Dans le livre, j’envisage plusieurs scénarios. Le scénario le plus redouté serait, pour reprendre le jargon militaire, un « engagement majeur de haute intensité », à la suite d’une attaque d’ampleur contre un ou plusieurs pays baltes. Pour l’instant, l’armée russe n’a pas les moyens militaires d’un tel affrontement avec l’OTAN. Un autre scénario, le plus plausible sans doute, serait une attaque limitée sans prise de gage territorial, sur un pays balte ou ailleurs en Baltique et dans le Grand Nord, à un moment propice pour enfoncer un coin dans l’Alliance transatlantique et semer le doute sur la garantie de sécurité américaine.
Comme vous le rappelez, « choisie ou subie, la guerre est toujours un affrontement des volontés ». Alors que la guerre hybride, indirecte et invisible, menée par la Russie en Europe est de plus en plus intensive, sommes-nous prêts — politiquement et militairement — à faire face, à cette guerre de l’ombre effective mais aussi à une potentielle guerre de haute intensité contre la Russie ?
L’invasion de l’Ukraine a constitué un véritable électrochoc et provoqué un sursaut politique en Europe. La brutalité guerrière et les attaques contre les civils en Ukraine, de même que les opérations de sabotage et les actions de désinformation en Europe, ont dessillé les yeux de nombre de nos concitoyens sur la nature du régime russe et sur les enjeux de ce bras de fer. Le point important à retenir est que ce qui se joue en Ukraine, ce n’est pas seulement la survie de l’Ukraine, mais aussi la sécurité de l’Europe et la pérennité de la démocratie.
En France, les pouvoirs publics se mobilisent pour contrer les ingérences étrangères ; les armées adaptent leur posture et durcissent leurs entrainements. Au niveau de l’OTAN, il y a une incertitude sur la solidité de la garantie de sécurité américaine à l’Europe, étant donné le comportement erratique et imprévisible du président américain. En même temps, les pays européens renforcent le pilier européen de l’OTAN et explorent d’autres formats, comme la Coalition des volontaires (3) pour trouver des solutions concrètes aux défis de sécurité.
Si la guerre d’Ukraine vient à se finir, il semble évident que cela ne mettra pas fin aux ambitions russes. Vous expliquez qu’il faut s’attendre dans ce cas à une guerre larvée de la part de Moscou. Quels seraient les pays les plus susceptibles d’être visés ? Quels sont les différents scénarios ?
Rien n’indique, pour l’heure, que la fin de la guerre en Ukraine pourrait advenir bientôt. Les deux protagonistes subissent des pertes colossales, mais s’organisent pour poursuivre le combat. On assiste à une montée aux extrêmes.
L’invasion de l’Ukraine et la brutalité de la guerre ont provoqué un électrochoc en Europe, en particulier dans les pays qui ont fait l’expérience de l’impérialisme russe et des répressions soviétiques. L’Union européenne s’affirme désormais en acteur de la sécurité européenne. Elle a apporté un soutien financier, militaire et humanitaire considérable à l’Ukraine. Les pays les plus ciblés [par la Russie] sont ceux qui jouent un rôle prédominant en Europe, comme l’Allemagne, la France et la Pologne, mais aussi ceux qui sont les plus en pointe dans la défense de l’Ukraine, comme la Finlande et les pays baltes.
On peut, en effet, gager que la fin de la guerre ne mettra pas fin à la politique de confrontation de la Russie, ni à ses actions de désinformation, de subversion et de sabotage en Europe. Cette guerre larvée risque de se poursuivre, voire de s’intensifier, sachant que l’affaiblissement politique de l’adversaire est un but en soi et qu’il est intégré à la planification militaire. Il faut en avoir conscience sans céder au défaitisme, en gardant à l’esprit que la force est dans l’union, que nous avons un modèle à défendre et de nombreux atouts à faire valoir.
Propos recueillis par Thomas Delage le 22 mai 2026.
Notes
(1) C’est à Kyiv que le prince Vladimir Ier, souverain de la Rus’ de Kyiv (la plus ancienne entité politique commune à l’histoire des trois États slaves orientaux modernes : Biélorussie, Russie et Ukraine), se convertit au christianisme orthodoxe en 988, en faisant la religion d’État (NdlR).
(2) https://tinyurl.com/2kmjyu3r (NdlR)
(3) Après l’appel du président tchèque Petr Pavel, le 1er mars 2025, à la formation d’une coalition de volontaires pour mettre définitivement fin à l’invasion russe de l’Ukraine, s’est tenu à Londres le 2 mars 2025 un sommet où se sont rassemblés 18 dirigeants mondiaux. Début 2026, l’organisation comptait 35 États membres (NdlR).
Légende de la photo en première page : Pour Oleksandr Danylyuk, président du Centre pour la réforme de la Défense basé à Kyiv, « la Russie ne peut se permettre de poursuivre la guerre sur sa lancée actuelle, car elle se retrouvera confrontée à une pénurie de ressources. Cela signifie que Poutine (ici en photo) doit intensifier le conflit. Il peut le faire verticalement, en augmentant l’intensité de la violence, y compris par le chantage nucléaire, ou horizontalement en étendant le conflit géographiquement, en essayant de le geler à des conditions plus favorables. » De son côté, la vice-ministre ukrainienne des Affaires étrangères, Marjana Betsa, a déclaré : « La Russie peut changer de tactique, mais elle n’a pas changé de stratégie ni d’objectifs, et elle ne s’arrêtera pas d’elle-même ». (© Kremlin.ru)













