Vers la fin de la supériorité technologique des États-Unis ?

À la fin de la guerre froide, la capacité de l’État et du système productif américains à imposer leur supériorité technologique fut avancée comme l’une des principales explications à cette victoire. Mais face à l’essor de la Chine, le mythe de l’hyperpuissance technologique américaine s’effrite.

En dépit de l’anachronisme, le récit politique et médiatique de l’affrontement sino-américain renvoie inexorablement et, malgré nous, à la confrontation bipolaire de la guerre froide. La course aux armements, la lutte idéologique et la conquête spatiale entretenaient l’image d’un combat entre États-gladiateurs dont, finalement, les États-Unis sortirent vainqueurs. Mais le règne sans partage de la démocratie libérale, prophétisé par Francis Fukuyama, rivalise désormais avec un autre modèle de développement, un autre régime de puissance, qui met tout en œuvre pour déchoir les États-Unis de leur statut d’hegemon.

La construction d’un complexe techno-militaire

La guerre froide fut le théâtre d’une intense compétition technologique entre deux acteurs principaux, mais aussi entre deux systèmes de production scientifique et technique concurrents. Pour la plupart des décideurs des deux camps, la suprématie technologique de l’un conduirait nécessairement à l’anéantissement de l’autre, si bien qu’une opposition techno-militaire s’établit à distance, qui aboutit à la victoire, sur un mode dialectique, des États-Unis.

Quoique anciens, les rapports entre le Pentagone, le secteur industriel et le monde académique se pérennisèrent au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans la future Silicon Valley, autour de l’industrie des transistors, de l’Université de Stanford et de l’industrie aérospatiale (programme Apollo). En 1956, les percées dans le domaine de l’automatique, issues des travaux des cybernéticiens des années 1940-1950, aboutirent à la fondation de l’intelligence artificielle en tant que champ disciplinaire à part entière par le mathématicien John McCarthy. En 1962, ce dernier quitta le MIT pour fonder le laboratoire d’intelligence artificielle de Stanford. Un an plus tard, l’Advanced Research Projects Agency, ancêtre de la DARPA (l’agence du Pentagone pour la R&D), commençait à financer la recherche en intelligence artificielle du MIT, de la Carnegie Mellon University et du Stanford AI Project, dirigé par McCarthy. Les premières tentatives d’application militaire débutèrent durant la guerre du Vietnam, sous l’égide de Robert McNamara, alors secrétaire à la Défense : une équipe fut chargée d’utiliser les données statistiques traitées par ordinateur pour améliorer la prise de décision des stratèges américains – sans grand succès.

Lorsque les capacités militaires de l’Union soviétique parurent à même de submerger le système de défense américain, la valeur stratégique des technologies émergentes s’imposa encore davantage. Parmi ceux qui prirent cette question très au sérieux, le plus influent fut sans doute Andrew Marshall, directeur de l’Office of Net Assessment (ONA) du Département de la Défense (DoD). À partir du milieu des années 1970, il participa à la formulation de la Second Offset Strategy, une stratégie de « compensation » de la puissance soviétique sur le plan conventionnel et nucléaire, fondée notamment sur l’automatisation du champ de bataille et la guerre en réseau. Les grandes lignes de cette stratégie fournirent un cadre à la Révolution dans les affaires militaires (RMA), au tournant des années 1990, qui pointait la nécessité d’intégrer plus largement les technologies de l’information, des télécommunications et de l’espace à l’appareil de défense : drones, imagerie satellitaire, nanotechnologies, biotechnologies et robotique furent les principales technologies concernées.

Des fleurons technologiques au service de la puissance américaine

Au tournant des années 1990-2000, le secteur privé devint le principal « vivier » technologique du DoD, en particulier de la DARPA et des agences de renseignement. Les technologies de pointe émergèrent de plus en plus des firmes numériques qui, en retour, en firent bénéficier l’armée et la communauté du renseignement. Cette coalescence structurelle fut symbolisée, en 1994, par la création du « Highlands Forum » à l’initiative du secrétaire à la Défense, William Perry. Cette organisation réticulaire remplit, encore aujourd’hui, la fonction informelle d’interface entre le privé et le public, le civil et le militaire, autour des technologies duales. Parmi les entreprises participant aux réunions du forum se retrouvent fréquemment Booz Allen Hamilton, Leidos (anciennement SAIC), Cisco, eBay, PayPal, IBM, Google, Microsoft, AT&T, ou encore General Electric. En 1999, la conjugaison des intérêts gouvernementaux et commerciaux se fit plus concrète encore avec la création d’In-Q-Tel, un fonds de capital-investissement fondé et dirigé par la CIA. Cet incubateur d’entreprises finança des startups telles que Keyhole (Google Earth), Facebook et Palantir, des firmes qui, dans les années 2000, devinrent bien vite plus que des supplétifs des agences de renseignement dans le domaine du contre-terrorisme et de la guerre asymétrique.

