Drones 101

((c) General Atomics

Dans cet article paru dans le DSI n°85 (janvier 2012), nous revenions sur les errements français en matière de drones MALE ; Paris n’ayant alors pas encore choisi le MQ-9 et cherchant toujours à négocier autour de l’EuroMALE récemment présenté à Berlin. 

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C’est malheureusement banal de l’écrire, le dossier du renouvellement des drones MALE a pris un retard phénoménal et l’actualité récente (évocation d’une fusion entre BAE et EADS, collaboration sur les MALE entre l’Allemagne et la France, questionnements autour du Telemos franco-britannique) va dans le sens d’une redistribution industrielle des cartes qui pourrait ne pas permettre une réflexion posée. Tout cela laisse peu de place à la réflexion militaire autour de ces appareils. Mais comment conçoit-on un MALE ?

Les trois vecteurs militaires

La valeur de toute force militaire et des équipements dont elle est dotée se mesure à l’aune des effets politiques qu’ils sont en mesure de produire. Pour les drones, MALE comme HALE[1], ceux-ci sont fondamentalement de deux grandes catégories d’ordres. Le premier est évidemment l’ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) en ayant à disposition des plateformes dotées de capteurs dont l’avantage comparatif réside dans la persistance au détriment de la fugacité, qui est le propre des appareils de reconnaissance. En orbitant sur une zone donnée, un drone autorise une surveillance constante des points qui lui sont assignés. Stratégiquement parlant, le drone apparaît comme utile : parce que les dispositifs militaires se contractent, le drone troque de la présence humaine sur zone contre une présence technologique. Cette dernière est trompeuse dès lors que le système n’est pas autonome. Il n’élimine nullement le recours à l’homme, dès lors que 24 heures de vol d’un MQ-9, par exemple, requièrent 66 analystes du renseignement, en plus de l’équipage et des maintenanciers de l’appareil, même s’ils restent au sol. In fine, le drone est donc un facteur d’anticipation augurant d’une action militaire pouvant jouer avec le temps.

Le deuxième ordre d’utilité stratégique continue de faire débat, en particulier en France : la possibilité, précisément parce qu’il est persistant, de pouvoir frapper des objectifs fugaces (TST – Time Sensitive Targeting). Le drone est “tout en un”, un chasseur-tueur qui présente un avantage décisif sur l’avion qui ne serait pas doté de pods de désignation efficaces[2] et dont la mise en action dépend d’un système organisationnel (chaîne du renseignement préalable, ordres et transmissions, frappes, évaluation des dommages). Le gain de temps par simplification de la “boucle OODA” est donc un gain d’efficacité mais aussi, paradoxalement, un gain éthique. C’est, en effet, paradoxal dès lors que l’image du “drone tueur”, qui serait autonome dans ses décisions de frappe est un mythe, qui continue d’affecter les drones et qui participe, dans le cas français, des débats à rallonge sur la nécessité ou non d’armer les drones. Les ressorts de cette perception tenace sont complexe, mobilisant à la fois la peur d’une technique devenue incontrôlée, une culture populaire volontiers sensationnaliste et le quasi-désert intellectuel en ce qui concerne la sociologie des techniques. Plus prosaïquement, ce mythe s’appuie en particulier sur les frappes ayant touché des civils innocents au Pakistan, les missiles ayant été tirés depuis des drones.

Mais il convient aussi et sans doute de se poser deux questions, complémentaires. D’une part, l’engagement d’appareils de combat classiques, sans que leurs pilotes ne soient entourés d’analystes du renseignement et de conseillers juridiques, auraient-ils fait mieux ? D’autre part, est-ce le type de plateforme engagé qui pose problème où d’autres éléments, tels que la pertinence de la définition d’une campagne aérienne et de ses objectifs ; les règles d’engagement ; la formation des analystes ou encore les facteurs humains (stress, fatigue, pression cognitive, intrication envahissante de l’échelon supérieur, etc.) ? Si poser les questions revient à y répondre, pour nombre d’analystes, l’armement des drones est un facteur d’inefficacité politico-stratégique flagrante voire, pire encore, serait susceptible de violer le droit international.

