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Regard d’Amr Gamal, un cinéaste au Yémen

Pouvez-vous présenter votre parcours et nous dire comment vous êtes devenu un réalisateur à Aden alors que la guerre ravageait la ville où vous vivez ?

Amr Gamal : Je suis né en 1983 à Poznanie, en Pologne, mais j’ai passé la majeure partie de ma vie à Aden, une ville à laquelle je suis attaché. J’ai étudié les technologies de l’information, car il n’existe pas au Yémen d’études supérieures dans le domaine du cinéma, mais aussi parce que je n’ai pu obtenir de bourse à l’étranger, à l’instar de la plupart des étudiants du Sud du pays, qui ont souffert d’ostracisme après la guerre civile de 1994. Bien que, depuis mon enfance, j’aie rêvé de tourner des films, j’ai commencé par le théâtre, en écrivant des pièces et en les mettant en scène. En 2005, j’ai créé avec des amis la troupe Golfe d’Aden. Nous avons rencontré beaucoup de difficultés. Il faut rappeler qu’Aden, jusqu’en 1986, était une ville pionnière dans le domaine de la culture et des arts dans la péninsule Arabique. Son premier théâtre avait été créé en 1905 et les salles de cinéma y étaient nombreuses. Cependant, les guerres qui l’ont dévastée ont détruit ses infrastructures, notamment durant la guerre de 1994 qui a vu le Nord dominer le Sud avec l’aide du courant fondamentaliste religieux. À partir de cette date, les salles de cinéma et de théâtre ont été fermées et certaines ont même été détruites, d’autres ont été vendues. Dans ce contexte, la création d’une troupe théâtrale constituait une initiative que beaucoup pensaient irréalisable.

Nous avons loué le cinéma privé Hurricane qui avait été le premier à projeter des films parlants dans la péninsule Arabique. Devant l’écran, un rebord en béton constituait une sorte de scène que nous avons utilisée pour jouer notre première pièce, après avoir réparé et nettoyé l’endroit. Pour la première représentation, 350 spectateurs étaient présents, ce qui témoigne de l’intérêt et de l’amour que portent les habitants d’Aden aux arts, en dépit du fait que la pensée extrémiste dominait le pays depuis dix ans, notamment dans le Sud. Entre 2005 et 2010, nos pièces n’ont cessé de remporter un franc succès devant un public croissant qui atteignit 1 000 personnes pour une seule représentation. Le plus grand fut la pièce Je descends avec toi en 2009. Ce titre reprend une expression utilisée à Aden par les passagers d’un bus pour signifier au conducteur qu’ils descendront à l’arrêt prévu. De fait, l’histoire se déroulait entre les différentes stations de la ville. La pièce remporta un vif succès dans le Nord et dans le Sud du Yémen et nous l’avons aussi jouée durant deux jours à Berlin en 2010. On peut ainsi dire que ce fut la première pièce de théâtre yéménite à être jouée en Europe. Nous avons ensuite poursuivi nos activités théâtrales, mais de manière irrégulière du fait du déclenchement de la révolution en 2011. Notre dernière représentation publique eut lieu en octobre 2014. La guerre commença au Yémen et, en mars 2015, les Houthis, avec les troupes de l’ancien président Ali Abdallah Saleh (1978-2012), tentèrent de s’emparer d’Aden. Ils furent défaits et la ville fut libérée en juillet 2015. Mais la guerre l’a totalement détruite. La situation économique et sécuritaire y est effroyable. Nous avons donc cessé toute activité artistique entre 2015 et 2018 de crainte que nous ne soyons agressés. Nous sommes restés dans nos maisons sans travailler, tandis que le cinéma Hurricane était dans un très mauvais état. Il n’y avait aucune possibilité de mécénat pour les arts dans un tel contexte d’instabilité et d’insécurité.

