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Musulmans de France : quel islam dans la République ?

Depuis l’attaque contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, la France est la cible de nombreux attentats perpétrés par des personnes revendiquant leur acte au nom de la religion musulmane. Du Bataclan le 13 novembre 2015 à l’assassinat d’un prêtre le 26 juillet 2016, en passant par Nice le 14 juillet 2016, l’islam est pointé du doigt, jugé par certains comme antagoniste avec les valeurs de la République. De quoi parle-t-on ? Qui sont les musulmans en France ?

Le 6 janvier 1978, la loi relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés est adoptée ; son article 8 interdit la collecte et le traitement de données faisant apparaître les opinions religieuses. Contrevenir à cette loi peut être puni de cinq années d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende. Il n’existe donc pas de statistiques officielles sur les religions pratiquées en France. Toutefois, certaines exceptions permettent d’avoir des évaluations, les sondages étant autorisés à condition d’être anonymes.

Combien de pratiquants ?
En 2010, l’INSEE estimait les musulmans à 2,1 millions de personnes (âgées de dix-huit à cinquante ans), faisant de l’islam la deuxième religion de France après le catholicisme (11,5 millions), devant les protestants (500 000), les bouddhistes (150 000) et les juifs (125 000) (1). En septembre 2016, l’institut Montaigne indiquait que les musulmans représentaient 5,6 % de la population de plus de quinze ans en métropole (2). En prenant en compte les différentes tranches d’âges, les meilleures estimations sont arrivées, en 2010, à 4,7 millions, selon le Pew Research Center, devant l’Allemagne (4,1 millions), le Royaume-Uni (2,8 millions), l’Italie (1,5 million) et l’Espagne (1 million) (3) .
En 2011, l’IFOP révélait la géographie de leur implantation dans l’Hexagone (cf. carte), principalement dans les départements urbanisés et industrialisés (4). Cette répartition s’explique par l’histoire de l’arrivée de cette religion. Les musulmans étaient d’abord considérés comme des « indigènes » dans la mesure où ils sont venus des terres coloniales au début du XXe siècle pour intégrer l’industrie, les usines, les mines, mais aussi l’armée, pour combattre dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Puis pour reconstruire le pays. Construite en hommage à ceux tombés au front, la Grande Mosquée de Paris a été inaugurée en 1926. Le scénario se répéta en 1939-1945. Avec les indépendances, les choses changèrent, car les indigènes sont devenus des immigrés ; ils participèrent au « boom » des Trente Glorieuses et s’enracinèrent, faisant venir leur famille. La « marche des beurs » d’octobre-décembre 1983 a rappelé un fait fondamental : ces gens venus d’ailleurs ont donné naissance à des enfants, qui sont Français.
Tentons d’établir un « portrait-robot ». En 2010, l’INSEE pointait une forte transmission de la religion dans les familles musulmanes. Ainsi, la religiosité était importante pour 78 % des personnes interrogées de foi islamique, contre 24 % pour les catholiques. Pour l’IFOP, en 2011, 41 % des musulmans étaient pratiquants, 34 % croyants, tandis que 22 % se considéraient d’« origine musulmane ». Ils étaient en majorité jeunes (62 % âgés de dix-huit à trente-quatre ans) et issus d’un milieu populaire (32,9 % d’ouvriers) ou inactifs (19,6 % de retraités et 7,3 % autres). Ces données sont confirmées par l’institut Montaigne cinq ans plus tard : seuls 4,5 % sont cadres et ils ont en moyenne trente-cinq ans.
Quant à la pratique, le jeûne est suivi à 71 % pendant toute la période du ramadan en 2011. Le marché halal (et le marketing qui l’accompagne) s’est beaucoup développé ; il n’est donc pas étonnant que, en 2016, 70 % affirment acheter « toujours » de la viande respectant les normes islamiques. Selon l’institut Montaigne, la population musulmane reste relativement éloignée des lieux de cultes : 31,3 % ne s’y rend jamais et 22,1 %, seulement à l’occasion des fêtes. D’après le ministère de l’Intérieur, en 2012, il y en avait 2 131 en France métropolitaine, dont environ 90 sont des mosquées à proprement parler. Si le chiffre est en hausse constante, pour les responsables religieux, il est insuffisant pour répondre à la demande ; 350 sites sont en projet, tandis que le pays compte 45 000 églises catholiques, 3 000 temples protestants et 280 synagogues.

