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Évolutions organisationnelles et tactiques terrestres du LTTE. Un exemple d’hybridation

Avant son élimination en avril 2009 par les forces sri-lankaises loyalistes, le LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam) a longtemps été l’exemple type d’un mouvement hybride capable d’utiliser un large éventail de modes opératoires allant de l’action terroriste ponctuelle à l’interception sur mer de convois maritimes ennemis.

Si la branche navale du LTTE, les Sea Tigers, constitue sans doute l’exemple le plus abouti des capacités d’innovation dont a pu faire preuve le mouvement insurgé tamoul (1), ce dernier est également parvenu sur le plan terrestre à mettre en échec à de nombreuses reprises les forces armées sri-lankaises, très supérieures en effectifs et en matériels.

Les guerres de l’Elam

Héritier des Tamil New Tigers, le LTTE est né le 5 mai 1976. Alors qu’il n’était à l’origine que l’un parmi les dizaines de groupuscules tamouls ayant opté pour la lutte armée, il parvint ensuite à s’imposer comme le leader incontesté de la mouvance indépendantiste, en éliminant ses rivaux les uns après les autres. Dans le même temps, il étendait son influence hors de la péninsule de Jaffna – son berceau originel – et établissait des sanctuaires dans les jungles de la région du Wanni tout en lançant des actions de guérilla dans les trois districts de l’est du Sri Lanka : Trincomalee, Batticaloa et Ampara.

D’octobre 1987 à mars 1990, le LTTE combattit l’Indian Peace Keeping Force (IPKF) déployée par New Delhi afin de mettre fin au conflit opposant insurgés tamouls et gouvernement sri-lankais. Après une phase semi-conventionnelle de quelques semaines durant laquelle il tenta d’empêcher les forces indiennes de prendre la ville de Jaffna, le LTTE se replia dans les jungles du Wanni et se limita à des actions de guérilla jusqu’au départ des troupes indiennes. À peine trois mois plus tard, les hostilités éclatèrent à nouveau entre le gouvernement sri-lankais et le LTTE et ne furent réellement interrompues qu’en 2002 (2). La guerre reprit en 2006 et s’acheva enfin en mai 2009 avec la destruction du LTTE et la mort de ses principaux dirigeants. Schématiquement, le LTTE opéra donc principalement en tant que mouvement de guérilla de 1983 à 1990 puis adopta ensuite une pratique hybride  mêlant actions de guérilla et opérations conventionnelles dans le Wanni et la péninsule de Jaffna, tout en continuant à lancer essentiellement des actions de guérilla dans l’est.

Le facteur Prabhakaran

Les premières années, les activités du LTTE, qui ne comptait en 1982 qu’une quarantaine de membres, se limitèrent à l’assassinat de policiers ou de civils considérés comme des traîtres à la cause tamoule, ainsi qu’à l’attaque de banques afin de financer son combat. Son évolution est indissociable de celle de son principal architecte, Velupillai Prabhakaran, qui en resta le maître incontesté jusqu’à sa disparition, instaurant pour ce faire un véritable culte de la personnalité.

