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Georges Valois à Bakhmout : leçons d’hier pour guerre d’aujourd’hui

Dès lors, l’égalité devant l’impôt du sang disparut, car la masse initiale s’était scindée en deux entités distinctes : d’un côté une force combattante qui devint une armée de métier astreinte à d’interminables séjours en première ligne, de l’autre une force de soutien au sort bien plus enviable. Ces deux forces se retrouvèrent en concurrence pour l’allocation des ressources (viande, vin, fournitures diverses), et comme la force de soutien avait par définition la main sur lesdites ressources, les combattants lui reprochèrent vite d’en prélever une part excessive alors même qu’elle ne partageait pas leurs épreuves.

Par ailleurs, l’organisation de la force de soutien française était défectueuse, car on avait affecté ses soldats à telle ou telle tâche sans tenir compte de leurs aptitudes professionnelles : des instituteurs se retrouvaient terrassiers, des commerçants charpentiers, etc. Il en résultait un gaspillage de temps, de sueur et d’argent aggravé par la gratuité du travail, qui n’incitait pas les hommes de l’arrière à donner le meilleur d’eux‑mêmes, et par la gratuité des matériaux, qui ne les portait pas à les utiliser de façon optimale. De là des carences dont pâtissaient les soldats de première ligne.

Les mutineries du printemps 1917 traduisirent le mécontentement de ces soldats. Les réformes impulsées dans la foulée par Pétain – sollicitude accrue pour le front, relèves plus fréquentes, adoption à l’arrière de normes de production inspirées des entreprises civiles, etc. – améliorèrent le sort des combattants, mais Valois préconisait d’accentuer ce tournant en substituant à l’égalitarisme révolutionnaire une vision de la défense nationale consacrant la différenciation des fonctions. Ce nouveau système assurerait à la force combattante une primauté non seulement honorifique, mais encore matérielle, sous forme d’avantages pécuniaires notamment. Quant à la force de soutien, son efficacité serait dopée par le passage à une économie de marché récompensant la performance et sanctionnant le gaspillage.

Qu’en est‑il dans l’actuelle guerre d’Ukraine ? Pour le savoir, il faut dépasser les analogies superficielles avec la Première Guerre mondiale : dans les deux cas certes, la capacité d’interdiction des armes modernes a contraint les combattants à s’enterrer, mais ce n’est là qu’un aspect du problème. Son deuxième aspect rapproche lui aussi les deux conflits : il s’agit d’un rapport de forces trop équilibré pour permettre une décision rapide. Mais il faut aussi compter avec le ratio forces/espace, et à cet égard, les deux guerres sont très différentes. En août 1914, les belligérants engagèrent près de trois millions de soldats sur le théâtre occidental, où les opérations s’enlisèrent sur un front de 750 km seulement. On n’observe pas cette saturation en Ukraine : faute de mobilisation extensive, les Russes semblent n’aligner actuellement que 700 000 hommes et les Ukrainiens 500 000(1) pour un front de plus de 1 200 km. Difficile dans ces conditions de réunir rapidement et discrètement une masse capable de faire brèche et de relancer la guerre de mouvement dans la durée.

Quoi qu’il en soit des causes de l’enlisement, sa conséquence sur l’organisation des forces est celle que signalait déjà Valois : le clivage entre les soldats du front et ceux qui font tourner la machine de guerre depuis l’arrière. Du côté russe, la rancœur des premiers contre les seconds a pris une forme spectaculaire en juin 2023 avec la mutinerie du groupe Wagner, très éprouvé dans la bataille de Bakhmout. Du côté ukrainien, les ressources humaines sont plus chichement comptées que dans les rangs russes et la rotation des effectifs en première ligne est donc plus difficile à assurer : on cite les cas de soldats restés au front près de six mois d’affilée, souffrant de la faim, de la soif, du froid et de traumatismes psychiques. Sans doute le consensus national reste‑t‑il assez fort pour conjurer le risque d’une mutinerie de grande ampleur, mais les refus d’obéissance à bas bruit et les désertions seraient en progression.

En ce qui concerne enfin l’organisation du soutien, les Ukrainiens excellent dans le partenariat public‑privé à substrat libéral que préconisait Valois : leur inventivité et leur productivité expliquent notamment leur réussite dans le domaine des drones. Elles reposent sur un écosystème à l’israélienne associant étroitement les militaires, les compétences technologiques de certains conscrits et les entreprises dont ils sont issus. Mais les Russes ont vite relevé le défi et ont pris l’ascendant en matière de drones filaires.

Tactiques et stratégies

La Première Guerre mondiale témoigna d’une révolution tactique au bénéfice de l’artillerie, qui causa 75 % des pertes contre 15 % seulement dans les conflits du début du XXe siècle (Afrique du Sud, Mandchourie, Balkans). La guerre d’Ukraine marque une révolution analogue, puisque les drones s’y adjugent 70 à 80 % des pertes. Dans les deux cas, le basculement technologique a contribué au blocage tactique. Entre la fin de 1914 et le début de 1918, un certain nombre de commentateurs ont cru pouvoir en déduire trois nouveaux principes de guerre : l’inviolabilité des fronts fortifiés, le primat du feu sur la manœuvre et l’usure de l’adversaire comme clé de la victoire. Des analyses comparables ont resurgi depuis 2022, avec en prime un autre principe – la fameuse transparence du champ de bataille.

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