L’artillerie n’a pas tiré son dernier obus

Comme celle du char, la mort du « dieu de la guerre » a été annoncée à maintes reprises. Mais la pacification des opérations militaires, ou à tout le moins leur « dé-brutalisation » ne s’est pas produite. Au contraire : le retour des préoccupations liées aux opérations de haute intensité ainsi que le processus de montée en puissance des acteurs irréguliers imposent un retour en grâce de l’artillerie. Mais selon quelles tendances ?

Un observateur trop peu attentif des arsenaux pourrait constater en Europe aussi bien qu’en Amérique un certain dédain pour l’artillerie. Certes, les capacités ne sont pas totalement dépassées, mais force est reconnaître que les matériels les plus récents sont pour une bonne partie le fruit de programmes lancés, au mieux, dans les années 1990. En réalité cependant, cette vision est partiellement trompeuse.

Entre modernisation et nouveaux systèmes

D’abord, parce que, particulièrement dès lors qu’il est question d’artillerie, l’âge importe moins que l’adaptation. Or les évolutions incrémentales de systèmes préexistants se doublent d’une évolution de leurs systèmes d’appui : drones et réseaux. Sans eux, les meilleurs tubes du monde sont aveugles : pouvoir tirer loin n’a aucune utilité si l’on ne sait pas trouver les cibles… Les évolutions concernent, au demeurant, les matériels eux-­mêmes. Si le M‑109 peut a priori faire figure de vétéran – les premiers sont arrivés en unité au début des années 1960 –, c’est à présent la version A7 qui entre en service aux États-Unis. Plus mobile et susceptible d’atteindre une masse de 50 t – soit 15 de plus qu’actuellement –, elle est faite pour évoluer. Et de facto, il est question de la doter, à terme, d’un canon de 58 calibres. Cet accroissement de la longueur du tube lui permettra d’atteindre les 70 km de portée pour un obus assisté par fusée (RAP) XM‑1113. Le CAESAR lui-même évolue : au-delà du traditionnel 6 × 6, sa variante 8 × 8 – cette fois dotée d’un chargeur automatique ou semi-automatique – a été achetée par le Danemark, la France devant à terme en acquérir 32 en remplacement des derniers AuF‑1.

Ensuite, des systèmes relativement avancés ont connu une certaine diffusion en Europe. Si la Belgique a abandonné le 155 mm – mais compte y revenir –, des PzH2000 sont en service en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Croatie, aux Pays-Bas et en Lituanie, la dernière commande en date provenant de Hongrie. L’engin reste l’un des obusiers les plus évolués actuellement en service dans le monde (1). L’AS‑90 britannique a quant à lui été choisi par la Pologne pour son Krab, le tube de 39 calibres cédant cependant la place à un 52 Cal. sur un châssis sud-­coréen (2). Il est en revanche vrai que les volumes d’obusiers ont considérablement décru : la France et l’Allemagne disposaient ainsi respectivement de 371 et 573 obusiers automoteurs de 155 mm en 1992 (3), contre 109 et 121 aujourd’hui. Certaines pertes sont encore plus sèches : les Pays-Bas sont ainsi passés de 222 automoteurs de 155 mm en service à 18.

Enfin, de nouveaux systèmes apparaissent, avec des fortunes diverses. On peut ici évoquer l’Archer, programme lancé en 1995 par la Norvège et la Suède. Articulé autour d’un tube de 155/52, l’Archer est monté sur un châssis 6 × 6 repris du camion tout-­terrain Volvo A30D. L’engin mesure 14,1 m de long pour un poids de 30 t, le tout motorisé par un diesel de 340 ch, pour une vitesse maximale de 70 km/h. Son autonomie est de 500 km, et sa suspension indépendante lui permet de progresser à travers un mètre de neige. Aérotransportable par A400M, il est doté d’une cabine comportant quatre sièges pour l’équipage. Comme le bloc moteur, elle est entièrement protégée contre les projectiles perforants de 7,62 mm et des charges de 6 kg d’explosifs. Le module du canon est positionné à l’arrière et est automatisé. Il renferme 20 obus chargés dans un magasin automatique, le pointage étant effectué depuis la cabine.

La portée du canon de 52 calibres est de 30 km avec des munitions classiques, de 35 km avec les obus Bonus de Bofors/Nexter et atteint 60 km avec le M‑982 Excalibur à guidage GPS de Raytheon. En théorie, l’Archer peut soutenir une cadence de 75 coups par heure, mais cette dernière est virtuellement impossible à atteindre en fonction des opérations de rechargement du magasin, manuelles. Il peut cependant tirer ses 20 obus en deux minutes et demie, et jusqu’à six obus en mode MRSI (Multiple Rounds, Simultaneous Impacts). Un plan d’acquisition conjoint de 24 engins pour la Suède et 24 autres pour la Norvège avait été signé en novembre 2008, l’Archer devant entrer en service en 2011. Reste que les retards ont été nombreux, de sorte que les premiers Archer ne sont entrés en service en Suède qu’en 2016. Entre-temps, Oslo avait annulé sa commande en décembre 2013 ; mais c’est finalement Stockholm qui a repris à son compte, fin 2016, ses 24 obusiers. Depuis lors, le système n’a plus trouvé de nouveaux clients.

