Magazine DSI

La Chine change-t-elle de posture stratégique ?

Par Alexandre Sheldon-Duplaix, service historique de la défense (3). Article publié dans DSI n°123, mai-juin 2016.

Le 31 décembre 2015, l’Armée Populaire de Libération (APL) (1) a entrepris une 11e réorganisation (2) qui semble libérer la marine et l’armée de l’air de la tutelle de l’armée de terre. Plus simple, la nouvelle structure favorise une réaction rapide à une crise, en particulier outre-mer. Les trois services seront appuyés par la Force des missiles (4) (conventionnels et nucléaires) – anciennement la Seconde Artillerie – et par la toute nouvelle Force de soutien stratégique (5), qui contrôle l’espace et le spectre électromagnétique.

En mettant sur cale un second porte-avions, en construisant une première base à Djibouti et en évoquant la possibilité de conclure des alliances, la Chine semble changer de posture stratégique pour défendre ses intérêts au-delà de son espace régional. Cette évolution coïncide avec l’initiative écono- mique d’une « route maritime de la Soie pour leXXIesiècle»enocéanIndien,parallèlement à la « route de la Soie pour le XXIe siècle » sur le continent eurasiatique, l’une et l’autre ren- forçant l’influence de la Chine sur les routes de l’Afrique et de l’Europe.

La 11e réforme de l’APL

En novembre 2013, à l’occasion de la 3e session plénière du 18e comité central du parti, le président Xi Jinping jetait les grandes lignes de la 11e réforme de l’APL : « Nous allons chercher à résoudre les problèmes liés au développement de la défense nationale et des forces armées [en] approfondissant l’ajustement et la réforme de l’organisation administrative et de son personnel ». L’objectif est « d’optimiser la taille et l’organisation de l’armée, de l’ajuster et d’améliorer l’équilibre entre les services et les branches pour réduire les institutions et les personnels non combattants (6) ». En septembre 2015, à l’occasion de la parade militaire à Pékin, il annonçait une réduction de 300 000 hommes des effectifs de l’armée, pour ramener les effectifs totaux à deux millions après la dissolution d’unités équipées d’armements obsolètes et le départ de personnels non combattants (7).

À partir de décembre, les sept régions militaires [军区] sont remplacées par des « théâtres de guerre » [战区] appelés « commandements de théâtre » sur le site en anglais du ministère de la Défense (8). Le comité central annonce la création d’un commandement des opérations interarmées (9) sous les ordres de la Commission militaire centrale. Le chef du nouvel état-major interarmées est nommé chef d’état-major (10) [参谋长] alors que son prédécesseur au sein de l’ancien département de l’état-major général devient chef de l’état-major général [总参某长] (11). Chacun des cinq théâtres remplaçant les sept régions militaires possède également un com- mandement interarmées des opérations (12). Xi Jinping explique que les nouveaux commandements de théâtre seront dirigés par la Commission militaire centrale, indépendamment de la chaîne de commandement administrative qui va de la Commission militaire centrale aux états-majors de chaque service et descend jusqu’au niveau des unités (13). La création d’un « départe- ment des opérations outre-mer » au sein de la Commission militaire centrale vise à coordonner et accélérer les déploiements de troupes outre-mer (14). Le 1er février, la Commission militaire centrale nomme les commandants et commissaires politiques des cinq théâtres. Les experts américains Kenneth Allen, Dennis Blasko et John Corbett pensent que l’ordre de préséance placerait l’Est en premier [东部], devant le Sud [南部], l’Ouest [西部], le Nord [北部] et le Centre [中部] (15). L’Est et le Sud sont responsables des conflits de souveraineté en mer de Chine de l’Est face au Japon et à Taïwan et en mer de Chine du Sud.

Trois « services » et deux « forces»

La nouvelle organisation compte trois services [军/ 军种], l’armée de terre, l’armée de l’air et la marine, et deux forces [部队], la Force des mis- siles et la Force de soutien stratégique. Le 31 décembre 2015, une cérémonie marquait la création de ces deux forces, ainsi que celle du nouveau commandement de l’armée de terre. La désignation comme « Force des missiles » de l’ancienne Seconde Artillerie correspondrait à un souci de transparence (16). Comme par le passé, la Commission militaire centrale a l’autorité pour déclencher le feu nucléaire. Certains analystes pensent que la Force des missiles contrôle également les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Mais comme la marine est qualifiée de « service stratégique » dans le livre blanc de 2013, on peut considérer qu’elle contrôle l’emploi des SNLE sous les ordres directs de la Commission militaire centrale.

Avant janvier2016, l’APL s’identifiait à l’armée de terre, dominant les autres services, l’armée de l’air et la marine, qui lui étaient subordonnés au travers des quatre départements de l’état-major général, de la logistique, de l’armement et du travail politique. Après janvier 2016, l’armée de terre paraît abaissée au même rang que les autres services, même si, dans la pratique, elle continue à écraser, au moins par ses effectifs, tous les autres services (17). Les quatre anciens départements sont divisés en quinze départements fonctionnels directement rattachés à la Commission militaire centrale : sept départements ou bureaux, trois commissions et cinq bureaux ou agences (18). Xi Jinping impose un nouvel état-major des forces armées avec une structure centrale qui lie la Commission militaire centrale, les états-majors de chaque service et les forces. Avec cette réorganisation, la Commission militaire centrale non seulement assure le commandement opérationnel, mais prend le contrôle de l’administration de l’APL, mettant un terme à la relative autonomie des quatre anciens départements (19).

Gagner une guerre informatisée

Selon Yin Zhuo, la mission principale de la Force de soutien stratégique consiste à appuyer les opérations de combat pour permettre à l’APL de « gagner un avantage régional dans une guerre spatiale, cybernétique et électromagnétique ». La Force de soutien stratégique répond au besoin d’opérations opposant des systèmes d’information à d’autres systèmes d’information. Gagner une guerre informatisée se substitue à l’objectif de gagner une guerre mécanisée (20). Les missions incluent « la détection et la poursuite de buts spatiaux, la reconnaissance, la navigation, la gestion du système de sa- tellite de navigation Beidou, des moyens de reconnaissance spatiaux, et la défense de l’espace électromagnétique et cybernétique » en temps de guerre comme en temps de paix (21).

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