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Quel modèle pour la Defence Tech européenne ? Entre bon père de famille et femmes au foyer

Mais alors que les Palantir ou Anduril ont, sans quelconque pudeur, érigé l’hypothétique future confrontation avec la Chine en point d’horizon des objectifs de supériorité technologique et de transformation du complexe militaro industriel, l’Europe fait déjà face à son propre conflit, en Ukraine. Un état de fait qui, bien au‑delà des déclamations politiques sur « l’économie de guerre », oblige les entreprises du continent à prendre une posture bien moins performative que ne l’est – parfois – celle de leurs consœurs outre‑Atlantique.

Un vivier déjà très dynamique

Plus que la politique ou même le marché, c’est donc bien la guerre en Ukraine qui nourrit depuis 2022 l’émergence d’un nouvel écosystème de l’innovation de défense en Europe. En février 2026, une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) qualifiait le conflit d’accélérateur de la mutation de la BITD du continent, mutation devenue nécessaire au vu des limites structurelles montrées par les modèles industriels traditionnels, héritées de trois décennies de léthargie(3). D’autant plus que, face au niveau d’attrition maximal qui touche la quasi‑intégralité des équipements sur le front, un modèle de forces conventionnelles reposant sur une colonne vertébrale constituée de quelques plateformes sophistiquées, aussi onéreuses que longues à produire, s’avère structurellement insoutenable. Sur ce point, l’enjeu capacitaire du high‑low mix semble avoir été bien intégré par la majorité des forces européennes.

C’est donc sans surprise que, relativement au besoin identifié, la DefTech en cours de structuration est tirée quantitativement par un trio constitué des dronistes (ce qui inclut les munitions semi‑autonomes), des fabricants de drones terrestres (UGV), et des spécialistes logiciel (communications, commandement et contrôle, renseignement, IA…). Sur les 316 entreprises répertoriées par la FRS (Ukraine non comprise), près de 33 % consacrent ainsi leur activité aux drones tactiques, et 30 % aux UGV. D’après d’autres bases de données, plus d’une soixantaine de start‑up ont une activité dans le domaine des softwares dédiés à la situation tactique (l’exemple de Command AI en France) ou au ciblage, avec des potentiels d’extension au secteur des drones et munitions intelligentes. Citons dans ce domaine Alta Ares, ou les licornes Harmattan AI (France), Quantum Systems, Helsing AI et Stark Defence (Allemagne), ces deux dernières étant souvent qualifiées de copies carbone de l’américaine Anduril, tant pour la constitution de leur catalogue que pour leur positionnement doctrinal.

De plus, contrairement à l’idée reçue, une grande partie des sociétés aujourd’hui estampillées « New Defence » en Europe sont en réalité des PME déjà établies, souvent duales, qui ont su tirer parti soit du contexte stratégique, soit de l’essor fulgurant des technologies issues du secteur civil, en particulier numériques. En France, on pensera notamment à l’ETI Turgis & Gaillard, à Shark Robotics (UGV) mais aussi aux dronistes Delair et EOS Technologies, au portugais Tekever ou bien encore à l’exemple atypique de ALM Méca, une TPE alsacienne spécialisée dans le modélisme qui a développé un drone intercepteur dont la vitesse de pointe avoisine les 700 km/h. C’est également le cas au Danemark avec Systematiq, société qui produisait autrefois des logiciels de gestion pour hôpitaux et qui fournit désormais son instrument SitaWare pour le C2/C4ISR des armées de l’OTAN.

Sans surprise, les pays où l’écosystème est le plus vivace sont ceux qui disposaient déjà d’une BITD robuste et variée. La France se classe donc assez logiquement comme la première terre d’accueil avec 45 représentantes, loin devant le Royaume‑Uni (26), l’Allemagne (23), et l’Espagne (22). Notons par ailleurs que ce renouveau du paysage étant permis par un ticket d’entrée bien moins élevé qu’il ne l’aurait été dans l’industrie des matériels lourds, il permet à des pays auparavant peu visibles dans l’armement de faire émerger leurs acteurs. C’est le cas des États baltes, de la République Tchèque, de la Pologne ou de la Finlande, tous directement confrontés à la menace russe. Notons enfin que portée par son effort budgétaire sans précédent, l’Allemagne constitue naturellement une vraie pépinière pour la DefTech, à Berlin (une révolution), mais aussi en Bavière où des efforts sont menés pour faciliter le développement des projets, de l’université à l’usine. Elle n’en demeure pas moins, avec le Royaume‑Uni, la porte d’entrée principale pour les entreprises ou fonds d’investissement américains, qui ont soutenu, et soutiennent encore les licornes allemandes comme Quantum, Helsing ou Stark, ce qui n’est pas sans occasionner des litiges politiques et autres problématiques de souveraineté(4).

S’il ne fait donc aucun doute que l’Europe possède le potentiel technologique à la hauteur à l’enjeu, ainsi qu’une capacité de financement en expansion, sa faiblesse structurelle demeure la production. Et sur ce point, elle peut s’appuyer sur un modèle.

Le « laboratoire » ukrainien

Nous avons cité l’échec ukrainien de l’américaine Anduril, mais nombreuses sont les start‑ups européennes à avoir essuyer les plâtres lors de l’épreuve du feu. Delair, Alta Ares ou Parrot en France, Helsing en Allemagne, Milrem Robotics en Estonie… ont toutes contribué au soutien des forces ukrainiennes au plus fort de la guerre. Et elles ont toutes, pour la plupart, été confrontées à des difficultés techniques, en particulier la guerre électronique, ainsi qu’à une incapacité chronique à fournir des systèmes en nombre suffisant. Or, comment rivaliser aujourd’hui, au printemps 2026, avec une Ukraine en mesure de produire plus de quatre millions de drones FPV par an, 50 000 UGV et 350 000 intercepteurs low cost (de moins de 5 000 dollars) ?

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