Face aux ambitions chinoises et au retour de la Russie dans le cercle des puissances majeures, le Pentagone lança, en 2014, une Third Offset Strategy (TOS), dont le but premier était, et demeure, d’exploiter davantage encore les technologies développées par le secteur privé (intelligence artificielle, robotique et informatique quantique, pour l’essentiel) afin de les transférer à l’appareil militaire, mais, cette fois, dans la perspective d’un conflit symétrique. Proche de la RMA, la TOS s’en distingue contextuellement : le mythe de l’hyperpuissance américaine est tombé en désuétude ; la Russie et, surtout, la Chine font figure de concurrents sérieux, eu égard à leur puissance militaire conventionnelle ; la prépondérance techno-militaire américaine n’est plus garantie. James Mattis, premier secrétaire à la Défense de la présidence Trump, affirma lui-même que l’« avantage concurrentiel » des États-Unis s’était « érodé dans tous les domaines de la guerre » (1). De plus, après une longue période de forts investissements dans la R&D publique et de soutien aux entreprises technologiques nationales, le gouvernement – notamment le Pentagone – avait manifestement d’autres priorités depuis l’accession au pouvoir de Barack Obama, ce qui conduisit à la stagnation, voire à une légère diminution du budget de défense.

Désormais, le complexe techno-militaire américain est subordonné aux capacités d’innovation des firmes transnationales numériques, telles que Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (les « GAFAM »), devenues leaders mondiaux dans leurs domaines. La TOS s’impose par conséquent comme une solution de circonstance pour affronter le renforcement militaire chinois et, dans une moindre mesure, russe, dans une période de raréfaction de l’innovation militaire publique et de montée en puissance financière et technologique des firmes numériques.

Un leadership contesté

Dès les années 1990, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont été ciblées par la Chine comme de potentiels instruments de compensation de la puissance militaire américaine. La réorientation capitaliste de l’économie nationale, initiée par Deng Xiaoping, assortie d’une politique volontariste de soutien à l’économie numérique et à la modernisation de l’Armée populaire de libération (APL), placent désormais la Chine en position de rivale des États-Unis.

En 1999, deux colonels de l’armée de l’air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, posèrent dans un ouvrage majeur, La Guerre hors limites, les conditions de possibilité d’un « rattrapage » chinois de la puissance militaire américaine. Ce livre trace les grandes lignes de ce qui constitue, encore aujourd’hui, la stratégie militaire de la Chine à l’ère informatique. Constatant l’impossibilité d’égaler les capacités militaires et technologiques des États-Unis sur le plan conventionnel, les auteurs recommandent de préparer l’APL à une forme de guerre asymétrique, dérégulée, pour contrebalancer et, par suite, abolir l’hégémonie américaine. À cet égard, ils préconisent notamment le recours aux cyberattaques afin de déstabiliser, à la fois, la coordination des forces armées américaines (en coupant leurs télécommunications, par exemple) et le régime sociopolitique des États-Unis (attaques informatiques des infrastructures énergétiques, financières et sanitaires, guerre de l’information, etc.).

L’ouvrage s’insère pleinement dans la stratégie chinoise de développement des télécommunications et des technologies numériques émergentes, esquissée à la fin des années 1980. Entre 1997 et 2009, le gouvernement aurait investi 4,3 milliards de yuans dans la construction d’infrastructures dédiées à l’Internet, selon le White Paper on the Internet in China, publié par le Parti communiste (PCC) en 2010. Les grandes entreprises de télécommunications (China Telecom, China Unicom et China Mobile) en furent d’abord les principales bénéficiaires. Toutefois, ce sont les grandes firmes numériques, les « BATHX » (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei, Xiaomi), qui installèrent la Chine au rang de puissance technologique à partir des années 2010, grâce au soutien financier, infrastructurel et politique de l’État. Depuis son introduction au NASDAQ, en 2005, Baidu a ainsi vu sa capitalisation boursière multipliée par 14, et son revenu net a été multiplié par 60 entre 2007 et 2015, malgré d’importantes pertes l’année suivante. Dans cette ascension, deux périodes de forte accélération se dégagent : 2009-2010 et 2013-2014. La première correspond au départ (forcé) de Google du marché chinois – laissant le moteur de recherche de Baidu en position de quasi-monopole –, à la publication du White Paper on the Internet in China, à l’explosion du nombre d’utilisateurs d’Internet en Chine et à l’accroissement spectaculaire de l’accès au haut-débit ; la seconde est concomitante de l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et du développement accru des TIC et des technologies dites de « Big Data », coordonné par le PCC.

Une nouvelle étape est franchie, entre 2016 et 2017, lorsque le gouvernement accorde la priorité au développement de l’intelligence artificielle. En juillet 2017, le Conseil des affaires de l’État chinois dévoile le « Plan de développement de la prochaine génération d’intelligence artificielle ». Dans le prolongement du plan « Made in China 2025 », il vise à ériger la Chine au rang de première puissance technologique d’ici 2030, et de première puissance globale à l’horizon 2049 (centenaire de la République populaire). La Chine s’appuie sur un modèle de développement dit de « fusion civilo-militaire », théorisé par Xi Jinping lui-même, dont le but est d’édifier un complexe partidaire-entrepreneurial, dans lequel le PCC, l’APL et les firmes numériques joignent leurs efforts pour asseoir la puissance numérique chinoise. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le premier à avoir envisagé publiquement une telle collaboration pour le développement de l’IA (sous le nom de « China Brain Plan ») soit Robin Li, le PDG de Baidu, en 2010 (2).

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