Combat urbain et technologie

DefTech. On dit de la ville qu’elle possède un pouvoir égalisateur entre deux belligérants. Or la technologie fait la force des armées occidentales. Est-ce à dire qu’en milieu urbain, ces dernières subissent la loi d’un adversaire moins « technologique » ?

John Spencer. Cela est vrai dans beaucoup de cas. Nous appelons cela le caractère de la guerre, qui inclut l’ennemi, les armes, les tactiques, la technologie, l’environnement politique, l’environnement physique et bien d’autres facteurs qui définissent la guerre que vous menez.

Dans la guerre urbaine, l’environnement est le plus grand égalisateur. Il permet à un ennemi peu armé de défier une force militaire bien plus avancée et puissante que lui. La complexité du terrain offre à un ennemi des bunkers capables de résister aux bombes, mais lui permet aussi d’utiliser des tactiques de guérilla pour battre des armées. Il a fallu 100 000 soldats pour vaincre 5 000 terroristes peu entraînés de Daech durant la bataille de Mossoul, en 2017. Il est certain que la technologie joue toujours un rôle majeur. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de développer de nouvelles technologies pour ce type de combat très spécial et non d’adapter ou d’utiliser des outils conçus au départ pour d’autres environnements.

Nous assistons à un basculement des affrontements en zones ouvertes vers le combat urbain, fermé. Le combat urbain va-t-il devenir la règle dans les décennies à venir ?

Oui, absolument, il le deviendra. Nous avons vu une croissance sans précédent des populations urbaines à travers le monde. Ce phénomène d’urbanisation globale se développe très rapidement. En 1990, la part de la population urbaine mondiale était de 43 % (2,3 milliards). En 2015, elle était de 54 % (4 milliards). En 2050, près des deux tiers de la population mondiale vivra dans des villes. Cette croissance intervient dans ce que les Nations unies appellent les pays les moins développés, qui luttent déjà pour offrir à leurs habitants des services de base. Cette croissance incontrôlée combinée à un manque de services gouvernementaux, à la pénurie d’eau potable, aux inégalités de revenus, à la corruption et à bien d’autres facteurs mène à l’instabilité et, dans beaucoup de cas, aux violences politiques et à la guerre. De même, alors que beaucoup d’armées sont capables de mener des reconnaissances aériennes et des frappes au sol, elles se retrouvent en situation de faiblesse en milieu urbain face à un ennemi moins fort. Le futur de la guerre est urbain, mais le futur, c’est maintenant.

La technologie peut-elle malgré tout représenter un atout maître pour une armée engagée en milieu urbain ?

Absolument. Historiquement, la technologie a été l’élément qui a changé les multiples caractères de la guerre. L’artillerie a changé la guerre de siège. Le blindé a été le facteur majeur qui a permis de sortir des tranchées. En proposant des solutions pour retirer les avantages des défenseurs et les désavantages des attaquants, la R&D offrira de multiples atouts aux forces armées.

Durant les combats urbains, les défenseurs ont un avantage, car ils peuvent se cacher dans des infrastructures urbaines très denses, transformer une simple fenêtre, une ouverture ou une brèche en position de tir mortelle ou forcer des formations ennemies à évoluer dans des zones étroites, idéales pour des embuscades.

La capacité à se cacher dans une zone urbaine offre l’un des plus gros avantages pour des défenseurs. Si une technologie capable de voir au travers des murs ou dans des pièces et des bâtiments pouvait être développée, il s’agirait d’une carte maîtresse dans les combats urbains. De même, s’il était possible de retirer à l’ennemi sa capacité d’anticiper l’arrivée d’un attaquant ou de frapper celui-ci, cela changerait l’art du combat urbain. Cela pourrait être possible grâce à de nouveaux types de fumigènes, des lumières très vives, ou à des revêtements spéciaux sur les bâtiments.

Les guerres urbaines de demain iront-elles vers un alourdissement du combattant ou au contraire, vers un allègement (grâce à la technologie), pour plus de mobilité ?

Peut-être, si vous regardez de près la puissance de feu, la protection et la mobilité. L’histoire nous montre que les soldats utilisent plus de munitions durant les combats urbains, plus de cartouches, de grenades et de roquettes. Ils transporteront plus de poids à cause de cela et je ne pense pas que nous verrons à court terme les munitions devenir plus légères. Mais de nouvelles armes seront développées, car les soldats engagés dans des combats urbains ont besoin d’une large gamme d’armes non létales et d’armes de précision.

Je sais que beaucoup de gens croient que les nouvelles technologies pour la mobilité aérienne représentent le futur. Mais, aujourd’hui, les appareils aériens et les soldats sont très vulnérables aux snipers, aux terrains étroits et à toutes sortes d’obstacles aériens comme les lignes à haute tension, les câbles et les fils électriques par exemple. C’est triste à dire, mais avec la technologie et le caractère de haute intensité du combat d’aujourd’hui, un char ou un bulldozer blindé reste l’un des choix de mobilité les plus efficaces.

Néanmoins, la technologie peut considérablement modifier le poids de la protection du soldat. Les nouveaux matériaux peuvent réduire le poids de l’équipement et rendre le soldat beaucoup plus rapide.

Stalingrad (1942-1943) est considérée comme la « reine des batailles urbaines ». Êtes-vous d’accord avec ce postulat ? Selon vous, quelles autres batailles mériteraient d’être mentionnées ?

Oui. Stalingrad est un très bon exemple qui montre comment une armée a été détruite à cause de son approche du combat urbain. Ce schéma s’est répété à plusieurs reprises durant des batailles modernes. Ce fut le cas lors de la bataille de Marawi, aux Philippines, en 2017 [1 000 djihadistes contre 20 000 hommes des forces armées philippines appuyés par une trentaine d’avions et hélicoptères, NDLR]. Nous ne verrons plus d’armées de cette taille engager plus d’un million d’hommes dans des combats urbains. Aujourd’hui, nous avons de plus petites armées, mais avec des capacités de destruction plus grandes.

Article paru dans la revue DefTech n°06, « S’adapter pour vaincre : innovation et évolutions des forces armées », octobre-décembre 2019.

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