Formé à la métaphysique réaliste d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, Valois niait pour sa part qu’il pût y avoir de nouveaux principes de guerre, car le propre d’un principe est de se référer à la réalité pérenne des choses, non à leurs transformations superficielles. Certes, les procédés de la guerre changent sous l’effet des évolutions techniques, politiques et sociales, mais ses principes restent immuables. Envisagée sous cet angle, la guerre des tranchées n’a rien de nouveau : elle n’est que l’extension de la guerre de siège, déjà pratiquée sous les murs de Troie il y a 3 400 ans. Cette guerre a ses propres procédés, mais n’en est pas moins soumise aux mêmes principes que la guerre de mouvement, notamment la concentration des efforts en un point du dispositif ennemi. Valois récusait de même que l’artillerie suffît à faire la décision, parce qu’elle ne réussit jamais à éliminer tous les défenseurs d’un secteur et que le dernier mot revient donc à l’infanterie (à preuve Verdun). Enfin, il jugeait absurde l’idée d’obtenir la victoire par une guerre d’usure, objectant que les Alliés s’y useraient autant que l’Allemagne.
Valois en concluait que la seule façon de faire la décision était de relancer la guerre de mouvement, et pour cela de trouver un cheval de Troie permettant d’annuler ou de surmonter les retranchements adverses. Le char d’assaut constituait à cet égard une piste intéressante, mais au moment où écrivait Valois, son intérêt ne dépassait pas le niveau tactique en raison de sa lenteur, de sa vulnérabilité et d’un rayon d’action insuffisant. La même remarque valait pour l’aviation, qui n’était pas encore capable de bombarder massivement les villes de l’ennemi ni de débarquer de gros effectifs derrière ses lignes. Valois faisait plus confiance à ce qu’il appelait « la guerre d’arrière‑front », c’est‑à‑dire les actions subversives visant l’opinion publique adverse. En effet, les soldats de première ligne ne peuvent tenir que s’ils se savent épaulés par l’arrière : quand celui‑ci vient à douter, le front cède, comme l’a montré l’effondrement de la Russie en 1917.
Valois insistait cependant sur le fait qu’aucun de ces chevaux de Troie ne saurait amener la décision à lui seul : celle‑ci nécessiterait leur parfaite synergie (conformément au principe d’économie des forces cher à Foch) et leur couplage avec plusieurs attaques frontales simultanées privilégiant le principe de surprise. Encore cela supposait‑il une amélioration du rapport de forces au bénéfice des Alliés, qui ne pourrait venir que de l’entrée en lice des Américains. La justesse du propos fut vérifiée par le succès des offensives de Foch entre juillet et novembre 1918 et par le brutal effondrement du moral austro‑allemand, qui résulta en partie d’actions subversives menées par des officines alliées.
Jusqu’où ces analyses sont‑elles transposables à la guerre d’Ukraine ? Remarquons d’abord que les principes pérennes de la guerre continuent d’y jouer à plein : en 2022, les Russes ont violé l’économie des forces en attaquant dans toutes les directions à la fois, d’où leur échec ; à l’inverse, le succès initial de l’offensive ukrainienne sur Koursk, en 2024, a notamment reposé sur l’effet de surprise, preuve que la transparence du champ de bataille n’est pas absolue et que les fronts statiques ne sont pas inviolables ; enfin, la liberté d’action reconnue aux chefs ukrainiens explique leur plus grande agilité tactique.
Mais le rapport de forces reste très défavorable aux Ukrainiens qui, pour cette raison, n’ont pu exploiter leur percée de 2024, et on ne voit pas quelle intervention extérieure pourrait le modifier du tout au tout en leur faveur. Les Russes, pour leur part, ont sans doute les moyens militaires de réunir la masse de rupture qui leur donnerait la victoire, mais en ont‑ils les moyens politiques ? La mobilisation générale semble peu compatible avec la philosophie du régime poutinien et l’exposerait peut‑être à une contestation inédite. Le Kremlin semble pour l’heure préférer une pression lente, dont il espère l’usure irrémédiable des forces physiques et morales de l’Ukraine. Quant à cette dernière, c’est par sa résistance obstinée qu’elle entend user la patience des Russes, perdant moins d’hommes qu’eux du fait de sa posture défensive.
En attendant, les deux camps tentent de contourner l’impasse terrestre par les procédés renouvelés de ceux qu’indiquait Valois : le bombardement aérien, essentiellement par drones, les actions dans la profondeur auxquelles excellent les Ukrainiens, comme l’opération « Toile d’Araignée » de juin 2025, et des actions d’influence visant tant l’opinion publique adverse que l’opinion publique internationale. Mais rien de cela n’apparaît de nature à produire des effets décisifs.
Au total, les analyses de Valois ont ceci de remarquable qu’elles montrent les liens intimes unissant la politique, l’organique, la logistique, les forces morales, la tactique et la stratégie. Elles jettent une lumière particulièrement intéressante sur le blocage auquel on assiste dans la guerre d’Ukraine, et qui se reproduira peut‑être ailleurs. Il se pourrait en effet que les caractéristiques de ce conflit soient moins imputables aux héritages soviétiques qu’à l’évolution générale des pays développés, obligés de pallier leur suicide démographique par la dronisation de leurs armées et trop minés par l’individualisme pour oser mobiliser toutes leurs forces, donc acculés à ce que l’on pourrait appeler des guerres gériatriques.
Note
(1) Chiffres maximaux ; les évaluations minimales sont de l’ordre de 500 000 Russes et 300 000 Ukrainiens.
Légende de la photo en première page : Sous l’Arc de Triomphe. La fin de l’Ancien régime marque le passage à un nouveau mode de guerre. (© Mistervlad/Shutterstock)













