Quelle ambition spatiale pour l’Europe ?

En Europe, toute la filière spatiale a été unifiée pour réduire les coûts et proposer dès 2020 un nouveau lanceur Ariane 6 (représentée ici) de 40 à 50 % moins cher que l’actuelle Ariane 5. (©ESA/David Ducros, 2016)
Défi sans cesse renouvelé, l’espace met à rude épreuve la volonté des Européens de rester dans le groupe de tête. 2016 aura été de ce point de vue une année charnière, en confirmant les programmes qui doivent permettre à l’Europe de conserver son rang au cours de la prochaine décennie et au-delà.

Face à la compétition internationale qui s’accélère et menace l’Europe spatiale d’obsolescence en mettant en œuvre de nouveaux acteurs et de nouvelles activités avec des méthodes et des approches innovantes, il est plus que jamais nécessaire d’avoir une action coordonnée. Celle-ci devra être portée par des décisions politiques partagées, une organisation cohérente et des priorités bien établies.

Tel est l’objectif de la grande consultation que la Commission européenne a lancé au printemps sur une stratégie spatiale pour l’Europe allant jusqu’en 2030. Cette stratégie, dont la publication aura lieu à l’automne, coïncidera avec la montée en puissance opérationnelle des deux programmes phares de l’Union européenne (UE) : Galileo pour la navigation et Copernicus pour la surveillance de la Terre. Elle devrait permettre de préparer le volet spatial des prochaines perspectives financières de l’Union. Ces grandes orientations devraient également faire écho aux engagements qui seront pris au sein de l’Agence spatiale européenne (ESA, qui ne fait pas partie de l’UE) en septembre et surtout par les ministres concernés de chaque État membre qui se réuniront en décembre à Lucerne (Suisse).

Opportun, cet exercice est aussi inhabituel. Il n’est pas dans notre intention de spéculer sur le contenu de la communication qui à l’heure où nous écrivons ces lignes fait encore l’objet de la consultation. De toute évidence, il lui faudra trouver le bon équilibre entre la nécessité d’assurer la continuité des projets existants et le besoin de répondre aux nouveaux défis. Il convient toutefois de s’arrêter sur l’ambition que revêt la démarche au vu des tentatives passées, plus centrées sur la définition d’une politique et qui relevaient donc plus d’une clarification des rôles institutionnels des différents acteurs que d’une stratégie en tant que telle.

L’absence de stratégie en tant que telle

Bien sûr, si nous considérons que la stratégie est « l’art de créer de la puissance » (1), alors force est de constater que l’Europe spatiale n’est pas la mieux placée. Certes, le fait qu’elle soit un acteur pionnier en matière de coopération spatiale régionale est clairement unique. La longue expérience qui est la sienne en matière de résolution des tensions entre intérêts nationaux et collectifs la place sans aucun doute dans une position privilégiée pour comprendre la nouvelle donne internationale et agir en conséquence. Par ailleurs, à mesurer le rapport investissements/réalisations, l’effort – pour limité qu’il soit en comparaison de celui auquel les États-Unis consentent par exemple chaque année – a conduit à un immense succès. Il n’en reste pas moins que la notion même de puissance spatiale européenne est difficile à évaluer dans un contexte où les questions les plus importantes sur ce que l’on veut faire dans l’espace et surtout pourquoi on veut le faire ont coutume de rester sans réponse.Comment pourrait-il en être autrement ? Non seulement les États membres n’ont pas tous de manière égale pris la mesure du potentiel que les systèmes spatiaux étaient capables d’offrir, mais depuis les années 1960, l’organisation du spatial en Europe a elle-même beaucoup évolué, au risque de concentrer la réflexion sur les questions épineuses et sans fin de construction interne et d’organisation plutôt que sur le fond. Cette situation est problématique car l’espace est un outil stratégique qui a besoin d’un référentiel stable et tangible pour prospérer. L’enjeu désormais bien compris de tous est que l’Europe doit parler d’une seule voix si elle souhaite se faire entendre, une opinion que le nouveau directeur général de l’ESA, l’Allemand Johann Wörner, a pris pour habitude de résumer à travers la formule de « United Space of Europe » (« Espace Uni d’Europe »).

Pour cette raison, il est peu probable que l’espace puisse « sauver l’Europe » comme certains l’espèrent. Ce serait même plutôt la logique inverse qui prévaudrait, tant il est vrai que « l’espace ne pourra véritablement devenir un atout stratégique que lorsque l’UE aura précisé pour elle-même le rôle politique qu’elle entend jouer » (2). Si néanmoins nous voulons aller de l’avant, un diagnostic commun est requis pour identifier les logiques propres qui définissent ou contraignent l’effort européen dans l’espace. C’est à cette réflexion que cet article se propose de travailler. Car sans principes d’action clairs tirés d’une compréhension authentique de ce qui constitue l’originalité de la démarche européenne, il ne peut y avoir de succès durables. Faute de consensus sur sa nature, l’Europe doit faire son deuil de l’idée qu’une (bonne) stratégie se doit de déterminer des fins, puis d’y consacrer les moyens nécessaires et d’emprunter les voies désirables. Dans son cas, il faut d’abord partir de l’existant, puis définir les objectifs à atteindre en cours de route.

Quel degré d’autonomie spatiale ?

