La fin d’une guerre ? Le conflit érythréo-éthiopien revisité

L’apparente réconciliation extrêmement rapide intervenue après presque 20 ans de conflit larvé ne doit pas masquer les nombreux problèmes en suspens entre Éthiopie et Érythrée. Leur relation reste à (re)construire, dans une région par ailleurs toujours instable.

L’année 2018 aura été capitale pour l’Éthiopie. Après plus de deux décennies de domination politique sans partage, la nomination d’un nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed Ali, en avril 2018, reconfigurait les rapports de force au sein de la coalition au pouvoir depuis 1991. Il mettait en minorité les tenants de l’ancienne direction du pays, incapables de répondre aux mouvements sociaux autrement que par la répression la plus brutale et de conjurer une crise économique dont l’ampleur avait été sous-estimée. Cette normalisation tant espérée par les peuples de ces pays intervient alors que la compétition entre pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis versus Qatar et Iran) et internationale (Chine et Russie versus États-Unis) connaît une recrudescence. 

Une réconciliation expresse

Ce qui a le plus frappé les esprits au niveau international est moins cette décompression autoritaire et l’annonce de multiples réformes ou remises en cause dans tous les domaines, économiques, sécuritaires, et politiques, que la réconciliation extrêmement rapide avec ce qui, depuis 20 ans, tenait lieu d’ennemi juré : l’Érythrée présidée par Issayas Afeworki. Dès le mois de juillet, Abiy Ahmed se rendait à Asmara, où cette entente cordiale était officialisée en de multiples gestes et déclarations. Dès septembre, la frontière était ré-ouverte, les ambassades à nouveau fonctionnelles alors que les échanges reprenaient entre les deux pays. La paix, soudain, devenait une réalité. De plus, les sanctions onusiennes vis-à-vis de l’Érythrée étaient levées en novembre grâce au lobbying de ses voisins et le dirigeant érythréen, ostracisé quelques mois auparavant, se voyait reconnu un rôle régional en voyageant dans le Golfe, en Somalie mais aussi en se faisant acclamer à Addis-Abeba. 

Mais le diable est dans les détails, a-t-on coutume de dire, et ce rappel des faits, s’il n’est pas tronqué, n’est pas non plus complètement exact. Le secret continue à régner sur une bonne partie des accords conclus entre les deux capitales et alimente ainsi la perplexité face à certains événements. La frontière est ouverte, fermée, ré-ouverte sans qu’on comprenne très bien les raisons de ces décisions. Aucune explication, ni d’un côté ni de l’autre…

En tout état de cause, ces déclarations d’amitié (d’amour devrait-on dire, en usant des termes du Premier ministre éthiopien) ne peuvent que rappeler les discours tenus dans les premières années des deux régimes après 1991. Or, tout l’enjeu est justement de ne pas répéter les naïvetés du passé et, pour cela, de bien comprendre ce qui, aujourd’hui, se construit dans cette confidentialité. La fin de la guerre entre les deux pays, annoncée le 9 juillet à Asmara et contresignée à Djeddah le 16 septembre, ouvre en effet une période riche en incertitudes (1). Celles-ci naissent à la fois des tensions politiques très différentes en Érythrée et en Éthiopie, mais aussi d’un contexte régional rendu plus volatil à cause de la guerre au Yémen, des ambitions des pays de la région (notoirement du Golfe), ainsi que des rivalités affirmées entre grandes puissances internationales pour construire une nouvelle hégémonie sur la mer Rouge. 

Une guerre pour quoi ?

Lorsque le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE) et le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE) – sous la houlette d’une de ses composantes, le Front populaire de libération du Tigray (FPLT) – prennent le pouvoir respectivement à Asmara en mai 1991 et à Addis-Abeba en juin 1991, l’euphorie domine, car les deux groupes armés ont travaillé ensemble à la défaite du régime de Mengistu Haïlemariam et cette alliance dans la guerre se poursuit dans la paix : les deux directions signent en 1992 un accord à Asmara qui entend, dans plus de 20 secteurs, construire une intégration entre les deux pays. En quelque sorte, l’indépendance politique de l’Érythrée se serait ainsi conjuguée à une intensification des liens économiques.