Mon ami Mohsin al-Khalifi, qui devint par la suite le producteur du film, me proposa alors une idée folle : « Pourquoi ne réaliserais-tu pas ton vieux rêve de faire du cinéma ? » Je lui répondis que nous avions toujours repoussé la réalisation de ce rêve en attendant que la situation s’améliore et que, lui, proposait de l’accomplir au pire des moments qu’avaient connus Aden et le Yémen. Je réfléchis cependant et je me dis que la situation n’allait pas devenir meilleure avant longtemps et que l’attente pouvait durer toute une vie. Je fis donc mienne sa proposition et nous commençâmes à chercher un lieu pour projeter le film sachant que toutes les salles avaient été détruites.

10 Days Before the Wedding raconte l’histoire d’un jeune couple qui souhaite se marier, mais dont les plans sont contrariés par de nombreux obstacles. Quelles sont les conséquences de la guerre sur la population d’Aden à partir des questions soulevées dans le film ?

Lorsque nous avons décidé de produire ce film, il nous fallait présenter au public une histoire qui le concerne au premier chef. Aden continue de souffrir des conséquences de la guerre et nous avons choisi de faire de celles-ci le sujet du film. Beaucoup ont pensé que la vie redeviendrait normale après le conflit, mais notre film sert à démontrer le contraire.

Il y a d’autres guerres d’un autre type qui sont survenues après… Notre film traite aussi de la situation économique à travers le récit d’un projet de mariage dont les protagonistes sont confrontés à l’effondrement de l’économie.

Les deux héros étaient sur le point de se marier en 2015 quand la guerre s’est déclenchée. Ils ont dû dépenser toutes leurs économies pour réussir à fuir dans une région plus sûre, laissant derrière eux leurs maisons, leurs quartiers, leurs rêves. Après la guerre, les deux personnages retournent à Aden et tentent de réunir les fonds nécessaires à leur mariage. Ce n’est que trois ans après, en 2018, qu’ils réussissent à le faire. Ils décident donc de se marier, mais, dix jours avant les noces, ils subissent de plein fouet les problèmes économiques et sociaux que la guerre a fait surgir.

La tante du héros, divorcée, revient vivre dans la maison de son père parce qu’elle n’a pas d’autre choix, et elle s’installe à l’étage supérieur, que son neveu avait construit en prévision de son mariage. Il est donc obligé de chercher un autre domicile pour le futur couple. À Aden, qui vivait sous un régime socialiste (1967-1990), la plupart des habitants construisent un étage au-dessus de leurs maisons pour leurs enfants du fait qu’ils perçoivent des salaires modestes, qu’ils ne possèdent pas de terrains ou qu’ils ne cumulent pas d’autres emplois, comme cela est le cas dans le Nord, où un certain capitalisme s’est développé. Le héros déménage ses meubles sans savoir où il ira habiter. Il cherche un endroit pour laisser ses affaires et il est confronté à la cupidité de gens qui essayent de lui soutirer le plus d’argent possible en contrepartie d’une location. Il est aussi en butte aux agissements des groupes armés qui, par la force de leurs armes, s’emparent de terrains et de magasins et qui le rackettent en même temps qu’ils détruisent ses meubles. Le film montre également les difficultés pour trouver un logement à Aden et comment la cherté des locations conduit les deux amoureux, en désespoir de cause, à envisager d’habiter sur le sommet d’une montagne, comme l’ont fait de nombreux habitants de la ville.

Le film traite aussi d’autres thèmes importants liés à la guerre, notamment l’abandon des études par des adolescents, et leur engagement dans des groupes armés qui leur proposent des soldes attractives, mais aussi la montée de l’extrémisme parmi les jeunes. On voit aussi que beaucoup d’habitations à Aden se sont transformées en ateliers pour abriter différentes activités économiques. Le film se termine par une évocation de la tragédie de la reconstruction. Des centaines de maisons, au Yémen, ont été détruites durant la guerre et leurs habitants n’ont pas reçu de compensations financières ni bénéficié d’un relogement. Beaucoup d’entre eux vivent donc ailleurs que dans leurs logements et sont parfois sujets à des tracasseries de la part des personnes qui les hébergent. Tous ces thèmes ont été traités à travers le parcours des deux fiancés durant les dix jours qui ont précédé leur mariage.

