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2026, l’année de tous les dangers pour le Tadjikistan ?

Un régime sultanique inquiété par les questions iranienne et afghane 

En réponse à cette histoire difficile, le président Rahmon, après 1997, a fondé, de fait, un régime « sultanique ». C’est-à-dire dans une logique autoritaire sans réelle idéologie, dominée par le pouvoir absolu de la personne à la tête de l’État. Un tel régime tend à fonctionner par la peur, la corruption, l’élimination de toute concurrence, avec une base de soutiens qui se réduit avec le temps, privilégiant une domination familiale (5). C’est bien dans cette approche visant à consolider son pouvoir personnel que le président de la République du Tadjikistan a détricoté ce qui avait permis le processus de paix avec l’opposition : il a notamment mis hors-la-loi en 2015 le principal parti d’opposition islamiste (pourtant très modéré (6)), et s’est opposé à l’émergence de toute alternative, dans l’opposition mais aussi dans son propre camp. Depuis 2016, ce choix d’un régime « sultanique » est arrivé à sa conclusion logique : permettre une transition du pouvoir entre le président Rahmon et son fils, Roustam Emomali. Ces dernières années, la préparation de la transition a signifié cibler des acteurs influents au sein du régime, qui pourraient se montrer hostiles à la passation de pouvoir : il y a d’abord eu une série d’arrestations, au cours de l’été 2024, de personnalités pourtant loyales au clan présidentiel depuis 1992, au nom d’un coup d’État supposé ; puis des remaniements importants, jusqu’à tout récemment. En effet, en janvier 2026, des changements ont été annoncés aux ministères de la Justice, des Affaires étrangères, de la Défense, ainsi qu’au niveau de la Cour suprême, de la Garde nationale, et des forces des garde-frontières. Douchanbé a même fait le choix, en février-mars 2025, de céder des milliers d’hectares au Kirghizstan, afin de régler au plus vite le différend frontalier du Ferghana, après les tensions armées de 2021-2022. 

On peut voir cette orientation politique comme le désir d’imposer autoritairement la stabilité du pays sur la durée, même après la mort d’Emomali Rahmon. Au-delà d’un désir de domination politique « classique », le président sorti vainqueur de la guerre civile a peut-être vu dans son régime la seule façon d’éviter un retour des troubles passés. Mais cette approche réduit plus encore les soutiens du régime, à une période où sa sécurité pourrait également être mise en danger à l’extérieur.

En effet, en plus des risques associés à cette transition dynastique, il y a deux sources d’inquiétudes spécifiques pour Douchanbé, en ce début d’année 2026 : l’Afghanistan et l’Iran.

Relation avec l’Afghanistan

Le Tadjikistan partage une frontière de 1357 km avec l’Afghanistan, considérée comme poreuse encore aujourd’hui. De fait, depuis plusieurs décennies, ce voisin a toujours été vu comme un facteur d’instabilités. Avec le retour des talibans au pouvoir le 15 aout 2021, Douchanbé se trouve confronté à une menace sécuritaire non négligeable venant du Sud. Il y a bien entendu l’État islamique au Khorasan (EI-K), qui considère le régime du président Rahmon comme un ennemi à abattre, mais surtout qui réussit à recruter des Tadjiks pour ses actions terroristes dans la région, tel que l’indiquent les attentats perpétrés à Kerman (Iran) puis à Krasnogorsk (Moscou, les 3 janvier et 22 mars 2024). Plus largement, l’insécurité est devenue une réalité à la frontière entre Tadjikistan et Afghanistan : des infiltrations violentes de terroristes ou de trafiquants de drogue fin 2025 et début 2026 ont poussé l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) à accepter le principe, en février 2026, de devoir armer les forces gardant la frontière. Le problème va au-delà des relations compliquées entre Douchanbé et Kaboul : il semblerait que des forces hostiles au Tadjikistan puissent agir en toute impunité en territoire afghan. 

Relation avec l’Iran

Quant à l’Iran (7), encore au début de l’année 2026, il devait être un atout pour un Tadjikistan préparant sa transition politique : les images du « Forum Iran-Tadjikistan pour le Commerce, l’Investissement économique et le Tourisme » à Douchanbé, permettant une rencontre au sommet entre les présidents Rahmon et Pezechkian le 15 janvier, donnaient le sentiment d’une relation enfin apaisée entre les deux pays. C’était la continuation d’un cycle vertueux dans les relations bilatérales entamé en 2019. Si, auparavant, il a pu y avoir des tensions entre le régime de Douchanbé et la République islamique, le premier se méfiant des positions idéologiques de cette dernière, des réalités géopolitiques les ont balayées : pour les Iraniens, c’était le choc de l’abandon, par l’administration Trump, de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 ; pour les Tadjiks, c’était la constatation qu’une dépendance sécuritaire et économique trop grande à la Russie n’est pas forcément une source de stabilité pour le régime. L’inauguration de l’usine de drones Ababil-2 à Douchanbé devait ouvrir la voie à une plus grande implication iranienne dans la sécurité tadjike, un soutien particulièrement utile face à un Afghanistan problématique. 

Bien entendu, les espoirs fondés sur ce rapprochement sont morts sous les bombardements israélo-américains. Impuissant face à des événements sur lesquels il n’exerce aucune influence, le régime tadjikistanais s’est fendu d’une déclaration d’appel à l’apaisement et au dialogue laconique, le 1er mars 2026. Mais le président Rahmon a tout de même osé présenter ses condoléances au président Pezechkian pour la mort d’Ali Khamenei. Contrairement à l’analyse occidentale qui voit la République islamique comme condamnée, le dirigeant centrasiatique, quant à lui, n’insulte pas l’avenir.

À propos de l'auteur

Didier Chaudet

Géopolitologue spécialiste du monde persanophone (Iran, Afghanistan, Tadjikistan) et de l’Asie du Sud (Pakistan, région himalayenne), cofondateur de l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie (ONE) et membre du comité de rédaction de la Revue Défense Nationale.

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