Vous expliquez dans votre ouvrage La guerre d’Europe a commencé (Les Arènes, avril 2026) qu’en déclenchant l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine a surpris jusque dans son camp et que, même si l’armée russe manque aujourd’hui de moyens pour conquérir toute l’Ukraine, cela ne signifie par pour autant que le Kremlin y ait nécessairement renoncé. Comment expliquer cet intérêt et cette insistance de Vladimir Poutine à vouloir conquérir l’Ukraine ?
C. Marangé : Vladimir Poutine veut à la fois posséder l’Ukraine et détruire l’identité ukrainienne, ce qui au premier abord pourrait paraitre contradictoire, mais qui, à y regarder de plus près, ne l’est pas. Il se dit persuadé que la nation ukrainienne n’existe pas. Six mois avant l’invasion de l’Ukraine, il a publié un long essai en anglais pour expliquer que les Russes et les Ukrainiens formaient un seul et même peuple. Cette thèse fait écho à une notion qui avait cours dans les milieux slavophiles et conservateurs au XIXe siècle et qui est toujours défendue par l’Église orthodoxe russe, celle d’un « peuple russe trinitaire » composé de trois branches inaliénables : les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses.
S’enchevêtrent en Ukraine des paramètres identitaires, sécuritaires et géopolitiques. L’Ukraine touche au cœur de l’identité russe et orthodoxe, car elle est le lieu du baptême (1) et le point d’origine de l’orthodoxie slave. Le président russe en tire argument pour affirmer qu’elle est russe de toute éternité et qu’elle a acquis son indépendance par accident, du fait des errements de Lénine. La négation de la nation ukrainienne a un corollaire simple aux yeux de Vladimir Poutine : elle permet de dénier à l’Ukraine le droit d’exister en tant qu’État-nation et de se choisir un destin européen, en dehors du giron russe. Dans la volonté d’anéantir l’Ukraine se cristallisent deux de ses motivations profondes : l’impérialisme et le revanchisme. Les enjeux de sécurité sont importants sans être, à mon avis, prédominants.
Vous dites qu’en Ukraine s’affrontent deux réalités, deux conceptions du passé et deux visions de l’avenir. Qu’entendez-vous par là et une paix est-elle réellement envisageable à court ou moyen terme entre Moscou et Kyiv dans un tel contexte ?
Nous vivons à une époque où un flux incessant d’actualités nous assaille et entrave la réflexion stratégique. L’immédiateté est la marque de notre temps, mais d’autres temporalités continuent de forger notre présent. Pour comprendre les intentions et les modes d’action d’un acteur, il faut aussi savoir élargir le regard et se replonger dans l’histoire. On ne peut pas comprendre la frénésie destructrice du Kremlin et la force de résistance des Ukrainiens sans comprendre les traces qu’ont laissées, dans les cœurs et les esprits, pour les uns le traumatisme de l’effondrement soviétique, et pour les autres, l’effacement délibéré et répété de leur identité.
On entend souvent dire que l’Ukraine serait née en 1991. Rien n’est plus faux. Cette assertion montre à quel point on connait mal l’histoire de l’Ukraine. Les Ukrainiens savent qu’à la fin du XIXe siècle, il était interdit de publier en ukrainien — en « petit-russe », disait-on —, comme il est aujourd’hui interdit de parler ukrainien dans les territoires occupés. Ils savent qu’ils ont perdu leur première indépendance en 1921, que 4 millions d’entre eux ont péri dans des famines orchestrées en 1932-1933. Ils connaissent le tragique de leur histoire nationale et voient cette guerre d’agression comme l’ultime avatar de l’impérialisme russe. Ils résistent avec cette perspective historique à l’esprit, avec la ferme intention de mettre fin à cette domination sans fin et de rompre avec le règne de l’impunité.
Ces derniers mois, l’Ukraine a progressé sur le terrain, pour la première fois depuis 2023. Comment expliquer cette situation ? Et dans quelle mesure la guerre en Iran est-elle venue changer la donne sur le front russo-ukrainien ?
La situation militaire reste incertaine et difficile ; il ne faudrait pas exagérer la signification des gains territoriaux engrangés par l’armée ukrainienne ces dernières semaines, même s’il est vrai qu’elle semble avoir inversé la tendance. La Russie opte pour une stratégie de destruction totale jusqu’à épuisement de l’adversaire, en visant toujours plus les arrières, en détruisant les infrastructures critiques de l’Ukraine et en frappant les usines d’armement, mais aussi les centres de pouvoir et les zones d’habitation. Cet hiver, l’armée russe a attendu qu’il fasse -20 degrés pour finir de détruire les sous-stations électriques des grandes villes ukrainiennes, plongeant une partie de la capitale dans le noir et dans le froid. Plus de six mille immeubles ont alors été privés d’électricité, mais les Ukrainiens n’ont pas plié. Le système électrique était au bord de la rupture. On peut redouter que la Russie attende les grandes chaleurs de l’été pour faire de même, ce qui empêcherait la distribution de l’eau potable et la gestion des eaux usées et favoriserait la propagation de maladies.














