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«Au Maroc, les autorités surveillent tout le monde»

Le roi du Maroc, Mohammed VI, en visite à PAris à l'occasion de la COP21. © Shutterstock / Frederic Legrand - COMEO

Le Maroc dispose de différents services de renseignement : extérieur, intérieur, militaire, antiterroriste… Comment s’organisent-ils ? Quels sont leurs liens avec le palais royal ? Entrent-ils parfois en concurrence ?

Il y a un foisonnement de services depuis le Ve Bureau de l’armée jusqu’aux Renseignements généraux – une branche de la police – en passant par une cellule de la Gendarmerie royale. Deux sont vraiment importants, car leur patron a accès au roi Mohammed VI (depuis 1999). Il s’agit de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), que dirige Abdellatif Hammouchi depuis 2005 et qui est un service chargé du renseignement et du contre-espionnage, et de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), service d’espionnage qui agit, en théorie, à l’extérieur du Maroc. En fait, les deux travaillent en dehors des frontières du royaume. À la tête de la DGED se trouve depuis 2005 Yassine Mansouri qui, comme tant d’autres collaborateurs intimes de Mohammed VI, a fréquenté avec lui le Collège royal.

Cet ensemble sécuritaire n’est pas facile à coordonner. La Constitution de 2011 prévoyait la mise en place d’un Conseil supérieur national de la sécurité, sous l’autorité du roi, mais il ne s’est jamais réuni, même si certains textes sur son fonctionnement ont été rédigés au ministère de l’Intérieur. Pourquoi ? Il semblerait que les services ne veuillent pas partager leurs informations ni en débattre avec des civils comme le chef du gouvernement ou les présidents des deux chambres qui devaient eux aussi siéger au sein de ce conseil.

En mars 2017, Mohammed VI mettait fin à une crise gouvernementale de cinq mois en écartant Abdelilah Benkirane et en nommant Saâdeddine el-Othmani.

Si les deux hommes sont issus du Parti de la justice et du développement (PJD), le palais a imposé son choix. Qu’est-ce que cela révèle des liens entre le souverain et les islamistes ?

Cela révèle que le palais a manœuvré, à travers des hommes politiques qui lui sont proches, pour imposer une version édulcorée du PJD. Saâdeddine el-Othmani est plus docile qu’Abdelilah Benkirane, qui n’avait pourtant rien d’un radical. Depuis plus de dix ans, le palais a cherché à freiner la progression des islamistes modérés du PJD par toutes sortes de moyens, y compris par la création, par un proche du roi, d’une formation politique pour le contrecarrer, le Parti authenticité et modernité. Pour mettre fin à la version marocaine du « printemps arabe », il a fallu cependant laisser le PJD, fin 2011, former un gouvernement après sa première grande victoire électorale – il remporta 27 % des voix et 107 sièges sur 395. Mais maintenant que cette étape est passée, le palais cherche à réduire le poids du mouvement islamiste dans les institutions à la portion congrue avant de s’en débarrasser. Je ne sais pas si ces manœuvres ont porté préjudice à la popularité du PJD au sein de l’opinion publique, mais le remplacement d’Abdelilah Benkirane par Saâdeddine el-Othmani suscite encore des tensions au sein du premier parti politique marocain.

Comment les autorités, à travers leurs services de renseignement, surveillent-elles les mouvements islamistes, dont le PJD ?

Les autorités surveillent tout le monde, y compris le PJD qui, théoriquement, dirige le gouvernement. Ses priorités sont, cependant, ailleurs : les salafistes, le mouvement islamiste Justice et bienfaisance – qui jouit d’une certaine tolérance, mais qui n’est pas légal – et les Sahraouis enclins à l’indépendantisme. Depuis mai 2017, les activistes rifains, au Maroc et à l’étranger, sont cependant devenus l’objectif numéro 1 des services. Le Rif inquiète beaucoup l’État marocain, car il pourrait le déstabiliser si la révolte s’étendait au reste du pays. Pour le moment, ce n’est pas le cas.

Parfois, la presse s’émeut des histoires d’adultères concernant des islamistes pieux. Ces péripéties sentimentales sont sans doute vraies, mais, derrière leur publication par les médias, on y décèle la main des services qui cherchent à nuire à ces islamistes en mettant à nu la contradiction entre leurs discours et leur comportement.

Avec les attentats en Europe, dont Madrid en 2004, Paris en 2015 et Barcelone en 2017, comment se sont développés les liens entre les services de renseignement du Maroc et ceux de ses principaux partenaires européens, l’Espagne et la France ? Comment le royaume participe-t-il à la « lutte contre le terrorisme » ?

Le Maroc joue à fond la carte de la collaboration antiterroriste, sans doute plus que tout autre pays arabe. Il la joue sauf quand il se fâche comme cela est arrivé, par exemple, avec la France entre le 20 février 2014 et le 30 janvier 2015.

Pendant onze mois, il a coupé les échanges à la suite de la tentative de faire comparaître Abdellatif Hammouchi, le directeur de la DGST, devant un juge d’instruction français. L’individu était de passage à Paris fin février 2014. Les seuls renseignements qui sont parvenus aux Français pendant cette période tendue leur ont été transmis par les Espagnols qui, eux, avaient gardé un bon contact avec leurs homologues marocains.

Ceux-ci sont efficaces. La preuve est que depuis avril 2011, il n’y a pas eu de gros attentat sur le sol marocain. Yassine Mansouri, le chef de la DGED, et d’autres sécuritaires marocains se vantent même, de temps en temps en public, d’avoir aidé à faire échouer des attentats en Europe.

Mais attention, Rabat utilise la carte de la coopération antiterroriste, comme celle de la lutte contre l’émigration clandestine, pour obtenir des contreparties diplomatiques de ses voisins européens. Elle cherche notamment à ce que la France, l’Espagne et d’autres l’appuient dans l’éternel contentieux du Sahara occidental.

En Allemagne, aux Pays-Bas ou en Belgique, il y a eu ces dernières années des agents marocains arrêtés et expulsés ou traduits en justice. Cela n’est jamais arrivé en France, mais, mi-juin 2017, un capitaine de la police aux frontières a été mis en examen pour avoir remis des centaines de documents confidentiels à un agent marocain. Est-ce à dire que les espions marocains sont moins actifs dans l’Hexagone que dans le reste de l’Europe ? Non. Simplement que dans les pays vraiment amis du Maroc, on traite ces affaires avec une très grande discrétion pour ne pas mettre Rabat dans l’embarras. D’ailleurs, en France, on n’a entendu parler de ce capitaine de police que grâce à une enquête de Libération.

Le Maroc a annoncé, en février 2017, son retrait d’une zone contestée du Sahara occidental, près de Guerguerat. Au même moment, l’Union africaine (UA) acceptait de réintégrer le royaume. Que nous disent ces deux événements sur le conflit ?

À propos de l'auteur

Ignacio Cembrero

Ignacio Cembrero

Journaliste espagnol, il a couvert le Maghreb pour le journal El País pendant quatorze ans. Il travaille à présent pour le quotidien concurrent El Mundo. Il est l’auteur de La España de Alá (La esfera de los libros, 2016 ; non traduit) et de Vecinos alejados: Los secretos de la crisis entre España y Marruecos (Galaxia Gutenberg, 2006 ; non traduit).

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