Le budget de votre film était de 30 000 dollars, et le temps imparti pour le tournage et le montage de trente jours. Comment avez-vous réussi à filmer dans de telles conditions et dans ce contexte d’insécurité alors que vous deviez mobiliser une cinquantaine d’acteurs ?

Le budget du film était en effet très réduit et il ne devait pas seulement couvrir les frais de réalisation, mais aussi ceux relatifs à la location de salles de mariage, à la construction des écrans, à l’achat des projecteurs, aux frais de publicité. Il fallait de plus louer l’équipement de tournage, les caméras, les microphones et les lampes que l’on a dû trouver en différents endroits puisque le Yémen ne fabrique rien dans ce domaine. Nous contactâmes des compagnies commerciales pour leur demander des financements en contrepartie de publicités sur les panneaux annonçant les projections qui seraient installés dans les rues et devant les salles. La plupart d’entre elles ignorèrent nos demandes et trouvèrent que l’idée était irréalisable. Seules deux compagnies exprimèrent leur intérêt et nous les convainquîmes, avec beaucoup de difficultés, de nous verser 30 000 dollars, une somme faible pour réaliser et produire un long métrage de fiction, pour en faire la publicité, louer les salles, construire des écrans en bois et acheter des projecteurs. Cela tient de l’exploit ! D’autant qu’une cinquantaine d’acteurs ont été mobilisés, ainsi qu’autant de figurants. Les techniciens ayant travaillé pour le film sont eux un peu plus nombreux. Tous ont cependant accepté des salaires symboliques, car ce projet leur tenait à cœur.

Lorsque nous avons décidé de tourner le film, une de nos plus grosses craintes était qu’un groupe extrémiste s’en prenne à nous. J’ai dit à mes collègues que nous ne devions compter que sur nous-mêmes. La présence d’actrices dans la rue pouvait être dangereuse pour elles. Mais tous insistèrent pour que l’on tourne dans Aden, tandis que les actrices n’exprimèrent aucune crainte. Ce courage m’insuffla encore plus d’énergie et renforça ma détermination. Nous avons été fortement surpris par le fait que nous n’avons pas rencontré d’obstacles lors du tournage. Au contraire, les gens nous apportèrent toute l’aide nécessaire pour que nous puissions filmer à l’intérieur de leurs maisons et de leurs boutiques sans contrepartie financière. Cette énergie positive n’a jamais cessé de marquer le tournage.

Votre film est la première œuvre de fiction cinématographique yéménite projetée au Yémen depuis quarante ans. Comment êtes-vous parvenu à diffuser le film à Aden, où la plupart des cinémas et des théâtres ont été détruits, et quelles ont été les réactions du public ?

Notre plus grand défi a été de trouver une salle. Nous souhaitions certes réaliser un film, mais où pouvions-nous le projeter ? Aden a connu le cinéma dans les années 1950 et il existait beaucoup de salles dans la ville. Avant 1986, les films étaient projetés en même temps qu’en Égypte, aux États-Unis et en Inde. Ainsi, Youssef Chahine (1926-2008), le grand réalisateur égyptien, organisa la première projection au cinéma Bilqis à Aden. Malheureusement, les salles de cinéma et de théâtre ont été détruites après l’invasion des forces nordistes et fondamentalistes en juillet 1994. Il fallait donc chercher une autre solution.

Nous avons essayé de trouver des salles à gradins et nous sommes tombés sur deux sites de mariage. Nous les avons loués et y avons construit des écrans en bois de six mètres sur quatre, que nous avons peints en blanc. Pour l’anecdote, nous constatâmes avec amusement que ces salles avaient déjà été réservées certains jours pour l’organisation de noces. Nous devions donc démonter les écrans le soir pour que les invités puissent célébrer le mariage et nous les remontions le lendemain pour la projection du film.

Nous ne nous attendions pas à ce que l’audience soit aussi grande. C’était le premier film local à être projeté en public à Aden et, en plus, à raison de huit séances par jour. Nous avons donc dû organiser une neuvième séance. Nous avons vendu 60 000 entrées. En mars 2019, le film était toujours en salle ; il est programmé le vendredi pour deux séances. La salle est toujours pleine !

