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Le délitement de l’exception allemande en Europe

Le 16 août 2017, Angela Merkel, candidate à sa succession, prononce un discours lors d’un meeting de la CDU organisé à Coblence. Au lendemain des élections législatives de septembre 2017, la chancelière allemande, bien qu’arrivée en tête, est apparue affaiblie dans un paysage politique inédit où le SPD de Martin Schulz a enregistré le plus mauvais score de son histoire depuis la Seconde Guerre mondiale et avec un parti d’extrême droite (AfD) qui fait une entrée fracassante au Bundestag. (© Shutterstock/Jan von Uxkull-Gyllenband)

Plus qu’une véritable crise politique, les dernières législatives allemandes, marquées par l’entrée de l’extrême droite au Bundestag et le rejet des deux grands partis par l’opinion publique, auront traduit l’affaissement du « système merkelien », mais aussi une certaine normalisation européenne de l’Allemagne.

Les élections fédérales du 24 septembre 2017 ont constitué un événement allemand et européen. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de la République fédérale d’Allemagne (RFA), en 1949, c’est la première fois qu’un parti populiste de droite, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parvient à faire élire des députés au Bundestag. Le pays n’est cependant pas en proie à une instabilité politique car, après cinq mois de pourparlers, il sera à nouveau dirigé par une « Grande coalition » (Groko) entre les conservateurs de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD – à condition tout de même que les 460 000 adhérents du SPD approuvent le « contrat de coalition » du 7 février 2018.

L’entrée au Bundestag d’un parti de la droite radicale : la nouvelle donne politique

Pendant 68 ans, les partis du système politique allemand se réclamaient du spectre politique du centre (Mitte) : le parti social-démocrate (SPD), le parti chrétien-démocrate (CDU), avec son allié chrétien-social (CSU) en Bavière, et le parti libéral (FDP). Avec l’avènement des Verts, en 1983, puis de La Gauche (Die Linke), en 2007, l’échiquier politique avait connu une dilatation vers la gauche. Aux élections de septembre 2017, les deux grands partis de gouvernement sont à leur niveau le plus bas depuis les premières élections de 1949, la CDU/CSU recueillant 32,9 % de voix, avec 246 sièges (-8,7 points par rapport au dernier scrutin de 2013), le SPD à 20,5 %, avec 153 sièges (-5,2 points). Les Verts et La Gauche stagnent avec, respectivement, 8,9 % et 9,2 % des suffrages (67 et 69 sièges), alors que le FDP revient au Bundestag avec 10,7 % des voix (80 sièges). Mais c’est l’AfD qui devient la troisième force politique au Bundestag avec 12,6 % des voix (92 sièges). Si la CDU reste le premier parti politique dans l’Ouest, et la CSU en Bavière, les conservateurs, tout comme le SPD, cèdent partout du terrain à l’AfD.

L’AfD, créé en février 2013, était au départ un parti anti-euro, mais pas anti-Europe, composé d’économistes et de juristes libéraux et qui contestait la politique européenne de la chancelière en matière de gestion de la crise de l’euro. Après seulement cinq ans d’existence, le parti, qui est désormais porté par la crainte du déclassement – il connaît d’ailleurs un succès durable dans les nouveaux Länder –, n’a plus rien à voir avec ce qu’il était à l’origine. Il a profité de la crise des réfugiés pour installer un discours de droite radicale et xénophobe, combiné à une rhétorique de la non-repentance et du rejet du travail de mémoire afin de normaliser le statut moral du pays et de ne plus porter éternellement le poids des crimes perpétrés par une génération en train de disparaître.

L’Allemagne n’échappe donc pas à la lame de fond populiste qui touche l’Europe. Le contexte politique est néanmoins tout autre que celui dans lequel évoluait l’Allemagne à l’époque de la République de Weimar. La RFA a fondé ses institutions et s’est munie de leviers constitutionnels solides empêchant une instabilité politique sur la base du passé nazi. C’est en ce sens que le président fédéral Frank-Walter Steinmeier intervient solennellement, le 20 novembre 2017 à Berlin : après l’échec des négociations pour une coalition « jamaïcaine », entre la CDU/CSU, le FDP et les Verts (1), il appelle les deux grandes formations politiques, CDU/CSU et SPD, à surmonter leurs divergences au nom de l’intérêt national. Plus qu’une crise d’État, il s’agissait pour les dirigeants de surmonter une épreuve. Car c’est la stratégie de la Chancelière d’incarner toujours un point d’équilibre qui ne fonctionne plus de manière optimale dans un paysage politique fragmenté.

Échec ou « macronisation » du système merkelien ?

Depuis 1949, la vie politique allemande s’articulait autour de deux grands partis, avec le FDP et, à partir des années 1990, les Verts, en force d’appoint. Désormais, dans un paysage politique à six partis, le jeu des alliances se complique. En parallèle, les lignes au sein même des partis évoluent, il n’existe en effet plus d’antagonisme idéologique fondamental entre la CDU/CSU et le SPD, voire entre la CDU/CSU et les Verts : si une majorité des écologistes ne souhaite pas de politique migratoire plus restrictive, certains s’alignent sur une ligne politique dure, tels Boris Palmer, maire écologiste de Tübingen, qui, en 2017, publie un livre au titre explicite : Nous ne pouvons venir en aide à tous (2). Au plan régional, la CDU a dirigé le Land d’Hambourg avec les Verts (2008/11) ; elle dirige avec les Verts, depuis 2014, la Hesse ; et les Verts dirigent avec la CDU, depuis 2016, le Bade-Wurtemberg.

Après l’échec des négociations entre la CDU/CSU, FDP et Verts, c’est l’esprit de responsabilité qui a conduit le SPD à entamer des négociations avec la CDU/CSU, alors même que le leader des sociaux-démocrates, Martin Schulz, avait préconisé une cure d’opposition à son parti pour entreprendre un travail de rénovation. Le chemin du retour à une « Grande coalition » n’a pas été aisé, mais il aboutit, le 7 février 2018, à un « contrat de coalition » de 176 pages, détaillant la politique qui sera mise en œuvre dans les quatre années à venir, intitulé « Ein neuer Aufbruch für Europa. Eine neue Dynamik für Deutschland. Ein neuer Zusammenhalt für unser Land » (Un nouveau départ pour l’Europe. Une nouvelle dynamique pour l’Allemagne. Une nouvelle cohésion pour notre pays). La politique européenne est ainsi au premier plan. Les sociaux-démocrates n’avaient cessé de réaffirmer au cours des négociations que la participation de leur parti à cette coalition, sous la houlette de la chancelière Merkel, serait intimement liée à la volonté commune de relancer l’Union européenne (UE). Les sociaux-démocrates qui, en 2013, avaient réussi à introduire le salaire minimum dans le contrat de coalition, n’ont en revanche pu imposer aucune réforme sociale d’envergure aux conservateurs, ces derniers obtenant un durcissement de la politique migratoire, avec le plafonnement du nombre des demandeurs d’asile susceptibles d’être accueillis chaque année en Allemagne (entre 180 000 et 220 000 par an) et la limitation du regroupement familial (1000 par mois) – la CSU n’avait aucun intérêt à faire trop de concessions dans ce domaine au SPD si elle veut en effet empêcher son électorat de voter pour l’AfD aux élections régionales d’automne 2018.

À propos de l'auteur

Stephan Martens

Stephan Martens

Professeur d’études allemandes à l’Université de Cergy-Pontoise, directeur du Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC), président-fondateur de l’Académie franco-allemande des relations internationales de Bordeaux.

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