL pour un usage sur un navire de guerre. Si l’on peut admettre que son emploi pour des applications étatiques de moindre intensité soit possible (13), cela ne saurait s’envisager pour des navires engagés dans le cadre d’opérations de haute intensité. En tirant le fil, l’utilisation du GNL comme carburant aurait aussi des conséquences sur les infrastructures militaires, imposant la conversion des bases navales pour accueillir un nouveau type de carburant, avec ses réseaux de distribution, mais aussi ses risques spécifiques. Une telle évolution prendrait du temps et aurait un impact significatif sur les budgets concernés.
Impact opérationnel
Outre le versant purement technologique, il est également un second aspect, plus important encore. Les navires étatiques, chargés d’assurer la police en mer et donc en particulier de participer à la mise en œuvre effective des restrictions, ont une pression de mise en conformité pour des questions d’exemplarité. On peut déjà le constater pour les prescriptions du droit maritime international qui prévoient de nombreuses exemptions pour les navires de guerre, lesquels sont pourtant souvent construits avec en tête le respect de ces réglementations.
Cela étant dit, au – delà de cette seule pression interne à se conformer aux prescriptions, il convient de prendre en compte le fait que cette exemption, pour légale qu’elle soit, peut être critiquée. Elle induit alors une surface de vulnérabilité supplémentaire pour les marines de guerre en créant un risque réputationnel pouvant avoir des conséquences opérationnelles. À l’heure où les compétiteurs stratégiques et adversaires potentiels de l’Union européenne n’hésitent pas à employer tous les moyens à leur disposition dans le cadre de stratégies de guerre hybride, on peut se poser la question de la pertinence de créer un nouvel angle d’attaque potentiel.
Concrètement, il est tout à fait possible d’envisager que, par des pressions ou des manipulations de groupes d’influence, notamment au niveau local, l’accès à certains ports soit restreint y compris pour les navires de guerre alliés, ou que les conditions mises aux relâches opérationnelles deviennent extrêmement restrictives, pénalisant les navires et leurs équipages. La création d’un risque de manifestations opposées à l’accès d’un navire ne respectant pas les normes est également une atteinte potentielle à la sûreté des escales.













