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La signification militaire de la Force de soutien stratégique

Le 31 décembre 2015, dans le cadre d’une réorganisation majeure, Beijing mettait en place une « Force de Soutien Stratégique » (FSS), placée sur un rang égal à celui des forces terrestres ou de la marine. La création de la nouvelle « armée » a cependant rendu sceptiques les observateurs, non pas tant en ce qui concerne ses missions – qui étaient préalablement exercées par d’autres entités – que par son arrangement organique.

De fait, les missions de la nouvelle entité sont larges et peuvent sembler a priori très éloignées les unes des autres : les opérations spatiales, les opérations cyber et les opérations psychologiques. Presque quatre ans plus tard, assez peu reste connu sur la structure ou les modes de fonctionnement internes de la FSS, mais plusieurs éléments nous permettent d’en avoir une vision relativement claire. Dépendant de la Commission militaire centrale et ayant un grade équivalent à un commandement de théâtre, la FSS est d’abord un organe de mise en cohérence stratégique de capacités éclatées dans les forces. On note cependant qu’il ne s’agit pas tant de créer un commandement fonctionnel à l’américaine, à l’instar du STRATCOM, que d’envisager une intégration plus approfondie, en exerçant un commandement opérationnel sur des éléments dont les opérations et la maintenance au jour le jour relèvent d’autres entités.

Deux départements

Les deux principaux piliers de la FSS sont le département des systèmes spatiaux et le département des systèmes en réseau qui fonctionnent, de facto, comme des services relativement autonomes et disposant chacun de son état-­major propre. Paradoxalement, ils relèvent du même grade que la FSS elle-­même. En deçà, les deux départements sont organisés en « bases », à l’instar des unités de la force aérienne, par exemple (1).

Le premier regroupe l’essentiel des systèmes qui dépendaient avant la réforme du département général de l’armement, ce qui couvre de facto virtuellement toute la stratégie spatiale militaire chinoise – et, partant, une bonne partie du secteur civil, très proche du militaire. Cela inclut aussi bien les lancements, la télémétrie, la poursuite, le contrôle des satellites que les « opérations spatiales » en tant que telles – surveillance spatiale comprise. Plusieurs commentateurs estiment que regrouper sous une seule tutelle ces capacités a permis de résoudre des conflits bureaucratiques et d’allocation des ressources. Concrètement, la mise en place de ce département devrait également permettre de conduire une véritable stratégie spatiale intégrée, mais surtout de fournir une gamme d’options large dans la conduite des opérations combinées. Les cinq bases – au sens chinois du terme – dépendant auparavant du département général de l’armement ont été transférées à la FSS. S’il faut donc le comprendre à l’aune d’une stratégie spatiale, il faut aussi appréhender le département des systèmes en réseau comme l’espace de développement et de déploiement de la stratégie informationnelle de Beijing. La logique ici retenue, contrairement au Cyber Command américain (et aux commandements spécifiques au sein des services de Washington) est d’offrir une seule palette d’options diversifiées en termes cyber en comptant sur les capacités propres aux forces, plutôt que de se trouver face à plusieurs interlocuteurs. Le département reprend à son compte les unités qui dépendaient, avant la réforme, des troisième (reconnaissance technique) et quatrième (opérations cyber offensives) départements de l’état-­major, de sorte que son regroupées toutes les activités ayant trait aux opérations d’influence et de guerre psychologique, la guerre électronique, les cyberopérations en tant que telles, renseignement technique compris. La 311e base, seule unité chinoise connue pour travailler sur les opérations psychologiques, a également été transférée. Là aussi, la réforme permet de résoudre les difficultés de coopération entre les différentes organisations ayant trait au renseignement par voie électronique et celles disposant de capacités cyber, les priorités au jour le jour des unes n’étant pas celles des autres. L’un dans l’autre, les deux départements offrent ainsi à l’état-­major général la possibilité de réponses à la fois plus rapides et plus pertinentes quant à l’intégration du cyber – compris au sens large de « guerre de l’information » – et du spatial sur les plans opératif et stratégique. Par exemple, l’ancienne structure voyait le renseignement nécessaire à des cyberopérations collecté par le troisième département, tandis que le quatrième se chargeait de l’attaque selon les paramètres recueillis. La nouvelle structure permet aux spécialistes de travailler ensemble de manière plus souple, en fonction d’objectifs assignés d’une manière plus claire et plus rapide.

