Les robots de combat vont-ils massacrer l’humanité (et les petits chats) ? Sociologie d’un débat non informé

La récente décision ministérielle d’armer les drones MQ‑9 de l’armée de l’Air a donné aux auteurs critiquant les « robots tueurs » de nouvelles raisons de s’indigner et d’alimenter ce qui est devenu à la fois un genre littéraire et une madeleine de Proust de la théorie critique. Mais ce débat n’est-il pas d’abord révélateur d’une méconnaissance, aussi profonde que coupable, du champ militaire ?

Il ne se passe plus un mois sans que l’on voie apparaître un ouvrage ou encore un article consacré à l’inévitable autonomisation des technologies et aux risques liés aux « robots tueurs » qui ne manqueront pas d’entrer en service au sein des armées occidentales. Pêle-mêle, on y retrouve les figures classiques de la philosophie des techniques (la perte de contrôle des technologies, le déterminisme technologique) et des interrogations éthiques, juridiques, mais aussi politiques dès lors que les technologies des « robots tueurs » sont aussi celles des « sociétés de la surveillance ». Ces questionnements s’incarnent d’abord dans le drone, figure perçue comme disruptive, sinon révolutionnaire. L’ouvrage de Grégoire Chamayou (1) en est un exemple assez abouti, mais les inquiétudes sont renouvelées par les récentes prises de position de leaders de l’innovation, comme Elon Musk et Bill Gates, ou de scientifiques, comme Stephen Hawking.

Les études dites critiques sont-elles informées ?

On peut comprendre ces interrogations : la vitesse de déploiement des innovations est devenue phénoménale. Il y a à peine 25 ans, Internet ne touchait qu’une toute petite fraction de la population mondiale et les capacités des ordinateurs de l’époque nous semblent aujourd’hui totalement dépassées. Les progrès réalisés dans tous les domaines liés à l’électronique et à ses applications (dont la robotique) ont été gigantesques et, comme tout développement technologique rapide, celui lié à l’informatique suscite des peurs et des critiques. Nombre de contributions au débat sont ainsi à considérer comme une forme, pacifiée, de luddisme (2). On ne peut extraire, par ailleurs, le débat de sa dimension commerciale : la peur est un marché dont le sensationnalisme est un moteur. Ouvrages et articles trouveront plus facilement un espace éditorial s’ils sont considérés comme critiques. De même, le « marché académique », avec à la clé des postes d’enseignement, est plus ouvert aux thésards adoptant des positions radicales sur ces technologies (3).

Il n’est pas question, ici, de dire que la critique n’est pas nécessaire ou qu’une posture méfiante à l’égard des nouvelles technologies, y compris militaires, n’a pas lieu d’être. Au contraire, s’il nous semble que les actuels débats ne sont pas pertinents, ce n’est pas en raison de leurs conclusions, mais, bien souvent, de la méthodologie adoptée, qui vise à prendre en compte à peu près tout, sauf l’objet lui-même. Ainsi, s’il est question de robots de combat, de drones et d’intelligence artificielle dans le champ militaire, toutes les disciplines sont présentes, à l’exception, aussi notable que regrettable, des études stratégiques et des defence/warfare studies elles-­mêmes. C’est évidemment un biais méthodologique majeur, dont l’équivalent en oncologie serait de chercher à prévenir et traiter le cancer non seulement sans l’étudier, mais au surplus sans comprendre ses causes, en ne s’intéressant qu’à ses conséquences sur la vie – et même pas la santé – du malade.

Déconstruire beaucoup, reconstruire mal

Avant d’aller plus loin, il faut revenir ici sur les méthodologies des études dites critiques. Depuis les années 1970, la théorie constructiviste a pris un réel essor dans le monde académique. En soi, elle est utile, notamment parce qu’elle permet de prendre en compte les perceptions des différents acteurs. C’est notamment le cas pour l’analyse des systèmes d’armes. Ils ne sont pas que de l’ingénierie, mais aussi le résultat d’une histoire qui leur est propre et qui implique des intérêts parfois opposés, se traduisant par des interactions au sein d’un programme d’armement. C’est ce qui explique pourquoi, par exemple, un Leclerc est différent d’un Leopard 2, alors que les ingénieurs les ayant conçus ont grosso modo les mêmes compétences. Le problème intervient lorsque la théorie est dévoyée et que tout est vu comme une perception : on bascule alors dans une logique dite « post-­positiviste ». Dès lors que tout est construction, y compris les faits et les opinions contraires à la théorie dite critique, tout devient relatif. Plus rien ne peut être analysé objectivement. La théorie peut alors s’autonomiser, perdant le contact avec le réel ; sachant que tout rappel au réel sera disqualifié comme renvoyant à des facteurs « techniques ».