Le film a-t-il attiré des réactions négatives, notamment de la part de groupes extrémistes ? 
A-t-il été projeté dans d’autres villes du Yémen ?

Ainsi que je l’ai déjà évoqué, nous avions une grande peur des groupes extrémistes. De fait, dans la nuit qui a précédé la première projection du film, le 21 août 2018, une grenade sonore fut lancée devant une des salles afin d’intimider les spectateurs. Mais les gens n’ont pas cédé à la peur et sont venus en nombre. Cela démontre que les habitants d’Aden ne cessent de considérer avec nostalgie les attributs de leur urbanité qui ont été arrachés durant la guerre de 1994. Je me rappelle aussi que, dans certaines mosquées situées près d’une des salles, des cheikhs ont diffusé des discours à travers des haut-parleurs pour condamner les méfaits du cinéma sur la société et les jeunes et pour inciter à combattre ce « phénomène étranger à notre culture ». Cela visait évidemment notre film. Mais cet incident n’a pas eu de conséquence sur l’affluence des spectateurs.

Quant à la diffusion à l’extérieur d’Aden, nous souhaiterions le projeter dans les provinces de Taez et de l’Hadramaout. Ce n’est cependant pas chose aisée dans les circonstances dégradées que connaît le pays. Nous sommes en contact avec les autorités compétentes pour qu’une projection puisse y être organisée.

Le film a été présenté pour les Oscars 2018. Comment cela a-t-il été rendu possible et avez-vous pu projeter le film hors du Yémen ?

Nous avons déployé de nombreux efforts pour que le film soit conforme aux critères de sélection de l’Académie des Oscars, et nous avons été heureux qu’il ait été choisi, même s’il n’a finalement pas été sélectionné. C’est le ministère de la Culture yéménite qui l’a présenté dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Il était en effet le seul film yéménite à avoir été projeté en 2018 au Yémen. Il a été sélectionné dans plusieurs festivals, dont ceux de Pune et de Jabalpur en Inde. Il a obtenu le prix du meilleur maquillage et des meilleurs costumes dans celui de Jabalpur et a reçu le prix spécial du jury au Festival du film des femmes d’Assouan (Égypte). Il a aussi fait l’ouverture du Festival du film arabe de San Diego, aux États-Unis, en avril 2019, et nous avons été invités à le projeter dans les universités de Harvard, de Pennsylvanie, de Virginie et de Georgetown. Il sera aussi présenté dans des festivals en Russie et en Jordanie. À partir du 7 mars 2019, le film a bénéficié d’une exploitation commerciale dans 30 salles de cinéma aux Émirats arabes unis et a rencontré un grand succès. Nous espérons qu’il voyagera dans le plus de pays possible pour faire connaître notre art et Aden particulièrement.

Avez-vous de nouveaux projets au Yémen et quelle est la situation de la scène culturelle à Aden ?

Je passe beaucoup de temps à soutenir la diffusion du film en l’accompagnant dans les festivals et les universités où il est projeté parce que je souhaite attirer l’attention sur le cinéma yéménite. Nous devons saisir l’occasion de partager des horizons communs avec le monde, de présenter de nous une autre image afin que nos prochaines œuvres soient bien reçues. Je pense tout le temps à réaliser un film chantant et j’envisage, dans un avenir proche, de monter une pièce de théâtre. J’ai en effet négligé le théâtre durant les quatre dernières années et je me sens responsable vis-à-vis du théâtre et de son public. On observe une activité culturelle importante à Aden. On peut dire que cela ne s’est pas vu depuis trente ans. Des jeunes organisent des événements hebdomadaires, des expositions de photographie, de peinture, des activités liées au patrimoine, des pièces de théâtre. Tout cela manque certes d’un peu d’organisation, mais c’est normal dans une ville qui a souffert d’une marginalisation forcée depuis 1994. Ces manifestations culturelles attirent un public nombreux, ce qui leur permet de se développer.

Entretien réalisé par Franck Mermier (mars 2019)

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°43, « Bilan géostratégique 2019 : la fin de Daech ? », juillet-septembre 2019.

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