Les unités relevant du département des systèmes spatiaux

Une réflexion stratégique

La création même de la FSS répond certes à une logique visant à casser les « développements en silo » propres à chaque discipline – mais nuisant à une coordination globale –, mais aussi à une réflexion stratégique plus approfondie. Dès les années 1990, l’APL effectue un travail de retour d’expérience sur les opérations occidentales, et particulièrement américaines, qui amènent les stratégistes à deux conclusions :

• les progrès d’un pays en matière d’informationalisation – la transcription du terme étant « xinxi hua » – dans les secteurs aussi bien civil que militaire peuvent être source d’un accroissement majeur de ses capacités militaires. Dans la foulée, les conceptions liées à la guerre réseaucentrée se sont peu à peu imposées, en particulier celles touchant à l’utilisation de l’espace comme secteur clé pour le commandement, le contrôle et les communications ;

• ces progrès induisent également une dépendance, si ce n’est une vulnérabilité, évidemment susceptibles d’être exploitées en cas de conflit. Est alors apparue une conception où le ciblage par le faible – la Chine – des systèmes nodaux du fort – les États-Unis – devait être privilégié.
Sur la base de ce double constat, les forces chinoises se sont engagées dans la mise en application de concepts tels que la « guerre électronique et des réseaux intégrée », à leur profit, mais aussi en vue d’opérations contre des adversaires. La logique a motivé le déploiement de la constellation de satellites de géonavigation Beidou et d’une gamme complète de satellites de renseignement, ainsi que le développement de capacités visant à perturber ou interrompre les systèmes de navigation et de communication américains, ou encore de capacités antisatellites (2). Les opérations cyber ont quant à elles commencé à attirer l’attention dès le milieu des années 2000 (3). Reste que ces différents développements ont été menés d’une manière relativement anarchique, dans un contexte où la prééminence des forces terrestres – qui a rapidement investi ces champs – a vite été perçue comme un obstacle structurel. Dès 2007, des réflexions seraient ainsi apparues sur la nécessité de disposer d’une force spatiale indépendante, capable d’unifier les différentes unités et composantes présentes dans les forces. En 2012, pareilles conceptions émergeaient pour ce qui concerne le cyber, l’information et la guerre électronique. Il semble que l’observation du modèle américain du Strategic Command – qui regroupe aussi des fonctions spatiales et cyber – ait également servi d’inspiration.

Cette rationalité n’est pas la seule. La réduction du poids bureaucratique des forces terrestres par la nouvelle réforme est concomitante d’une approche stratégique inédite à deux égards. D’une part, les ambitions stratégiques de la Chine ont clairement changé : celle-ci ne se focalise plus sur la défense territoriale ; laquelle ne se conçoit d’ailleurs plus uniquement sur le sol chinois. D’autre part, la nature même des systèmes concernés crée de « nouvelles frontières » : le Web ne se limite pas au seul Internet chinois, tout comme le spatial est par définition global. Le changement d’approche ne se manifeste pas que sur le plan stratégique, mais également au niveau opératif. La rationalité retenue est alors double (4) :

• il s’agit de pouvoir travailler de manière intégrée avec les autres forces, dans le cadre d’une planification et d’une exécution opératives. C’est le cas sur le sol national. La FSS travaille alors au profit des commandements de théâtre chargés des opérations dans leur zone de responsabilité. Mais c’est également le cas à l’étranger, sous la tutelle de l’état-­major général. On note cependant que si les forces aériennes, terrestres et éventuellement navales sont directement asservies aux théâtres, la FSS resterait sous l’autorité directe de la Commission militaire centrale, a priori du fait des implications stratégiques de son utilisation ;

• mais aussi de pouvoir considérer un usage en soi et pour soi, indépendant. La vision n’est donc plus « supporting », mais « supported ». L’intégration des différents aspects cyber joue ainsi un rôle clé.

Les capacités spatiales chinoises

Les défis organisationnels

En l’occurrence, l’adoption de ces logiques devrait être facilitée par les nominations à la tête de la structure. C’est ainsi le général Gao Jin qui a été nommé à la tête de la FSS. En décembre 2015, il était président de l’Académie de science militaire, mais il avait auparavant commandé la Deuxième Artillerie – soit une organisation capable de travailler aussi bien en appui des forces locales qu’indépendamment. Le commissaire politique, Zheng Weiping, assurait précédemment cette fonction auprès du théâtre est. Cependant, le travail de mise en place de la FSS est encore loin d’être terminé. D’autres réformes doivent être conduites jusqu’en 2020. Plusieurs questions quant à son périmètre d’action restent ainsi pendantes. On note que si les opérations antisatellites semblent être de la responsabilité du département des systèmes spatiaux, aucune preuve formelle de l’attribution de la mission n’est disponible. De même, la question de la responsabilité du département pour les opérations antimissiles et d’alerte balistique reste posée. À cet égard, historiquement, la force aérienne et l’ex-Deuxième Artillerie avaient cherché à récupérer la mission – la première en arguant du concept d’« opérations aériennes et spatiales intégrées » ; la deuxième en raison de son expérience balistique et de son statut stratégique. John Costello et Joe McReynolds estiment que la question de qui aura la mainmise sur l’intégralité du développement et des opérations des capacités de communications spatiales se pose également (5).

Ce qui vaut pour le département des systèmes spatiaux vaut aussi pour celui des systèmes en réseau. Son cadre d’action est large : il renvoie à la « guerre de l’information » plus qu’aux opérations cyber. Ainsi, il intègre également trois centres de recherche, l’Université de l’ingénierie de l’information, ainsi que l’Institut des langues étrangères Lyoyang. La protection des réseaux militaires chinois ne semble cependant pas de son ressort, mais bien de celui du bureau de l’information et de la communication de l’état-­major ; et donc directement de la Commission militaire centrale. La FSS n’est donc responsable que des aspects offensifs, et non de ceux défensifs – mais il reste à voir si cette distinction perdurera. La question de la guerre électronique est encore peu claire : historiquement, elle dépendait du quatrième département de l’état-major. Mais si une partie de ses unités ont été réaffectées à la FSS – y compris le 54e centre de recherche, qui travaille sur les contre-­mesures –, elle est toujours sous le contrôle du « bureau réseau-­électronique » de l’état-­major général, soit l’ancien QG du quatrième département. Mais l’articulation entre le département des réseaux de la FSS et le « bureau » de l’état-­major et leurs responsabilités respectives restent floues.

Il existe également des incertitudes liées à la question du renseignement, qui renvoie aussi bien au spatial qu’aux réseaux. La Chine distingue, en la matière, deux catégories, qui impliquent à un titre ou un autre la FSS, mais aussi les commandements de théâtre : d’une part, ce qui est qualifié de « renseignement » ou « qingbao » comprend l’analyse de toutes les sources en appui au processus décisionnel national ; d’autre part, la « reconnaissance technique » ou « jishu zhencha » en appui direct des opérations militaires. En tout état de cause, l’autorité en la matière est l’état-­major général, qui dispose de son propre bureau du renseignement, ainsi que, pour les matières stratégico-­politiques, la Commission militaire centrale, les théâtres ayant eux aussi leurs propres bureaux de renseignement.

Des défis plus larges attendent la FSS. Sa mise en place est également le reflet de la conception chinoise des « trois dominations ». Selon cette vision, la supériorité dans l’espace, le cyber et les espaces aériens, une fois atteinte, permet la victoire. La FSS est donc particulièrement centrale dans la stratégie militaire opérationnelle chinoise contemporaine. Mais elle provoque aussi une tension dans le positionnement de la FSS dans l’architecture de sécurité chinoise du point de vue de la fluidité organique. Comment, au fil des opérations, interagira-t‑elle avec l’état-­major général, et avec les commandements de théâtres : centralisation ou diffusion ? Son rôle étant central dans une vision de la conduite des opérations qui la place au premier plan, la FSS ne risque-t‑elle pas de prendre un poids politique trop important – à l’instar en leur temps des forces terrestres ?

Si seul l’avenir permettra de répondre à ces questions, il faut cependant reconnaître que la réforme de 2015 et la création de la FSS sont organiquement innovantes, en combinant des aspects qui semblent hétérogènes. On peut ainsi y voir une forme de réponse chinoise à la question du multidomaine. Le couplage des domaines spatial et cyberélectronique crée ainsi les conditions favorables à l’intégration des forces terrestres, navales et aériennes la meilleure possible. L’analogie, en l’occurrence, n’est pas parfaite : aux États-Unis ou en Europe, le combat multidomaine porte avant tout sur l’interopérabilité des réseaux et leur sécurisation, qui, en Chine, n’est pas du ressort de la FSS – même s’il semble probable qu’elle joue un rôle en matière conceptuelle et de définition des besoins. Mais cette approche, qui part du principe que « les réseaux sont fournis par d’autres » permet aussi, en retour, d’offrir une vision plus centrée sur les opérations, en particulier offensives.

La seule mise en cohérence de la guerre électronique, du cyber et des opérations psychologiques permet ainsi de dépasser le débat non seulement sur la cyberguerre, mais aussi sur le fait que le cyber doive être opérationnellement distinct des autres moyens d’action. In fine, la Chine s’est donc offert la possibilité de mener des opérations bien plus fluides, avec un degré d’intégration potentiel de ses « nouveaux appuis » que les forces occidentales n’ont pas encore atteint – du moins, sur le papier. Reste en effet à tester concrètement quelles seront les interactions entre les nouvelles composantes et les forces afin de voir quels sont les points de friction éventuels, en particulier en matière de contrôle opérationnel.

Notes
(1) John Costello et Joe McReynolds, « China’s Strategic Support Force : A Force for a New Era », China Strategic Perspective no 13, Center for the Study of Chinese Military Affairs, National Defence University, Washington D.C., octobre 2018.
(2) Pour une vision détaillée de l’effort réalisé, voir Yannick Genty-Boudry, « La Force spatiale chinoise », Défense & Sécurité Internationale, no 141, mai-juin 2019.
(3) Voir notamment Daniel Ventre, « Cyberdéfense chinoise », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 32, octobre-novembre 2013.
(4) John Costello et Joe McReynolds, op. cit.
(5) Ibidem.

Légende de la photo en première page : soldats utilisant un système de communication par satellite. (© MoD/Liang Zhijie)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°68, « Chine : Quelle puissance militaire ? », octobre-novembre 2019.

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