Pourtant, très vite, la relation entre les deux régimes est moins symbiotique qu’il n’est dit. Asmara se veut la capitale régionale des rebellions et accueille sur son sol le mouvement insurgé sud-soudanais, puis l’opposition au régime du général Omar el-Béchir. Dès 1994, l’Érythrée se pose en facilitateur obligé entre les mouvements armés d’opposition éthiopiens et un régime sûr de lui et peu enclin à la conciliation. Addis-Abeba adopte une autre posture vis-à-vis du régime soudanais et coopère sans enthousiasme avec Khartoum jusqu’à la tentative d’assassinat du président égyptien Hosni Moubarak dans la capitale éthiopienne en juin 1995. Érythrée et Éthiopie s’impliquent par ailleurs dans la crise somalienne, mais très vite c’est Addis-Abeba qui gère seul le dossier. Au niveau économique, les deux pays mènent des politiques presque opposées, le pouvoir érythréen jouant des points faibles de son voisin pour financer sa reconstruction : l’idée qui prévaut alors est que les vainqueurs (FPLEF et FPLT) ont priorité sur les autres régions éthiopiennes pour avoir tant souffert de la guerre. La création d’une devise érythréenne et l’imposition d’un taux de change irréaliste incitent Addis-Abeba à réguler le commerce transfrontalier et à mieux contrôler les envois d’argent de la diaspora érythréenne en Éthiopie vers Asmara. Si le port érythréen d’Assab est censé servir au mieux les intérêts de l’économie éthiopienne, de multiples incidents en émaillent la gestion au jour le jour et soulignent l’animosité croissante entre les deux pays. 

La guerre éclate en mai 1998 (2), juste après la réunion écourtée d’une commission mixte chargée de régler des différends frontaliers qui étaient considérés comme mineurs jusqu’alors. Elle dure plus de deux ans, provoque la mort de plus de 120 000 personnes dans les deux camps et aboutit à un accord de paix signé à Alger en décembre 2000. Pour les observateurs, il fait peu de doute alors que l’Érythrée est à bout de souffle et qu’au prix de nouvelles pertes, l’Éthiopie aurait pu occuper Assab et même Asmara. L’accord de paix redéfinit le conflit portant sur de multiples questions (qui avaient été débattues dès l’accord de fédération de 1950) en un conflit de frontière, une cause parmi d’autres et initialement pas la plus importante. 

L’Éthiopie a gagné militairement cette guerre, mais elle la perd politiquement, car la Commission indépendante sur les frontières créée par l’accord d’Alger décide, en 2002, d’octroyer le village de Badmé, qui était devenu le symbole d’une souveraineté menacée des deux côtés, à l’Érythrée. Le régime érythréen soupire de contentement mais en Éthiopie, le régime annonce d’abord son refus de mettre en œuvre cette décision, puis la nécessité de discussions préalables à la démarcation concrète de la frontière, une demande qu’Addis-Abeba sait contraire au texte de l’accord d’Alger et qui résonne comme une véritable provocation pour Asmara. La communauté internationale soutient l’Éthiopie, les États-Unis envisageant même pendant une période de disqualifier la décision de la Commission afin de ne rien refuser à son grand allié dans la Corne de l’Afrique.

Une paix troublée entre deux régimes qui se durcissent

Jusqu’à la récente décision du nouveau Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, de reconnaître finalement le tracé dicté par la Commission indépendante de 2002 et de mettre en œuvre la démarcation conformément à celui-ci, la zone frontalière a été occupée par des dizaines de milliers de soldats des deux pays et par une force d’interposition onusienne qui a jeté l’éponge en août 2008, tant le régime érythréen a rendu son fonctionnement difficile. Cette zone a été à différents moments le lieu d’escarmouches entre les deux armées, sans qu’on comprenne toujours s’il s’agissait d’incidents locaux ou de provocations décidées dans l’une ou l’autre capitale. 

Cette paix froide se traduisit surtout par une volonté érythréenne de multiplier les sites d’affrontements et de miner les ambitions hégémoniques de l’Éthiopie. D’une part, Asmara accueillait différents mouvements d’opposition éthiopiens, les entraînait militairement et s’efforçait de les renvoyer combattre en Éthiopie. De l’autre, le régime érythréen aidait les ennemis les plus radicaux de l’Éthiopie dans la région. C’est pour cette raison qu’il prenait langue avec les Tribunaux islamiques à Mogadiscio en 2005 et fournissait armes et munitions en échange d’un droit de passage pour les opposants éthiopiens qui voulaient retourner combattre dans leur pays. En 2009, le Conseil de sécurité des Nations Unies imposait des sanctions à ce régime, et à ses principales figures, coupables de soutenir l’organisation djihadiste somalienne al-Shabaab, alors même que toute activité religieuse non contrôlée par le régime était fortement réprimée en Érythrée… 

Les conséquences de la guerre sont fortes, quoique différentes, dans les deux pays. En Érythrée, la guerre a gelé un processus constitutionnel et la tenue d’élections locales. Lorsque les critiques sur la conduite de la guerre se sont exprimées, les arrestations se sont multipliées, y compris au sommet de l’État où 11 des 15 personnalités parmi les plus importantes ont été arrêtées en 2001 et restent détenues jusqu’à aujourd’hui sans jugement (7 seraient mortes en détention). Socialement, l’embrigadement de la jeunesse dans un service militaire dont la durée reste incertaine, l’encadrement du parti-État et le refus de toute autonomie ont transformé ce pays en l’un des principaux pourvoyeurs de réfugiés de la région et du continent africain. 

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