Une représentativité en question
L’État français a d’abord parlementé avec les pays d’origine des immigrés. Ainsi, l’Algérie et le Maroc occupent une place à part dans le paysage islamique français. Si la Grande Mosquée de Paris a été sous contrôle de la mairie de la capitale et du ministère de l’Intérieur jusque dans les années 1980, elle subit depuis cette époque l’influence de l’Algérie, qui paie chaque année 1,8 million d’euros pour son fonctionnement. Le royaume alaouite finance pour sa part les Grandes Mosquées de Strasbourg et de Saint-Étienne, par exemple. Quelque 300 imams étrangers sont détachés en France, la moitié venant de Turquie. Cela permet à ces pays d’exercer un soft power religieux et de récolter des renseignements.
Ce lien avec l’étranger a rendu difficile le dialogue entre l’État et les interlocuteurs institutionnels locaux. Si la Fédération de la Grande Mosquée de Paris existe depuis 1923, les organisations représentatives apparaissent dans les années 1980 : la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) en 1985, le Comité de coordination des musulmans turcs de France en 1986, la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles en 1989. Chacune présente des affinités avec les pays d’origine, la FNMF étant proche de Rabat, même si une scission s’est produite en 2006 avec l’apparition du Rassemblement des musulmans de France. Un organisme est un peu à part, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), née en 1983 et considérée comme proche des Frères musulmans. Elle est notamment connue pour organiser, en avril de chaque année, un salon au Bourget, mais aussi pour avoir développé un enseignement privé (5).
Face à cette diversité, le gouvernement français a créé, en 2003, le Conseil français du culte musulman (CFCM). Mais la mésentente entre les différentes fédérations a rendu cette organisation sans crédibilité. Au quotidien, les musulmans comptent plus sur des associations cultuelles locales. Et les défis restent les mêmes : transparence du financement des lieux de culte, formation des imams et des aumôniers, représentativité… Des défis auxquels doit répondre la Fondation pour l’islam de France, qui arrive dans un contexte d’urgence aux yeux des autorités.

Salafisme, radicalité , violence et sécularisme
Depuis les attentats de 2015-2016, l’islam est stigmatisé. En cause, le salafisme. Branche issue du sunnisme hanbalite, il ne doit pas être vu comme la porte d’entrée vers la violence. Il peut être un sas, certes, mais il reste un courant minoritaire en France et il est pratiqué de façon quiétiste, c’est-à-dire sans lien avec la chose publique. En 2015, environ 90 lieux de prière (la moitié en 2010) suivent ces préceptes et ils sont surveillés par les services de police et de renseignement. Le salafisme s’impose comme la revendication d’une identité religieuse forte, en rupture avec le patrimoine familial. On parle de « born again », à propos de ces jeunes qui renouent avec la foi de leurs parents, mais sans ses traditions, optant pour une version « disponible » sur le marché. Notons la présence d’un courant plus radical, le tabligh, représenté par l’association Foi et pratique.
La France est l’un des pays les plus divers et intégré de la planète, où le respect des libertés prime sur le discours xénophobe. Mais pour combien de temps ? Des sondages montrent comment les préjugés et la méfiance envers les musulmans augmentent (6), et d’autres rappellent le contexte séculier de la pratique des religions. Dans le même temps, les études consacrées au Moyen-Orient, à la langue arabe et à la théologie islamique souffrent du manque de moyens, alors que seules la connaissance et l’éducation permettront de faire respecter les principes de la République.

Notes
(1) INED/INSEE, Trajectoires et origines : Enquête sur la diversité des populations de France, octobre 2010. Téléchargeable sur :
www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf. On pourra aussi consulter le rapport du Sénat : De l’Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés, juillet 2016.
(2) Institut Montaigne, Un Islam français est possible, septembre 2016. Téléchargeable sur : www.institutmontaigne.org/res/files/publications/institut_montaigne_-_un_islam_francais_est_
possible.pdf
(3) Pew Research Center, The Future of the Global Muslim Population: Projections for 2010-2030, janvier 2011. Téléchargeable sur :
www.pewforum.org/files/2011/01/FutureGlobalMuslimPopulation-WebPDF-Feb10.pdf
(4) IFOP/La Croix, Analyse : 1989-2011. Enquête sur l’implantation et l’évolution de l’Islam de France, juillet 2011. Téléchargeable sur :
www.ifop.com/media/pressdocument/343-1-document_file.pdf
(5) À la rentrée 2015, les centres privés musulmans en France, en lien ou non avec l’UOIF, se répartissaient ainsi : 9 collèges et lycées, 27 écoles maternelles et primaires. Contre 8 500 catholiques et 300 juifs.
(6) IFOP, Le rapport des catholiques à l’islam en France, août 2016. Téléchargeable sur : www.ifop.com/media/pressdocument/924-1-document_file.pdf

Article paru dans Carto n°38, novembre-décembre 2016.

À propos de l'auteur

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont est le rédacteur en chef des revues Carto et Moyen-Orient depuis 2011, date de son retour en France après un long séjour en Espagne, où il a travaillé pour les quotidiens El País et Público. Diplômé de l’Institut français de géopolitique (université de Paris VIII Vincennes Saint-Denis), il est l’auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite : La guerre intérieure (Ellipses, 2005) et Madrid : Régénérations (Autrement, 2009). Il enseigne à l’Institut d’études politiques de Grenoble sur les monarchies du golfe Persique. Pour les éditions Ateliers Henry Dougier, il dirige la collection "Mappe".

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

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