Magazine DSI

L’évolution des forces armées algériennes

Par Laurent Touchard, historien militaire, chercheur sur les questions de défense. Il vient de publier Forces armées africaines 2016-2017

Pour peu élevé qu’il soit, le risque d’une guerre entre l’Algérie et le Maroc n’est pas non plus à écarter totalement. Cette juste subtilité à propos des notions de risque, menace et danger, trop souvent confondues, est une des caractéristiques de la réflexion stratégique algérienne. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une menace est faible qu’elle n’existe pas. De fait, les budgets de défense de l’Algérie (environ 11 milliards de dollars pour 2016-2017) ne sont pas incohérents, correspondant à la perception d’un environnement complexe. En dépit de l’absence de « livre blanc de la défense » et d’une situation politique faite d’incertitudes et de tendance à l’immobilisme, la réflexion stratégique n’est pas sans dynamisme. Et si elle semble bridée, elle n’est pas non plus neutralisée.

La perception des menaces et l’évaluation du risque de les voir se concrétiser

En raison de sa situation géographique (1) et de son histoire (2), l’Algérie appréhende des menaces potentielles polymorphes, avec des probabilités plus ou moins élevées de les voir se concrétiser. Au premier rang de celles-ci figure le Maroc. Même si une guerre conventionnelle entre les deux États est peu probable, des confrontations de plus basse intensité ne sont pas irréalistes. Des tensions politiques, générées par la situation au Sahara occidental ou ravivées par de substantielles augmentations des budgets de défense pourraient dégénérer en « conflit feutré » (plutôt que « larvé »). Les capacités A2AD (3) de la Défense Aérienne du Territoire (DAT), qui monte en puissance, donneraient alors un avantage à Alger.

Autre menace extérieure dont le risque est tout aussi infime : la possibilité d’une intervention de l’OTAN contre l’Algérie. Pour absurde que paraisse cette hypothèse, Alger a observé très attentivement l’intervention contre la Libye en 2011. Elle est devenue un cas d’école, tout particulièrement pour la DAT. Là encore, la menace otanienne (4) est analysée comme polymorphe : elle peut aller du tir de missiles de croisière depuis la Méditerranée à des actions aériennes le long des côtes algériennes ou contre des objectifs dans le territoire, avec des pénétrations depuis la mer ou depuis des pays tels que le Tchad, le Niger ou le Mali. Enfin, des enseignements sont également tirés des engagements armés sous l’égide des Russes ou des « Otaniens » et de leurs alliés respectifs au Proche-­Orient et plus particulièrement en Syrie. Cette défiance envers l’OTAN n’empêche pas l’Algérie d’entretenir des rapports courtois avec elle.

Le risque d’une intervention étrangère est considéré en lien avec la possibilité d’une situation révolutionnaire telle que les « printemps arabes ». Les troubles que connaît le Rif marocain depuis l’automne 2016 sont à l’image de ce que l’Algérie appréhende, avec des revendications sociales potentiellement contagieuses, jusqu’à des émeutes graves. Enfin, malgré d’indéniables résultats, l’Algérie lutte toujours contre le phénomène djihadiste. Le risque terroriste existe dans les villes, et plus encore dans les zones rurales, accidentées et désertiques où l’armée tente de confiner les djihadistes, malgré l’efficacité des renseignements et des forces de sécurité. « Terroguérilla » et guérilla constituent quant à eux des dangers, notamment aux frontières avec le Mali, le Niger, la Libye et la Tunisie. Aux djihadistes s’ajoutent des trafiquants divers n’hésitant pas à ouvrir le feu sur les forces de sécurité, en particulier les gardes-­frontières.

L’armée de terre : une organisation sur le principe de la « double doctrine »

L’Armée Nationale Populaire (ANP) fonctionne sur le principe d’une « double doctrine », fondée sur l’appréciation des menaces et des dangers. L’organisation de l’armée de terre traduit cette approche. Dans l’optique de conflits de haute ou basse intensité contre un adversaire tel que le Maroc, la structure divisionnaire prévaut. Le pays n’aligne ainsi pas moins de cinq divisions : deux blindées (1re et 8e), deux d’infanterie mécanisée (12e et 40e), façonnées sur des tableaux d’effectifs et de dotation grandement inspirés de ceux des divisions ex-soviétiques (5). S’y ajoutent de très nombreuses brigades qui dépendent notamment des sept régions militaires, soit au moins une blindée, trois d’infanterie mécanisée, deux d’infanterie motorisée et une vingtaine de bataillons d’infanterie. Viennent enfin au moins deux bataillons d’artillerie, sept bataillons antiaériens et quatre bataillons du génie.

La 17e division parachutiste (6) est à la charnière entre guerre régulière et opérations moins conventionnelles et peut être considérée comme relevant des « forces spéciales ». Dans les faits, la confusion existe entre les éléments de « forces spéciales » et « commandos ». Ainsi, l’unité inclut cinq régiments para-commandos (1er, 4e, 5e, 12e et 18e) qui intègrent quelques éléments dont le rôle se rapproche de celui des forces spéciales. Par ailleurs, la division comprend un régiment de forces spéciales, le 104e régiment de manœuvre opérationnel, qui inclut au moins un élément à vocation contre-­terroriste. L’ANP comprend également le 25e régiment de reconnaissance, présenté à raison comme une unité de forces spéciales. En dépit de son nom, le 9e régiment commando (7) s’apparente lui aussi à ce type d’unité. Depuis la restructuration (8), il dépend directement du chef d’état-major, constituant l’unité armée du Département du Renseignement de l’Armée (DRA). Considérés comme des unités d’élite, trois bataillons de police militaire (85e, 90e et 93e) ont souvent été engagés contre les djihadistes. Ils seraient déployés en cas de troubles graves à l’ordre public. Enfin, le pays dispose d’une forte brigade de la Garde républicaine, environ 6 000 hommes étant chargés, entre autres, de la protection présidentielle.

La qualité des Grandes Unités (GU) (9) est correcte, voire très bonne pour la 17e division parachutiste. Elle est excellente pour les unités commandos et remarquable pour celles de forces spéciales. Bien que l’ANP soit une force de conscription, la notion de professionnalisation est une de ses « marques ». Cette notion est relative et ne se résume pas à l’idée de « soldats de métier » : pour l’Algérie, elle implique que les effectifs aient, en règle générale, un niveau d’instruction correct afin que les personnels puissent ainsi être bien formés à leurs missions (10) et spécialisés. La notion de professionnalisation en Algérie se traduit aussi par l’existence d’un corps des sous-­officiers, qui est respecté au sein de la hiérarchie, contrairement à ce qui prévaut, par exemple, dans l’armée égyptienne. L’ANP aligne des éléments de soutien extrêmement efficients. En toute logique, les matériels en service sont globalement bien entretenus. Des efforts de standardisation concomitants à leur modernisation sont entrepris. Par exemple, l’Algérie possède quatre types de chars différents : T‑90, T‑72, T‑62 et T‑55 qui seront ramenés à deux, avec les T‑90 et T‑72. L’idée de professionnalisation se concrétise également dans le champ opérationnel. Le concept de guerre en réseau est développé au sein des GU, en parallèle avec le développement des capacités interarmes. Des exercices sont organisés aussi souvent que possible. En plus d’entraîner, ils offrent des images publiques de la puissance algérienne et valident ou rodent le concept de guerre en réseau, etc.

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