Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier

On ne compte plus les analyses actant le retour des États-puissances, l’émergence des compétiteurs stratégiques de la thalassocratie américaine ou encore la fermeture de la parenthèse bénie de l’unipolarité du vainqueur de la guerre froide. Dans le même temps, ces études dressent le constat de la résurgence du navalisme comme étalon de la puissance étatique, et prophétisent, à juste titre, la possibilité d’un retour du combat entre forces navales symétriques, en haute mer ou en environnement littoral.

Partageant cette vision prospective, les marines occidentales se préparent à renouer avec cette conflictualité jusqu’ici en sommeil, conscientes que malgré le récent primat de l’action aéroterrestre à des fins de lutte contre le terrorisme d’inspiration djihadiste, la menace étatique n’a pas pris une ride. Mais au-delà de cette lucidité dans les constats, les conséquences du retour du combat naval – c’est-à‑dire de l’affrontement tactique entre forces aéronavales dans les trois dimensions, sur, au-­dessus et au-­dessous de la surface – sont-­elles toutes bien déclinées dans la pratique ? Il faut l’espérer. Pour favoriser cette dynamique et dépasser la seule espérance, il paraît utile de revenir sur les caractéristiques fondamentales du combat naval, forme singulière d’affrontement, en insistant plus particulièrement sur la clé du succès que constitue dans ce domaine la capacité à engager en premier. Notre objet n’est pas ici de délivrer un concentré de tactique navale. Simplement, après avoir souligné quelques caractéristiques propres à l’affrontement en mer, nous nous attarderons sur le principe tactique central qu’est l’engagement en premier, avant de nous interroger sur les exigences qui en découlent en matière de préparation tactique.

À propos de combat naval
Si la stratégie navale est aujourd’hui un objet d’analyse récurrent et relativement bien cerné dans ses singularités par rapport aux autres stratégies de milieu (1), force est de constater que le combat naval ne fait pas l’objet d’une réflexion équivalente. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’abondance des publications sur les thèmes de la géostratégie maritime et navale – dans les pays anglo-­saxons et en France – avec l’indigence des productions traitant de tactique navale, singulièrement en France (2). Dans ce paysage, à l’exception du magistral Fleet Tactics du capitaine de vaisseau Hughes (3), il n’existe pas d’ouvrage récent traitant du sujet, là où la tactique terrestre dispose de solides références, y compris en langue française (4). Parmi les multiples causes de ce désintérêt relatif pour un domaine particulièrement sensible aux évolutions technologiques, la faible occurrence de l’affrontement armé sur mer occupe une place de choix : depuis la fin du second conflit mondial, les engagements navals ont été peu nombreux et bien souvent d’ampleur limitée, à quelques exceptions notables près (guerres israélo-­arabes, guerre des tankers et guerre des Malouines).

Pourtant, le combat naval possède des caractéristiques historiques solidement ancrées, qui n’ont pas varié au cours de l’histoire et qui s’accompagnent de nombreux corollaires. Elles tiennent en trois traits : la guerre navale est rapide, destructrice et décisive. Elle est rapide par la vitesse de l’armement délivré ; destructrice – et donc mortelle lorsque cela touche les hommes (5) – par la concentration de puissance de feu nécessaire pour produire des effets sur l’adversaire, dès la recherche de la simple mise hors de combat de cet adversaire ; décisive par la grande difficulté à remplacer ou même à remettre en condition les moyens perdus après un engagement.

Quels qu’en soient les procédés, le combat naval est en effet centré sur l’attrition, obtenue au premier chef par la délivrance de l’armement : de la bataille d’Aboukir (1798) à la guerre des Malouines (1982) en passant par la mer de Corail et Midway (1942), les affrontements navals portent le sceau de la rapidité, de la destruction et de l’emport sans appel de la décision. Proche de nous, le torpillage du croiseur argentin General Belgrano et la perte de la frégate britannique Sheffield durant la guerre des Malouines en sont des manifestations concrètes : loin d’être les symptômes d’une rupture tactique ou technologique, comme cela a pu parfois être dit à l’époque (6), ces deux actions de combat sont en réalité symptomatiques de la nature du combat naval. Encore plus proche de nous, le torpillage de la corvette sud-­coréenne Cheonan en 2010 s’inscrit dans la même lignée.

Cette nature particulière du combat aéronaval – par rapport au combat aéroterrestre – entraîne plusieurs conséquences majeures. Énumérons-les sommairement. Tout d’abord, un faible avantage tactique dans l’aptitude à délivrer de la puissance de feu en mer peut avoir de grands effets et emporter la décision, avec de grands avantages pour le vainqueur et une forte attrition pour le vaincu. Ensuite, en mer, une posture offensive est naturellement supérieure à une posture défensive : une opération navale basée sur la seule défensive est conceptuellement déficiente (7). Toutes les forces disponibles doivent, de surcroît, être lancées dans la bataille (absence de réserve), d’autant que le milieu maritime, par son caractère « lisse », permet des manœuvres très nettes de concentration des forces et de la puissance de feu associée. Enfin, l’effet dissuasif lié à l’exposition ostensible de la capacité de frappe est particulièrement efficace en mer ; d’autant plus que la mer permet, dès le temps de paix, une telle exposition, parfois à de très faibles distances, comme l’illustrent les interactions entre forces navales étatiques dans la partie orientale de la Méditerranée ou encore en mer de Chine méridionale.

Il est en outre intéressant de souligner que l’avènement du fait littoral (c’est-à‑dire la propension des marines à conduire des opérations à proximité des côtes) ne fait qu’exacerber ces caractéristiques, dès lors que le combat naval implique la mise en œuvre d’armements depuis la terre (batteries missiles côtières notamment, soit l’équivalent moderne de ces fameux « forts » déjà redoutés à l’époque de la marine à voile).
Parmi ces corollaires découlant de l’attrition mutuelle qui est à la base de la tactique navale, un point se détache comme facteur de succès : la nécessité pour une force navale d’engager en premier, non seulement effectivement, mais surtout décisivement. C’est cette « grande maxime de la guerre navale (8) », qui va bien au-delà du simple principe général de l’offensive appliqué au terrain naval, que nous nous proposons de développer plus avant.

L’engagement en premier comme impératif catégorique du combat naval

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à‑dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIe et XVIIIe siècles, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXe siècle, se magnifie lors des engagements entre groupes aéronavals de la Deuxième Guerre mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavire à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale demeurant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

À chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. À l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. À l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-­avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-­avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre (9) – et ainsi éviter toute contre-­attaque ennemie. À l’ère du missile – notre époque donc –, où la problématique de la manœuvre des porteurs (10) et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre à travers le modèle de la salve (voir encadré ci-contre), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. À chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour profiter des avantages induits.

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à‑dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral. Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

Engager effectivement en premier : quelles implications ?

Être capable d’engager effectivement et décisivement en premier n’est pas neutre, qu’il s’agisse d’équipements, de tactique, d’entraînement ou d’état d’esprit. Sommes-nous prêts ? Tour d’horizon.

Équipements
Dans ce domaine, tout revient à la double question de l’allonge et de la précision, en matière à la fois de détection et de portée des armes (11). Ici, on peut raisonnablement considérer que la dynamique adoptée par les marines occidentales est bonne, tant la recherche de ces deux caractéristiques – tout particulièrement dans le champ de la détection – détermine en grande partie les programmes d’armement navals et l’effort de recherche associé. Nous ne nous attardons donc pas sur ce point à ce stade, mais nous y reviendrons plus bas lorsque nous aborderons les aspects tactiques associés. Relevons toutefois que, s’agissant de portée et de vitesse des armes antinavires, les marines occidentales affichent désormais un retard significatif par rapport aux deux compétiteurs stratégiques russe et chinois.

En revanche, dans l’ordre des équipements, l’aptitude à engager décisivement en premier pose par contraste la question de l’aptitude à encaisser les coups – ce que les Anglo-­Saxons nomment le staying power – pour dénier à l’adversaire l’aspect décisif de l’engagement. Or, sur ce point, l’histoire récente des forces navales (c’est-à‑dire depuis l’avènement des armes nucléaires dans le champ de la tactique navale au cours des années 1950-1960) se caractérise par un abandon progressif du blindage et un investissement important dans la « défense en couches » par la furtivité, les leurres et les missiles antimissiles pour assurer la survivabilité des bâtiments en traitant le vecteur hostile avant son impact. Du côté occidental, cette tendance à sacrifier le staying power dans la construction navale s’est par ailleurs exacerbée sous l’effet de l’absence d’opposition conventionnelle en mer durant les dernières décennies.

Les tacticiens ne doivent pour autant pas perdre de vue que la capacité à encaisser les coups conditionne le temps gagné pour pouvoir mener une action offensive et permet ainsi d’atténuer l’effet d’erreurs tactiques, en particulier dans un environnement littoral où le risque de surprise tactique est particulièrement important (12). Certes, comme le disait l’amiral Makarov (1848-1904), « un bon canon produit la victoire, une cuirasse ne fait que retarder la défaite » ; pour autant, la survivabilité est et restera un atout important dans le combat naval. Le choix d’assurer la survivabilité par d’autres solutions que le blindage est certainement pertinent, mais encore faut-il se souvenir que l’effectivité de la survivabilité est une condition sine qua non pour dénier à l’adversaire le volet décisif de l’engagement en premier, à défaut de lui en dénier l’aspect effectif. Les solutions alternatives de survivabilité développées par les marines occidentales ont donc un impératif de résultat.

Tactique et entraînement
S’agissant de tactique et d’entraînement, la déclinaison de cette maxime en apparence très simple a de profondes implications, face auxquelles il est pertinent de s’interroger sur certaines pratiques après plusieurs décennies de déploiements du temps de crise en l’absence d’opposition symétrique.

Il s’agit tout d’abord de prendre acte que le déterminant majeur de l’engagement décisif en premier est la capacité à détecter et à poursuivre son adversaire de manière précise avant qu’il n’en fasse autant. Dit autrement : tout se joue avant l’engagement, la manœuvre de la force pour engager et la portée des armes intervenant après le processus d’éclairage tactique (scouting dans la terminologie anglo-­saxonne). Ce constat, s’il peut paraître trivial, porte néanmoins des conséquences significatives en termes d’effort pour une force navale ou plus simplement pour un commandant isolé à la mer : dans le partage des eaux entre l’information et l’action, c’est l’information qui doit mobiliser les énergies, non seulement pour se prémunir d’une surprise, mais surtout pour être en mesure de porter un coup décisif en premier. Sur cet aspect, le développement des concepts d’Information Dominance (13) et d’Information Warfare (14) suggère que cet impératif est d’ores et déjà largement pris en compte dans les marines alliées.

Ensuite vient la question de la manœuvre de la force, sur fond de dilemme entre, d’une part, la dispersion des forces pour maximiser l’aptitude à l’établissement de situation tactique et, d’autre part, la concentration des forces pour favoriser l’aptitude à la défense et au soutien mutuel au sein de la force navale. Jusqu’à présent, la projection de puissance occidentale sans entrave a favorisé des dispositifs navals peu contraints par ce dilemme. Or cette période est révolue et il est désormais nécessaire de se réapproprier l’analyse comparative entre les forces en présence dans l’optique d’un engagement, pour en déduire à chaque fois un mode d’action adapté selon que l’on s’estime en supériorité ou en infériorité (15). Dans ce domaine, les concepts d’« engagement collaboratif » et de « létalité distribuée » (16) développés outre-Atlantique depuis une quinzaine d’années, pour séduisants qu’ils soient, ne sauraient apporter une réponse toute faite au défi posé par le retour du combat naval, en particulier pour une marine de taille moyenne comme la Marine nationale : l’habitus de la réflexion tactique face à un concurrent symétrique doit reprendre ses droits.

Vient ensuite la question de la décision d’engagement, particulièrement délicate dans un contexte de temps de crise – contexte qui pourrait perdurer encore longtemps – caractérisé par une gestion parfois complexe des Règles Opérationnelles d’Engagement (ROE).

Indépendamment des aspects d’état d’esprit que nous examinerons plus bas, l’enjeu est ici celui de la gestion du temps, tant il est vrai que le génie consistera alors, étant en mesure d’engager en premier, à savoir quand le faire (17). Or la tendance générale à la compression du temps de l’information dans les opérations depuis plusieurs décennies ne s’est pas nécessairement accompagnée d’une compression symétrique du temps de décision. Le retour du combat naval doit donc nous conduire à nous interroger sur ce point : sommes-­nous capables de décider rapidement d’un engagement, en « eaux troubles », pour faire basculer la balance de notre côté face à un adversaire symétrique, surtout lorsque celui-ci dispose a priori d’armements antinavires plus véloces et d’une plus grande portée ? Cette interrogation est d’autant plus pertinente que la tactique de « début de guerre », c’est-à‑dire au moment où l’écorce des ROE commence à craquer, est un cas particulièrement complexe : une fois les premiers coups partis, tout est plus simple… mais il y a alors fort à parier que le sort de la bataille sera déjà scellé. In fine, la décision d’engager étant prise, l’enjeu du temps revient alors par le double prisme de la rapidité de la transmission de l’ordre d’engagement et de la capacité à concentrer les arrivées dans le temps, pour maximiser le volet décisif de l’engagement. À la question de savoir quelle était la différence entre un bon et un mauvais leader, l’amiral Arleigh Burke répondait déjà en son temps : « Environ dix secondes »…

En dernier lieu, c’est l’entraînement des forces aéronavales qui détermine en grande partie l’aptitude à l’engagement effectif en premier, pour deux raisons principales : d’une part, parce que l’entraînement permet d’arracher ce surcroît de performance qui fait la différence, et, d’autre part, parce qu’une force mal entraînée et dispersée sur un théâtre naval moderne court à l’ère du missile un fort risque d’engagement fratricide.

État d’esprit
C’est surtout en termes d’état d’esprit que le retour du combat naval et de son corollaire l’engagement effectif et décisif en premier doivent interpeller. Car, outre l’absence de pratique récente de la guerre navale par les marines occidentales, c’est sans doute le pli mental du temps crise, que nous appellerons le « syndrome du premier coup », qui constitue le principal handicap : de longues décennies d’affrontements asymétriques et de « piqûres de moustiques (18) » nous ont confortés dans la logique de répondre après avoir reçu le premier coup. Autrement dit, il s’agissait de détecter au plus tôt, mais pour engager au plus tard. Ce conditionnement, qui n’enlève rien à l’esprit combatif des équipages dès lors qu’il s’agit de réagir, est néanmoins inadapté au combat naval, qui exige de détecter au plus tôt, pour engager au plus tôt. Dans ce domaine, les ROE ne constituent pas un frein, mais doivent probablement être repensées et manœuvrées pour créer la liberté d’action nécessaire au combat naval. De la même manière, les critères de classification qui les accompagnent doivent être utilement calibrés pour permettre un engagement précoce lorsque cela est nécessaire. En tout état de cause, engager en premier ne signifie évidemment pas que l’on puisse s’affranchir des ROE.