Le leader tamoul plongea dès l’adolescence dans la lutte armée et la clandestinité. Autodidacte, il était aussi un grand lecteur aux goûts éclectiques. Outre les classiques de la littérature tamoule, il était friand de magazines sur les armes à feu et se passionna pour les écrits de Chandra Bose, le leader indépendantiste indien, mais s’intéressa aussi à ceux de Che Guevara, qu’il se fit traduire en tamoul, ainsi qu’aux récits des campagnes de Napoléon. Ces influences intellectuelles allaient l’aider à forger un mouvement tourné avant tout vers l’action armée, imposant à ses membres une discipline rigoureuse associée à un puritanisme marqué, et dont l’idéologie, si elle empruntait beaucoup au vocabulaire marxiste, était avant tout nationaliste. Il instaura une éthique militaire se réclamant par certains aspects de l’héritage des anciennes castes guerrières tamoules (3) et prônant une dévotion absolue à la cause. À compter de 1984, les nouveaux membres se virent remettre une fiole de cyanure, le Kupi, au moment de leur prestation de serment au mouvement et à son leader, afin de leur permettre de ne pas tomber vivants aux mains de l’ennemi. Dès la seconde moitié des années 1980, ses militantes eurent la possibilité de combattre au sein d’unités entièrement féminines. Velupillai Prabhakaran s’entoura rapidement d’un noyau de fidèles dévoués parmi lesquels allaient apparaître des chefs militaires compétents, qui accompagnèrent la transformation du mouvement en armée semi-conventionnelle,
à l’image des colonels Balraj (alias Kandiah Balasegaran), Karuna (Vinayagamoorthy Muralitharan) ou encore Theepan (Velayuthapillai Baheerathakumar).

Comme les autres groupes insurgés tamouls, le LTTE bénéficia d’un soutien indien entre 1983 et 1987, 200 de ses militants étant entraînés directement par le RAW (4). Delhi prit garde de préserver son autonomie en créant également ses propres camps d’entraînement en territoire sri-lankais, tout particulièrement dans le Wanni, où les nouvelles recrues étaient soumises à un entraînement de base politico-militaire de trois mois. Au fil des années, une infrastructure complète de formation de ses membres fut développée, avec des cours avancés dans différentes matières ainsi que des écoles d’officiers. Le mouvement organisa aussi un complexe réseau international afin de de se financer et d’acquérir des armes de manière autonome. De plus, la mise en place de nombreux ateliers lui permit de produire des armes et des munitions rustiques. Outre une variété de modèles de mines et de grenades, ses techniciens développèrent des mortiers de différents calibres dont les tubes étaient en aluminium ou en fonte et les obus propulsés par de la poudre noire. Les premières générations de mortiers, relativement peu efficaces, permirent cependant de maintenir les garnisons gouvernementales sous une pression continue au moyen de tirs de harcèlement. En 1990, le LTTE déploya un nouveau modèle, le Pasilan 2000, capable de projeter des charges de 30 kilos à un kilomètre. L’arsenal endogène du LTTE se diversifia encore par la suite, notamment par l’ajout de lance-roquettes multiples.

Les gros bataillons

La structure organisationnelle militaire du LTTE fut définie dès le début des années 1980. Elle comprenait plusieurs régions, dont les commandants étaient nommés directement par le dirigeant du mouvement. Ces dernières chapeautaient à leur tour un nombre variable de zones, auxquelles étaient rattachées les unités de combat, le plus souvent des sections d’une quinzaine de combattants. Dès la seconde moitié des années 1980, l’existence d’un réseau de communication radio sophistiqué donna au tout une très grande flexibilité opérationnelle et tactique, les unités pouvant facilement être rattachées à d’autres commandants de région ou de zone en fonction des besoins. Le LTTE fut ainsi en mesure de coordonner l’attaque simultanée de la plupart des infrastructures du TELO (Tamil Eelam Liberation Organization) – un de ses principaux rivaux – dans la péninsule de Jaffna, le 29 avril 1986. De manière générale, les commandants locaux bénéficiaient d’une réelle autonomie tactique, mais étaient tenus de soumettre des comptes rendus très détaillés de leurs engagements aux échelons supérieurs, qui n’hésitaient en retour pas à enquêter pour en vérifier la véracité. Chaque perte de militant devait par exemple être documentée. Dans le même temps, et malgré la structure très hiérarchisée du système, une attention particulière était portée à la promotion des cadres au mérite, et il était attendu de ceux-ci qu’ils commandent leurs hommes de l’avant.

À propos de l'auteur

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Adrien Fontanellaz

Membre du comité du Centre d’histoire et de prospective militaires de Pully (Suisse), cofondateur du blog collectif L’autre côté de la colline.

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