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ASAT : quel est l’état de la menace ?

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Paradoxalement, les premiers travaux sur les ASAT sont liés aux questions de défense stratégique. Dès la fin des années 1950, la crainte des Américains comme des soviétiques est de voir se développer des satellites embarquant des armes nucléaires et dont les frappes ne laisseraient qu’un faible préavis (système FOBS – Fractionnal Orbital Bombardment System). Cette menace éliminée par le traité de 1967 portant sur l’utilisation militaire de l’espace, la perception de l’emploi d’armes antisatellites change.

La guerre froide

De facto, l’utilisation de satellites se généralise en URSS comme aux Etats-Unis et la place qu’ils occupent dans les appareils de défense ne cesse de s’accroître, instituant une spatiodépendance. L’URSS s’est historiquement positionnée en pionnière sur ces questions. Plutôt que de tirer un missile depuis un appareil évoluant à haute altitude comme le feront les Américains, le principe est de lancer un ICBM spécifiquement modifié pour embarquer un satellite tueur. Arrivé à proximité de sa cible, le satellite détonne, criblant de débris sa cible. D’autres approches ont également été envisagées, avant d’être abandonnées : frappe directe par un ICBM ; satellites “dormants” ensuite activés pour être lancés sur leurs cibles ; missile lanceur permettant la mise en orbite d’un bus naviguant entre les différentes cibles et larguant une charge explosive à leur proximité ; Soyouz piloté et apte à tirer des roquettes ; ou encore Soyouz “dronisé” devant tirer des roquettes. Engagés dès 1956 – avant même le lancement du premier Spoutnik – les premiers travaux russes débouchent sur une autorisation de développement en 1960 puis sur un premier essai en octobre 1967 et un deuxième en avril 1968.

Un total de 22 essais – dont seulement six échecs – de l’intercepteur IS-A ont été conduits jusqu’en 1982 avec, au surplus, le lancement d’une série de satellites-cibles IS-B. Avec 1,4 tonne, l’Istrebetel Sputnik-A était lancé par une version modifiée du SS-9. Le satellite disposait d’un guidage radar mais des versions ultérieures, à guidage optique, seront également développées et testées, avec cependant moins d’efficacité, conduisant à trois échecs d’interception. L’organisation des forces s’est également adaptée. Ainsi, en 1967, les PKO – forces anti-spatiales chargées de la lutte antimissile et anti-balistique – avaient été mises en place en tant que subdivision des forces de défense aérienne et, en février 1971, les Soviétiques considèrent qu’ils disposent effectivement d’une capacité ASAT. De même, l’URSS a travaillé sur un concept de MiG-31 apte au lancement aérien de missiles ASAT, deux appareils étant spécifiquement construits à cette fin en 1987, subissant plusieurs modifications permettant d’accroître leur stabilité à haute altitude – ils devaient effectuer leur lancement à 17 000 m – et de diminuer leur masse. Le missile lui-même devait être conçu par Vympel. Le programme a ensuite été mis en sommeil pour raisons budgétaires, les appareils ayant effectué leur premier vol. L’heure est cependant à la détente et les Américains ne prêteront attention aux capacités soviétiques que dans les années 1980. Reste que l’URSS a, durant ce temps, disposé d’un réel avantage. Sa doctrine était fondée sur la nécessité de détruire le maximum de satellites américains dès le début d’une guerre, de manière à causer un maximum de friction aux forces de Washington.

Du côté américain, si l’option de frappes sur les satellites n’est pas complètement écartée dans les années 1950. La faisabilité technique de telles armes est rapidement attestée. Dès la fin des années 1950, l’adaptation par adjonction d’un étage supplémentaire d’un missile balistique lancé d’avion Bold Orion débouche sur un premier tir. Effectué depuis un B-47, en octobre 1959, il sera considéré comme un succès, le missile passant à 6,4 km du satellite Explorer 6 qui avait été visé. Partant du principe d’une dotation de l’engin avec une charge nucléaire, le satellite aurait été détruit à coup sûr. Le missile High Virgo, également destiné initialement à la frappe nucléaire de cibles terrestres, sera utilisé à une reprise dans un test ASAT mais le signal sera perdu. D’autres options sont explorées et un SAM Nike-Zeus, doté d’une charge nucléaire, est testé avec succès en 1963. Des engins de ce type seront basés à Kwajalein et seront opérationnels de 1963 à 1967, l’US Air Force prenant ensuite le relais. L’intercepteur, plus puissant, utilise des IRBM Thor basés sur l’atoll de Johnston et également dotés d’une charge nucléaire. Cette capacité sera opérationnelle de juin 1964 à avril 1975 . Reste que les années 1960 sont aussi celles qui permettent de mieux comprendre les mécanismes des impulsions électromagnétiques et les dommages qu’elles peuvent causées lors d’une explosion à haute altitude. On estime alors qu’un tir ASAT nucléaire détruira certes le satellite visé, mais que l’IEM endommagera également les autres satellites – et donc, potentiellement, les satellites américains – dans un rayon de 1 000 km, sans encore compter les effets au sol.

S’ils disposaient d’armes ASAT opérationnelles avant les soviétiques, les Américains avaient donc adopté une attitude nettement plus prudente à leur égard, considérant non qu’elles devaient être utilisées au début d’un conflit, mais bien à son terme, au moment où, sur terre, le dernier niveau de l’escalade nucléaire aurait été atteint. Reste qu’il faut attendre 1978 pour voir une recherche de rattrapage des capacités soviétiques. Au terme d’un essai soviétique, Jimmy Carter ordonne le développement d’un ASAT conventionnel. De fait, les années passant, le Pentagone a pris conscience non seulement des progrès réalisés mais également de sa propre spatiodépendance, comme de celle de l’URSS, qui multiplie les lancements d’essais. Le lancement du programme ASM-135 ne tarde pas et le premier ASM-135 est testé en 1982. L’engin utilise la cellule du missile d’attaque nucléaire AGM-69 SRAM, à laquelle est ajoutée une fusée, l’ensemble formant un premier étage. Le deuxième étage est un Altaïr 3 qui, en fin de combustion, doit provoquer une rotation du troisième étage, le MHV (Miniature Homing Vehicle). Ce dernier contient le capteur IR refroidi à l’hélium mais aussi une batterie de 63 micro-fusées fournissant une pression de 10 000 PSI durant 0,1 seconde et permettant d’ajuster la course finale de la tête, la destruction de la cible s’opérant par frappe cinétique directe. Le MHV était piloté par un ordinateur de 362 grammes et ayant une puissance de 24 000 bytes.

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