Au-delà, la génération d’effets politiques ne peut se passer de la génération d’effets militaires. A ce stade, comprendre l’utilité des drones ne suffit plus, ce qui passe par l’édiction de cahiers des charges et qui implique de rentrer dans leur processus de conception. Mais comment concevoir un drone, MALE comme HALE ? Si l’on rationalise les différents ressorts de cette conception, quelles que soient les stratégies et concepts nationaux, trois vecteurs fondamentaux apparaissent :

– L’endurance des drones est ce qui va leur donner leur aptitude à la persistance. Si elle est également dimensionnante d’un point de vue organisationnel, elle a également des implications en termes de conception (motorisation, carburant et empreinte logistique, etc.). Au demeurant, grande endurance ne signifie pas nécessairement complexité : des drones comme le ScanEagle ou le RQ-21 peuvent dépasser la quinzaine d’heures de vol en étant dotés de petits moteurs. De l’endurance dépend également la question des liaisons nécessaires aux commandes de vol (et aux ordres de tir) aussi bien qu’à la récupération des informations ;

– La charge utile est au cœur de l’efficacité militaire des drones, ce sont les capteurs ou armements embarqués qui donnent un sens à l’achat et à l’emploi de l’appareil. Trois facteurs sont ici à prendre en considération. Le premier est la masse embarquée : plus elle est importante, plus le nombre de capteurs emporté sera important et plus grande sera la probabilité d’adaptation de capteurs déjà existants, réduisant le besoin de développer de nouveaux systèmes. Le deuxième facteur est celui des possibilités en termes de volumes d’emport, qui rend possible le positionnement des charges utiles (et masse pouvant être supportées) et détermine leur modularité. D’une manière plus générale, c’est à la doctrine de déterminer ce que doit être cette charge. La boule optronique, par exemple, est systématique, mais elle induit également un “effet tunnel” : la fauchée optique est relativement faible et un drone peut ne pas détecter ce qui peut se passer à seulement quelques kilomètres, parce que la boule n’est pas orientée dans la bonne direction. Un radar SAR/GMTI (radar à ouverture de synthèse/indicateurs de mouvements au sol) offre une meilleure fauchée mais encore faut-il le calibrer correctement. D’autres capteurs peuvent être retenus : charges COMINT, ELINT, voire relais de communications. Enfin, le dernier facteur est lié aux systèmes de communication, dès lors que le drone n’est pas juste une composante venant se greffer sur les armées, il en a également besoin, notamment en matière de communications spatiales. Si l’US Air Force peut sereinement annoncer vouloir plus de 400 drones MALE à terme, c’est également parce qu’elle dispose de la première flotte mondiale de satellites de communication, qui couvrent pratiquement tous les espaces de la planète… ce qui n’est pas le cas de la France ;

– Le prix des systèmes n’est pas qu’un facteur de politique budgétaire ou de politique de défense, c’est également le déterminant du nombre d’appareils ou de systèmes (plusieurs appareils et leur station de contrôle) qui pourra être acheté, indépendamment des doctrines d’emploi retenues. Or, ce prix n’est pas uniquement le coût à l’achat, c’est également le coût de possession, qui est très variable suivant ce que les constructeurs incluent dedans : outre le coût à l’heure de vol en termes de carburant et de pièces détachées, il doit également comprendre le coût des personnels (salaires, temps, formation) et celui des grands entretiens, tout comme celui des capteurs. Dans plusieurs cas de figure, ce dernier n’est pas nécessairement pris en compte (il pourra inclure la boule optronique mais pas d’autres capteurs, etc.). Par ailleurs, plus qu’ailleurs en aéronautique, “mass matters” dans l’emploi des drones : le nombre importe. Les appareils sont naturellement vulnérables, à l’adversaire comme aux conditions météo, voire aux erreurs de pilotage, de sorte que l’US Air Force a perdu, ces quinze dernières années, une centaine de Predator. De même, accéder à la “capacité drone” sans considérer la taille du maillage ISR ou, concrètement, le nombre d’orbites qu’ils offrent démontre un manque de réflexion sur son emploi. De ce point de vue, ne disposer que de quatre Harfang ou de sept “SIDM bis”[3] revient à investir beaucoup pour disposer de capacités non seulement limitées par elles-mêmes mais aussi limitant en cascade l’aptitude des autres armées : si l’on continue à faire surveiller chaque sortie d’une FOB par un drone, il est évident que, quelque soit le volume des forces, ces dernières ne sortiront guère sur le terrain… 

Tableau. Comparaison des différents types de drones MALE dont l’achat a été évoqué par la France

Type Charge utile (t) Endurance (heures)* Armement Coût Remarques
EADS Talarion 2,3 24 Evoqué R&D de 1,4 milliard et 90 millions d’euros par système (3 appareils et station de contrôle). Nouveau type de cellule. Coût de R&D à répartir sur les trois partenaires du programme.
BAE Mantis/Telemos 2,15 24 à 36 Oui ? Nouvelle plateforme.
General Atomics MQ-9 Reaper 1,7 14 à pleine charge Oui Entre 80 et 175 millions de dollars par système suivant les contrats (4 appareils et station de contrôle). Dernières données : 209 millions d’euros pour 7 appareils et 2 stations de contrôle

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