De nouveaux systèmes apparaissent également et connaissent un réel succès, y compris en Europe. C’est en particulier le cas pour le K9 sud-­coréen – fer de lance d’une industrie de défense dont la croissance a été rapide et dont le succès dans le domaine de l’artillerie n’est pas sans rappeler celui de l’Afrique du Sud dans les années 1980. De conception locale, le K9 est un chenillé au design classique qui mesure 12 m de long pour un poids de 47 t, avec un équipage de cinq hommes. Motorisé par un diesel MTU MT881 Ka500 à refroidissement liquide, il développe 1 000 ch et atteint une vitesse de 67 km/h pour une autonomie de 480 km. Son blindage est prévu pour résister à des impacts de 14,5 mm, à des éclats d’obus de 152 mm et à des mines antipersonnel. Son canon de 155 mm/52 Cal. permet le tir de munitions au standard OTAN de type classique jusqu’à 30 km, et de munitions intelligentes à portée étendue jusqu’à 56 km. Il est doté d’une capacité MRSI. Comme pour la série des M‑109, le ravitailleur chenillé K10 a été conçu sur la base du même châssis. Le K9 a été vendu en Finlande (48 K9 d’occasion), en Estonie (12), en Inde (100) et en Norvège (24). L’Australie a également annoncé qu’elle achèterait l’obusier. La Turquie le produit sous licence depuis 2004 sous le nom de T‑155 Firtina – 350 exemplaires à terme – et devrait en livrer 36 en Azerbaïdjan (4).

La revanche de la roue

S’il faut rappeler que le CAESAR n’a pas été le premier automoteur sur roues (5), la formule adoptée a ouvert la voie à d’autres, non sans succès. La Yougoslavie avait travaillé sur le concept dès les années 1980, mais c’est la Serbie qui, à la fin des années 1990, développe le Nora B‑52. C’est un 8 × 8 doté d’un canon de 155 mm/52 Cal. ayant connu plusieurs variantes se distinguant par la nature de la tourelle (partiellement ouverte ou fermée) ; l’installation ou non d’un chargeur automatique ; le volume de la chambre de tir (23 ou 25 l) ; ou encore le fournisseur du châssis (Kamaz ou MAN). La dernière variante en date, l’Alexandar est, à l’instar de l’Archer, commandée depuis la cabine avant. La portée de tir maximale de l’Alexandar est donnée pour 37,5 km avec une munition classique et pour 62 km avec un obus RAP. Le Nora a été commandé par le Bangladesh, le Kenya et la Birmanie en plus de la Serbie. Israël a également développé sa propre solution, l’ATMOS 2000 (Autonomous Truck Mounted howitzer System). Initialement, le système était monté sur un châssis Tatra T815 6 × 6, mais un MAN 8 × 8 a ensuite été testé avec succès – avec une augmentation corrélative du nombre d’obus et de charges embarqués. Comme pour le CAESAR, il permet un accès direct à la culasse du 155 mm/52 Cal. Avec un obus à culot exsudant, il peut atteindre une portée de 41 km. S’il peut tirer jusqu’à 3 coups en 15 s, sa cadence soutenue est de 80 coups/h. S’il n’a pas encore été acquis par l’armée israélienne – qui l’a cependant choisi en remplacement de ses M‑109 –, il a été exporté dans plusieurs pays (Azerbaïdjan, Botswana, Cameroun, Rwanda, Ouganda). Il va également servir de base à deux programmes : le Kryl polonais (sur châssis 6 × 6) et l’ATROM roumain (châssis Roman 6 × 6) – ce dernier n’ayant pas débouché sur une commande.

D’autres programmes peuvent paraître plus exotiques. C’est le cas pour le 2S22 Bogdana, un 155 mm/52 Cal. de conception et de fabrication ukrainiennes installé sur un châssis 6 × 6 KrAZ‑63221. L’ensemble, qui pèse 28 t, est servi par un équipage de cinq hommes et est doté d’un ordinateur balistique et de systèmes de navigation. Ses essais de tir devraient commencer dans le courant de l’année. Comme pour le CAESAR et l’ATMOS, l’accès à la culasse des servants n’est pas protégé. Son chargement est manuel et il pourrait embarquer une vingtaine d’obus.

Le PCL-181 chinois a quant à lui été présenté au public pour la première fois en octobre 2019. Avec son canon de 155 mm et une masse de seulement 25 t, ce 6 × 6 est d’abord destiné au remplacement des pièces tractées – là où d’autres engins à roues peuvent être soit le premier automoteur de leurs acquéreurs, soit le remplaçant d’autres systèmes automoteurs. Il est proposé à l’exportation en tant que SH‑15 et pourrait être coproduit ou produit sous licence au Pakistan. Surtout, sa cabine est mieux blindée que celle du PCL‑09 de 122 mm, dotée d’une variante sinisée du D‑30. On note également que la Chine a été pratiquement le seul État à déployer un obusier – de 122 mm en l’occurrence – en utilisant des châssis de transport de troupes : les PLL‑09. D’autres systèmes plus anciens, comme le SH‑1, sont dotés d’un 155 mm et sont destinés à l’exportation.

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