Or, l’existant pour l’Europe spatiale, c’est d’abord cinquante ans d’histoire marqués par le refus de laisser la dépendance stratégique dépasser un certain seuil de tolérance au-delà duquel l’autonomie serait réduite dans des proportions inacceptables, comme en témoignent les récits bien connus du système INTELSAT sous contrôle américain et du satellite de télécommunications Symphonie qui ont servi de toile de fond à la naissance du programme Ariane, ainsi que, plus récemment, l’exemple de Galileo. Encore faut-il bien s’entendre sur ce que la notion recouvre. De fait, l’objectif concerne moins la sécurité – même si ses implications dans ce domaine sont grandes – que l’identité. L’Europe veut-elle et peut-elle se contenter d’être un pion parmi d’autres sur l’échiquier géopolitique mondial ?

Tous les Européens n’ont pas la même perception de l’endroit où doit être placé le curseur, mais en définitive, si l’autonomie a jamais joué un rôle important, c’est aussi bien en raison de la volonté d’assurer la pérennité de ce qui constitue à leurs yeux leur identité sociétale et culturelle propre, que pour des questions plus liées à leur statut vis-à-vis du reste du monde. Ainsi, avant même la naissance du programme Ariane, il était évident que sans capacité de lancement autonome, l’Europe aurait été reléguée à jamais dans une position secondaire incompatible avec la perception qu’elle avait d’elle-même ; d’autant plus incompatible qu’en abolissant les distances et les frontières, le satellite – qui constitue la mission sans laquelle nous n’aurions aucune raison d’accéder à l’espace – revêtait une dimension majeure qui touchait aux fondements mêmes de la souveraineté et de l’intégrité nationale.

Le dualisme intrinsèque du spatial domine depuis les origines toutes les activités dans le domaine, à savoir, le problème de l’accès autonome à l’espace (le lanceur), auquel il faut ajouter la question de ce qu’on y fait conformément à notre perception de notre intérêt (c’est-à-dire la fonction assignée au satellite ou à la sonde). Ce dualisme constitue la base sur laquelle toute politique spatiale digne de ce nom est élaborée et évaluée. Chaque événement s’inscrivant dans ce schéma – du lancement de la fusée Diamant, en 1965, depuis le désert saharien, à la mise en orbite de SPOT, en 1986, qui fait entrer la France et l’Europe dans ce qui deviendra une filière d’excellence – traduit l’accession à un niveau toujours plus élevé de maturité. Disposant ainsi, in fine, de la totalité (ou presque) du spectre des capacités spatiales (lancement, observation, télécommunications, navigation, surveillance de l’espace…), la France et l’Europe sont donc en mesure d’affirmer une politique spatiale autonome. L’essentiel aujourd’hui doit être de ne pas perdre cette expertise acquise de haute lutte.

La nécessité en 2016 sera donc de capitaliser autant que possible sur les investissements déjà consentis au titre de l’autonomie spatiale. En d’autres mots, il faudra garantir la continuité des programmes amiraux de l’UE voire, si l’Europe veut être cohérente, accorder un soutien au Centre spatial guyanais en tant que « port spatial de l’Europe » [voir p. 32-33, NdlR]. L’accès autonome à l’espace doit également faire partie de ces domaines ciblés dans lesquels un effort particulier doit être réalisé. Ariane 6, qui a été décidée en 2014 en réponse directe à SpaceX, ne devrait pas être au cœur des discussions du Conseil de l’ESA de décembre, puisque la véritable échéance s’agissant de ce programme critique pour l’avenir de l’Europe spatiale est fixée fin septembre. Le réutilisable pourrait certes avec raison faire l’objet de discussions, mais avec le risque qu’à trop focaliser sur celui-ci l’Europe en vienne à oublier l’essentiel qui demeure celui d’avoir un lanceur compétitif disponible dès 2020 [voir p. 29-31, NdlR]. Tout aussi importante, l’idée de mise en œuvre d’une « préférence européenne » sur le modèle de ce que pratiquent les autres puissances mériterait qu’on s’en préoccupe. Pourtant, à l’exception de la France, personne ne souhaite se lier les mains : des partenaires fortement impliqués dans le programme continuent ainsi de recourir à des services de lancement étrangers pour leurs propres besoins institutionnels, sous prétexte qu’ils sont moins chers…

La coopération, un atout majeur

Cette divergence d’attitude à l’égard de la relation avec l’extérieur, notamment l’outre-Atlantique, s’explique en grande partie par le fait que jamais l’effort spatial européen ne s’est organisé sur la base d’une conception véritablement commune des objectifs. Ces derniers ont toujours été agrégés plus que partagés : les objectifs des uns et ceux des autres devenant les objectifs de tous, sans que le besoin se ressente d’harmoniser les méthodes ou les motivations. Les expériences d’européanisation de l’espace militaire (contrairement à l’Europe de l’espace civil) sont une preuve de l’insuffisance de l’effort. Avec le vol habité, le spatial de défense est en effet à ce jour le domaine dans lequel le déficit de l’Europe est le plus lourd. L’Europe se situe au mieux à la quatrième place mondiale. Et encore ne parvient-elle à se hisser à ce rang que grâce à des initiatives menées presque exclusivement au niveau national, essentiellement par la France, en dépit de quelques coopérations bi- et multilatérales voisines du cadre national.

À propos de l'auteur

Guilhem Penent

Guilhem Penent

Guilhem Penent est doctorant en science politique à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV. Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, il a également étudié au département des hautes études internationales de l’Université Laval de Québec et participé au programme d’études spatiales de l’International Space University (SSP12). Avant de rejoindre le programme Espace de l’Ifri, il a été chargé de mission à l’IRSEM (CAJ).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

risus. lectus id Praesent vel, non
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR