Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier

On ne compte plus les analyses actant le retour des États-puissances, l’émergence des compétiteurs stratégiques de la thalassocratie américaine ou encore la fermeture de la parenthèse bénie de l’unipolarité du vainqueur de la guerre froide. Dans le même temps, ces études dressent le constat de la résurgence du navalisme comme étalon de la puissance étatique, et prophétisent, à juste titre, la possibilité d’un retour du combat entre forces navales symétriques, en haute mer ou en environnement littoral.

Partageant cette vision prospective, les marines occidentales se préparent à renouer avec cette conflictualité jusqu’ici en sommeil, conscientes que malgré le récent primat de l’action aéroterrestre à des fins de lutte contre le terrorisme d’inspiration djihadiste, la menace étatique n’a pas pris une ride. Mais au-delà de cette lucidité dans les constats, les conséquences du retour du combat naval – c’est-à‑dire de l’affrontement tactique entre forces aéronavales dans les trois dimensions, sur, au-­dessus et au-­dessous de la surface – sont-­elles toutes bien déclinées dans la pratique ? Il faut l’espérer. Pour favoriser cette dynamique et dépasser la seule espérance, il paraît utile de revenir sur les caractéristiques fondamentales du combat naval, forme singulière d’affrontement, en insistant plus particulièrement sur la clé du succès que constitue dans ce domaine la capacité à engager en premier. Notre objet n’est pas ici de délivrer un concentré de tactique navale. Simplement, après avoir souligné quelques caractéristiques propres à l’affrontement en mer, nous nous attarderons sur le principe tactique central qu’est l’engagement en premier, avant de nous interroger sur les exigences qui en découlent en matière de préparation tactique.

À propos de combat naval

Si la stratégie navale est aujourd’hui un objet d’analyse récurrent et relativement bien cerné dans ses singularités par rapport aux autres stratégies de milieu (1), force est de constater que le combat naval ne fait pas l’objet d’une réflexion équivalente. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’abondance des publications sur les thèmes de la géostratégie maritime et navale – dans les pays anglo-­saxons et en France – avec l’indigence des productions traitant de tactique navale, singulièrement en France (2). Dans ce paysage, à l’exception du magistral Fleet Tactics du capitaine de vaisseau Hughes (3), il n’existe pas d’ouvrage récent traitant du sujet, là où la tactique terrestre dispose de solides références, y compris en langue française (4). Parmi les multiples causes de ce désintérêt relatif pour un domaine particulièrement sensible aux évolutions technologiques, la faible occurrence de l’affrontement armé sur mer occupe une place de choix : depuis la fin du second conflit mondial, les engagements navals ont été peu nombreux et bien souvent d’ampleur limitée, à quelques exceptions notables près (guerres israélo-­arabes, guerre des tankers et guerre des Malouines).

Pourtant, le combat naval possède des caractéristiques historiques solidement ancrées, qui n’ont pas varié au cours de l’histoire et qui s’accompagnent de nombreux corollaires. Elles tiennent en trois traits : la guerre navale est rapide, destructrice et décisive. Elle est rapide par la vitesse de l’armement délivré ; destructrice – et donc mortelle lorsque cela touche les hommes (5) – par la concentration de puissance de feu nécessaire pour produire des effets sur l’adversaire, dès la recherche de la simple mise hors de combat de cet adversaire ; décisive par la grande difficulté à remplacer ou même à remettre en condition les moyens perdus après un engagement.

Quels qu’en soient les procédés, le combat naval est en effet centré sur l’attrition, obtenue au premier chef par la délivrance de l’armement : de la bataille d’Aboukir (1798) à la guerre des Malouines (1982) en passant par la mer de Corail et Midway (1942), les affrontements navals portent le sceau de la rapidité, de la destruction et de l’emport sans appel de la décision. Proche de nous, le torpillage du croiseur argentin General Belgrano et la perte de la frégate britannique Sheffield durant la guerre des Malouines en sont des manifestations concrètes : loin d’être les symptômes d’une rupture tactique ou technologique, comme cela a pu parfois être dit à l’époque (6), ces deux actions de combat sont en réalité symptomatiques de la nature du combat naval. Encore plus proche de nous, le torpillage de la corvette sud-­coréenne Cheonan en 2010 s’inscrit dans la même lignée.

Cette nature particulière du combat aéronaval – par rapport au combat aéroterrestre – entraîne plusieurs conséquences majeures. Énumérons-les sommairement. Tout d’abord, un faible avantage tactique dans l’aptitude à délivrer de la puissance de feu en mer peut avoir de grands effets et emporter la décision, avec de grands avantages pour le vainqueur et une forte attrition pour le vaincu. Ensuite, en mer, une posture offensive est naturellement supérieure à une posture défensive : une opération navale basée sur la seule défensive est conceptuellement déficiente (7). Toutes les forces disponibles doivent, de surcroît, être lancées dans la bataille (absence de réserve), d’autant que le milieu maritime, par son caractère « lisse », permet des manœuvres très nettes de concentration des forces et de la puissance de feu associée. Enfin, l’effet dissuasif lié à l’exposition ostensible de la capacité de frappe est particulièrement efficace en mer ; d’autant plus que la mer permet, dès le temps de paix, une telle exposition, parfois à de très faibles distances, comme l’illustrent les interactions entre forces navales étatiques dans la partie orientale de la Méditerranée ou encore en mer de Chine méridionale.

Il est en outre intéressant de souligner que l’avènement du fait littoral (c’est-à‑dire la propension des marines à conduire des opérations à proximité des côtes) ne fait qu’exacerber ces caractéristiques, dès lors que le combat naval implique la mise en œuvre d’armements depuis la terre (batteries missiles côtières notamment, soit l’équivalent moderne de ces fameux « forts » déjà redoutés à l’époque de la marine à voile).

Parmi ces corollaires découlant de l’attrition mutuelle qui est à la base de la tactique navale, un point se détache comme facteur de succès : la nécessité pour une force navale d’engager en premier, non seulement effectivement, mais surtout décisivement. C’est cette « grande maxime de la guerre navale (8) », qui va bien au-delà du simple principe général de l’offensive appliqué au terrain naval, que nous nous proposons de développer plus avant.

L’engagement en premier comme impératif catégorique du combat naval

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à‑dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIe et XVIIIe siècles, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXe siècle, se magnifie lors des engagements entre groupes aéronavals de la Deuxième Guerre mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavire à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale demeurant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

À chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. À l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. À l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-­avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-­avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre (9) – et ainsi éviter toute contre-­attaque ennemie. À l’ère du missile – notre époque donc –, où la problématique de la manœuvre des porteurs (10) et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre à travers le modèle de la salve (voir encadré ci-contre), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. À chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour profiter des avantages induits.

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à‑dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral. Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

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