Ces considérations renvoient à la recherche classique de l’équilibre entre les deux écueils de la surprise et de la méprise ; or l’évolution du contexte de la conflictualité navale vers un plus grand durcissement devrait peut-être inciter à faire pencher le balancier vers l’évitement de la surprise, après avoir légitimement cherché à éviter prioritairement la méprise. Les récents cas d’engagements de bâtiments américains (19), émiriens (20) et saoudiens (21) dans le détroit de Bab el-Mandeb, dans un environnement côtier, à la frontière entre le combat naval et la lutte contre la menace asymétrique, donnent à réfléchir (22). La réflexion est d’autant plus nécessaire que l’importance des charges mises en œuvre par les missiles ou les embarcations télécommandées utilisées par les rebelles houthistes montrent que « prendre le premier coup » n’est pas une option viable, même pour un bâtiment de taille importante. S’ajoute enfin à cet aspect la question du pouvoir d’arrêt nécessaire à la destruction de tels vecteurs de surface lancés à grande vitesse et embarquant des charges importantes.

Le retour de la possibilité du combat naval est depuis quelques années sur toutes les lèvres. Lieu des démonstrations de puissance débridées, la scène maritime permet en effet d’observer le spectaculaire retour des uns et l’irrésistible montée en puissance des autres, avec à chaque fois une rhétorique qui suggère sans ambiguïté la volonté de contrarier la liberté d’action des Occidentaux.

« Les rues de Leningrad m’ont appris une chose : si un combat est inévitable, il faut frapper en premier (23) ». Le maître du Kremlin en a fait une ligne de conduite stratégique, avec le succès que l’on sait en Crimée. Sur le plan stratégique, cette leçon n’a en réalité que peu de consistance, tant sont nombreux les contre-­exemples d’attaques en premier qui causèrent la ruine de leurs promoteurs, qu’il s’agisse du Japon impérial à Pearl Harbor ou de l’Allemagne nazie en Union soviétique. En revanche, sur le strict plan de la tactique navale, cette nécessité de l’attaque en premier est un principe historique que l’actualité nous presse de réexaminer pour l’appliquer à nous-­mêmes. Et ici, au-delà de l’indispensable effort à consentir en termes d’équipements et de pratique tactique, la principale bascule à effectuer sera sans doute celle de l’état d’esprit.

Le plan Mercator (24), qui fixe le cap de la Marine nationale pour le monde qui vient, a fait très justement de la formule « une marine de combat » l’un de ses points cardinaux. Une marine de combat, certes. Y accoler l’adjectif « naval » doit désormais nous inciter à nous réapproprier les spécificités de cette conflictualité.