La tactique est commode, mais pose évidemment la question de la finalité des travaux réalisés. Les aspects techniques renvoient, pour nombre d’auteurs se réclamant des études dites critiques, à la notion d’expertise. Elle semble dévalorisée parce qu’insuffisamment noble du fait de son manque de mise en perspective au regard des théories. Reste que toute discipline scientifique ne peut se passer d’éléments techniques, qui constituent un des premiers « matériaux de base » de l’analyse : on imagine mal un mathématicien ne maîtrisant pas l’algèbre ou un sociologue ne connaissant pas ses classiques. C’est pourtant ce que l’on observe, notamment chez G. Chamayou, dans le cas du drone. Ce dernier est déconstruit – pourquoi pas –, mais justifier de sa démarche implique pour l’auteur de construire, en retour, une théorie. La problématique est alors désincarnée : le drone est carrément sorti de son environnement militaire pour devenir le premier, voir le seul, outil de combat des forces occidentales. L’auteur se passe alors des fondamentaux de la stratégie aérienne, de l’organisation des forces, ou encore de la stratégie des moyens. Peu importe donc si des hommes sont présents sur le terrain (y compris pour la mise en œuvre des drones) et peu importe qu’ils y prennent des risques : toute la guerre devient « à distance », ce qui permet de justifier la thèse.

La rationalité scientifique est donc pervertie. En théorie, à l’appui d’une thèse, on pose des hypothèses, ensuite validées ou non par la recherche à proprement parler – la conclusion du travail peut donc varier au contact du terrain d’étude. Ici, il ne s’agit guère que de matraquer la thèse, en tordant la démonstration, la conclusion étant de toute manière établie d’avance. La logique retenue implique également la technique manipulatoire classique de la « cueillette de cerises ». Ainsi, s’il doit être question de stratégie aérienne pour asseoir la théorie, seul Douhet – qui paraît conforme à la théorie que l’auteur veut construire, parce que brutale et justifiant le ciblage de civils – est mobilisé, quand bien même il est totalement absurde de réduire la stratégie aérienne à Douhet. La démarche est donc tout sauf scientifique et relève bel et bien de l’idéologie (4). Ce n’est évidemment pas un problème en soi – en démocratie, toutes les opinions sont importantes –, mais ce l’est par la recherche d’une légitimité scientifique : il y a clairement confusion et celle-ci est dommageable, parce qu’elle contribue à délégitimer aux yeux du public l’utilité de l’Université.

Évidemment, en ne se concentrant que sur les usages du drone dans les conflits actuels, il devient facile de produire des ordres de grandeur de destruction qui semblent intolérables. De facto, ils sont sortis de leur contexte. Le « robot tueur » doté d’une mitrailleuse ou d’un missile antichar devient ainsi une menace pour la paix et la sécurité mondiale pire qu’un bataillon blindé ou qu’un tir d’artillerie de saturation. De même, le drone tirant quatre missiles à la charge explosive de 8 kg environ avec une précision de 30 cm sur des cibles clairement identifiées devient plus problématique qu’un Tu‑22M3 larguant 42 bombes non guidées de 250 kg depuis 6 000 m sur des cibles forcément moins identifiées. Le grand paradoxe est ici que, dans une vision « post-­positiviste », un auteur se réclamant des études dites critiques ne peut se passer de données. Or les États occidentaux font preuve de plus de transparence que les autres… dont on ne parle pas. In fine, des règles d’engagement prudentes comme celles de la France, du Royaume-­Uni ou des États-Unis seront plus facilement remises en question que celles de l’Arabie saoudite, du Pakistan, de la Chine ou des Émirats arabes unis, dont il n’est pas question dans ces travaux – alors même que ces États disposent de drones armés.

Études dites critiques et critique

Il y a donc un véritable ethnocentrisme, que l’on peut remarquer par ailleurs. Le site Airwars ambitionne ainsi de « surveiller et évaluer les pertes civiles issues des frappes aériennes internationales en Irak, en Syrie et en Libye(5) ». Mais travaillant en sources ouvertes et donc en fonction des communiqués de presse, il attribue l’essentiel des pertes civiles aux forces occidentales : les autres belligérants sont ainsi virtuellement lavés de tout soupçon (6). Les études « critiques » ne le sont donc pas tant que cela. Qu’on soit virologue ou politologue, faire de la recherche implique de prendre en compte tous les paramètres et de procéder à un « état de l’art » d’une question donnée : isoler ce que l’on en sait, avant de chercher à savoir ce que l’on ne sait pas. Évidemment, traiter de questions militaires sans les prendre en compte n’est pas le meilleur moyen d’y arriver. À cet égard, un dernier aspect nous semble également important. Le processus de légitimation des études dites critiques tend à faire l’impasse sur les approches qu’elles considèrent comme classiques et donc, toujours pour elles, « non critiques ».

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC, chercheur associé à l'IESD.

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