Asie du Sud : une bombe à retardement sécuritaire ?

Pendant que l’idée d’une nouvelle guerre froide sino-américaine obsède bien des chancelleries, les tensions bien plus concrètes dans une autre région asiatique, où se côtoient et s’opposent des puissances nucléaires, des États faibles et des groupes extrémistes puissants, pourraient avoir des conséquences catastrophiques.

Dans les médias français, nous entendons parler régulièrement de ce qui se passe à Hong Kong depuis plusieurs mois. On nous présente la ville comme une autre version de Berlin au début de la Guerre froide (ou peut-être devrait-on dire maintenant « la première guerre froide »). Mais la situation est autrement plus complexe (1) que le portrait manichéen que l’on offre à l’opinion publique occidentale.

Par contre, une autre partie de l’Asie s’est enflammée cet été, où une population n’a jamais pu totalement vivre de façon « normale », qui a connu, dans son quotidien, l’arrestation, l’humiliation, le viol, le sentiment d’être occupée par l’armée de son propre pays : le Cachemire indien — rapidement mis de côté par les médias, pour sa part.

Et pourtant… Les tensions au Cachemire pourraient vraiment mener à une nouvelle guerre entre Inde et Pakistan, deux puissances nucléaires. Et ce n’est qu’un exemple des problèmes sécuritaires qui pourraient secouer la région, avec un impact plus global.

Inde – Chine : l’autre Grand Jeu géopolitique en Asie

Deux États aux dimensions impériales

Certains intellectuels, chinois comme indiens, ont rêvé d’une relation bilatérale entre l’Inde et la Chine évitant les tensions géopolitiques, immédiatement après l’indépendance du sous-continent et la réunification de l’Empire du Milieu sous la direction du parti communiste.

L’idée la plus souvent mise en avant serait que l’Inde et la Chine sont surtout deux civilisations qui ont vécu en paix pendant 2000 ans, selon une reconstruction sélective de l’Histoire (2). Mais cette approche est vite apparue comme naïve. Comme le disait Deng Xiaoping, « il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline ». New Delhi et Beijing dominent deux États aux dimensions impériales, qui sont trop proches géographiquement pour ne pas être en concurrence.

La frontière sino-indienne : une zone sous tension

La Chine a défini sa politique étrangère notamment en réaction à ce qui a été présenté comme « le siècle de l’humiliation », du début de la décennie 1840 (période de la première guerre de l’Opium, 1839-1942) à la reconstitution d’un État chinois digne de ce nom en 1949, avec à sa tête le Parti communiste chinois (PCC). Le pays reste marqué, aujourd’hui encore, par le souvenir de l’humiliation et d’une fragilité qu’il faut combattre autant pour le bien du pays que pour celui du régime, ce qui ne pouvait que nourrir une vision des relations internationales classique, fondée sur le besoin d’un État fort, capable de contrer les influences étrangères, et de projeter sa propre influence dans son environnement régional au moins. En d’autres termes, une attitude de grande puissance classique.

On a parfois présenté l’Inde de Nehru comme plus idéaliste que la Chine de Mao. Il est vrai que la pensée du père fondateur de l’Inde moderne et de ses successeurs politiques a mis en avant l’idée d’entente pacifique entre les deux pays. Mais en réalité, ce qui est reproché à la Chine se retrouve tout autant en Inde. New Delhi a globalement eu du mal à considérer tous ses voisins comme des égaux et attend de leur part, jusqu’à aujourd’hui, déférence, voire soumission (3). Et l’Inde pense également son rapport à l’autre géant asiatique de façon très machiavélienne.

Historiquement, la prise en main du Tibet par Beijing a été considérée comme « un pistolet chargé braqué sur le cœur de l’Inde ». C’est donc sans surprise qu’en 1959, malgré les discours officiels d’amitié sino-indiennes, il est confirmé que des rebelles tibétains ont été formés en territoire indien par la CIA. Et cela, à un moment où il n’était plus possible pour les deux États asiatiques de masquer des tensions frontalières toujours d’actualité : autour du territoire appelé aujourd’hui Arunachal Pradesh, tenu par l’Inde mais que les Chinois considèrent comme le Tibet du Sud ; et de l’Aksai Chin, territoire administré par la Chine mais que l’Inde considère comme faisant partie du Cachemire.

New Delhi a tenté de mener une politique plus volontaire dès novembre 1961, en installant des postes militaires indiens au nord de leurs équivalents chinois dans les territoires contestés. À l’époque, la Chine était menacée à l’extérieur, mais aussi affaiblie à l’intérieur avec l’échec du Grand Bond en Avant. Le choix sécuritaire indien aurait bien pu signifier une victoire géopolitique pour New Delhi, si Beijing n’avait pas répondu militairement en octobre 1962 sur les deux zones contestées. L’armée chinoise a pris les Indiens au dépourvu, l’a emporté militairement et a imposé unilatéralement un cessez-le-feu avant qu’Américains et Soviétiques ne puissent se mêler du conflit. Pour Nehru lui-même, ces tensions et cette courte guerre n’étaient pas qu’une simple dispute pour quelques territoires, mais une confrontation plus directe dans une compétition entre les deux géants asiatiques, pour savoir qui dominerait non seulement un voisinage commun, mais aussi l’Asie plus largement (4).

Deux puissances prêtes à mettre en avant leurs moyens militaires pour s’imposer

L’opposition entre l’Inde et la Chine reste d’une actualité brûlante : on a pu le constater avec les tensions militaires entre les deux pays autour de la crise du Doklam, pendant l’été 2017 (5), un conflit frontalier ne concernant pourtant que la Chine et le Bhoutan… Mais ce dernier État n’est pas totalement libre dans ses choix de politique étrangère, et doit prendre en compte les désirs indiens dans les domaines diplomatique et sécuritaire. Ce qui est en jeu dans la rivalité indo-chinoise, c’est la domination de fait d’une partie de l’Asie par une des deux puissances émergentes.

Il est significatif qu’après cette crise, certains intellectuels chinois aient appelé à une révision de l’approche traditionnelle, qui fait du Japon le plus grand danger pour la Chine après les États-Unis. Pour des analystes comme Yin Guoming, après Washington, le danger pour les intérêts chinois vient maintenant d’Inde (6). Les évolutions récentes, à Beijing comme à New Delhi, rendent une opposition frontale entre les deux pays de plus en plus inévitable. En Inde, la victoire idéologique et politique de l’extrême droite hindoue a des conséquences sur la politique chinoise de New Delhi, qui considère Beijing comme un concurrent dangereux. Quant à la Chine du président Xi, elle constate que la politique voulue par le président Jiang Zemin, celle d’une montée en puissance pacifique de Beijing, n’a pas encore produit les fruits attendus (7), avec pour conséquence la crainte d’une instabilité politique et économique, expliquant une diplomatie plus offensive.

Ce positionnement nationaliste va forcément se répandre dans les années à venir, tout autant que les positions anti-chinoises de l’Inde risquent de se durcir. D’autant plus que les tensions entre Inde et Chine sont renforcées par la compétition géopolitique entre les États-Unis et la Chine, ainsi que par l’amitié sino-pakistanaise. Deux tendances qui ne risquent pas de changer, en tout cas dans l’avenir proche. Les Américains se sont rapprochés de l’Inde au moins en partie, car ils ont vu en New Delhi un partenaire clé pour mieux contrer la montée en puissance chinoise. Même si, du côté indien, certains rêvent d’un monde multipolaire qui signifierait, sur le plus long terme, la fin de la prédominance américaine en Asie, le principal danger dans la région pour New Delhi est l’émergence d’une Chine grande puissance s’imposant dans son environnement régional, y compris sud-asiatique (8). Le rapprochement avec Washington est donc une tendance lourde, qui ne sera pas abandonnée, même avec une alternance politique. Et il en est de même de l’amitié sino-pakistanaise, que l’analyse occidentale a trop souvent voulu enterrer, depuis 2001 au moins, au nom des relations économiques grandissantes entre Inde et Chine d’une part, et de l’instabilité sécuritaire au Pakistan, d’autre part. C’est ne pas prendre en compte l’importance du temps long dans cette amitié « plus douce que le miel », importance renforcée par le projet de nouvelles routes de la soie chinoises, dans lequel le Corridor économique Chine-Pakistan a un rôle clé. New Delhi va donc continuer à mettre au cœur de ses priorités diplomatiques son rapprochement avec les Américains ; et Islamabad fera de même avec Pékin. Ce qui ne peut que renforcer les tensions sino-indiennes.

Si l’on peut discuter l’idée d’une nouvelle guerre froide sino-américaine, le terme risque d’être de plus en plus juste pour les rapports entre New Delhi et Beijing, malgré les échanges économiques entre les deux géants asiatiques. Le général Bipin Rawat, chef des armées indien, a ouvertement dit qu’on risquait de voir de plus en plus de tensions militaires similaires à la crise de Doklam dans les années à venir (9). Avec les risques de dérapage corollaires…

Le Cachemire sous tension

L’écheveau des autres tensions de la région

La rivalité Inde-Pakistan

Si l’analyse occidentale minimise parfois l’importance de la rivalité sino-indienne, personne ne peut vraiment oublier l’autre grande opposition géopolitique qui risque de déstabiliser l’Asie du Sud : celle entre l’Inde et le Pakistan.

Après une Partition qui aura été, à bien des égards, une source de mécontentements et de frustrations, ainsi qu’un désastre humanitaire, autant du côté indien que du côté pakistanais, Islamabad s’est considéré comme étant dans une lutte pour sa survie face à New Delhi. De fait, il y a un sentiment au Pakistan, depuis 1947, que l’Inde n’a jamais totalement accepté la Partition, et voudrait l’échec de l’expérience pakistanaise, voire la réintégration du territoire connu aujourd’hui comme le Pakistan dans l’ensemble indien. Cette inquiétude identitaire et existentielle, qui n’est pas sans rappeler celle d’Israël (10), constitue, selon Hans Morgenthau, le principal fondement du pays dès les années 1950. Ladite inquiétude est considérée comme irrationnelle en Inde, voire tournée en dérision. Pourtant, pour qui se penche sur l’histoire récente du sous-continent et la montée en puissance de l’extrême droite hindoue, elle est loin d’être infondée. Et cela, d’autant plus qu’à la Partition, des responsables politiques indiens ont bien fait comprendre qu’ils voyaient la naissance du Pakistan comme une folie passagère qui n’empêchait pas une réunification à l’avenir. Très vite après les indépendances, en Inde comme au Pakistan, on a d’ailleurs considéré le pays voisin non pas comme un cousin dont la stabilité était une bonne chose, mais comme un ennemi héréditaire. Si des Pakistanais pensent que New Delhi veut voir le Pakistan s’effondrer, du côté indien, certains considèrent que la stratégie pakistanaise vise à fracturer l’Inde jusqu’à la faire imploser (11).

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