Une version simplifiée du modèle de la salve

Notes

(1) Dans ce domaine, parmi les publications récentes et faciles d’accès, voir par exemple : Martin Motte, Georges-Henri Soutou, Jérôme de Lespinois et Olivier Zajec, La mesure de la force – Traité de stratégie de l’École de guerre, Tallandier, 2018.
(2) Le dernier auteur français d’envergure ayant traité spécifiquement de tactique navale est Gabriel Darrieus (1859-1931). Les auteurs plus récents, aussi brillants soient-ils (Castex, Barjot, Labouérie, Coutau-Bégarie…) tiennent avant tout des propos d’ordre stratégique.
(3) Wayne Hughes et Robert Girrier, Fleet Tactics and Naval Operations, 3e éd., Naval Institute Press, Annapolis, 2018.
(4) Par exemple : Michel Yakovleff, Tactique théorique, Economica, Paris, 2006.
(5) Ce qui n’a pas toujours été le cas, et le sera vraisemblablement de moins en moins : au cours de l’histoire, les combats navals ont été de plus en plus destructeurs de matériels, pas d’hommes. La dronisation à l’œuvre accentuera cette tendance.
(6) Une analyse étonnante a vu dans la mésaventure du croiseur argentin une rupture liée à l’emploi du sous-­marin nucléaire d’attaque et dans celle du Sheffield une obsolescence des navires de surface face aux attaques aériennes.
(7) Précisons ici pour éviter toute mauvaise interprétation que la tactique navale ne saurait toutefois se réduire au seul principe de l’offensive : les forces et les opérations défensives font partie, à juste titre, des plans opérationnels !
(8) Wayne Hughes et Robert Girrier, Fleet Tactics and Naval Operations , op. cit., p. 30.
(9) Ce point évoluera à partir de 1943 lorsque le pouvoir défensif des porte-­avions américains sera devenu très nettement supérieur au pouvoir offensif de bombardiers japonais. D’où, notamment, le développement de la tactique des kamikazes par les Japonais. À titre d’illustration, en 1944, sur les 15 porte-­avions sous les ordres de l’amiral Spruance, les deux tiers des avions sont dans des configurations de Combat Air Patrol à vocation défensive.
(10) La dialectique des forces ne repose plus sur leur répartition géométrique, mais sur leur capacité à créer du préavis de détection. De fait, la manœuvre des plates-­formes est donc moins centrale.
(11) La portée d’une arme à prendre en compte est la portée « productive » ou « efficace ». Pour une force navale, la portée qui compte est celle à laquelle suffisamment d’armes peuvent être pointées pour frapper avec l’efficacité requise.
(12) Sur ce point, Wayne P. Hughes considère d’ailleurs qu’envoyer un bâtiment cher et très évolué pour mener une action sous menace en zone littorale est une hérésie.
(13) Voir par exemple le numéro de juillet 2015 de la revue Proceedings consacré à ce sujet.
(14) J. Michael Dahm, « Information Warfare : Integrate to dominate », Proceedings, vol. 143, no 1367, janvier 2017.
(15) Schématiquement, à l’ère du missile, une force aux défenses intrinsèquement faibles aura intérêt à se disperser pour maximiser ses chances de détecter l’ennemi en premier et ainsi l’engager en premier, cette exigence étant alors vitale pour la force en infériorité qui n’a aucune marge de manœuvre pour encaisser les coups. Si cette même force ne peut espérer engager en premier, elle a alors plutôt intérêt à se masser pour se défendre. Enfin, si même le regroupement pour la défense n’est pas estimé efficace, cette force devra alors éviter toute attaque de l’ennemi, en se dispersant, dans une logique d’évasion et de survie, en cherchant lorsque cela est possible à éroder la force adverse.
(16) Thomas Rowden, Peter Gumataotao et Peter Fanta, « Distributed Lethality », Proceedings, vol. 141, no 1343, janvier 2015.
(17) Engager en premier ne veut pas nécessairement dire engager au plus tôt ou en limite de portée : selon le contexte, il tout à fait possible d’engager en premier en tirant à distance minimale.
(18) Pour reprendre les mots de Gérard Chaliand évoquant les attentats terroristes comme prix dérisoire payé par l’Occident pour sa domination sans partage.
(19) USS Mason, octobre 2016.
(20) UAE Swift, octobre 2016.
(21) Frégate Al-Madinah, janvier 2017.
(22) Voir par exemple François-Olivier Corman, « Comment préserver notre liberté d’action littorale ? », Revue Défense Nationale, no 805, décembre 2017.
(23) Déclaration de Vladimir Poutine au forum de Valdaï en 2015.
(24) https://​www​.defense​.gouv​.fr/​c​o​n​t​e​n​t​/​d​o​w​n​l​o​a​d​/​5​4​1​4​9​5​/​9​2​8​2​0​9​9​/​P​L​A​N​-​M​E​R​C​A​TOR – .pdf.

Légende de la photo en première page : le Charles de Gaulle et le LHD américain USS Boxer. Dans nombre de marines, le « coup de poing » antinavire est fourni par les capacités sous-marines et aéronavales. (© US Navy) 

Article paru dans la revue DSI hors-série n°67, « Armées françaises : Quelles forces pour demain ? », août-septembre 2019.
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