Penser la guerre : le Verbe stratégique

Les spécialistes des questions internationales, guerrières et militaires ont l’habitude de manipuler des notions ou des concepts dont ils raffinent et discutent longuement le sens, afin de qualifier de la manière la plus claire et la plus précise possible les phénomènes qu’ils étudient.

Pour définir ce qu’est un État, une guerre, telle ou telle forme de guerre, le terrorisme, une stratégie ou une tactique, etc., l’idéal est de parvenir à collectivement s’entendre sur les termes à employer dans tel ou tel cas de figure et sur leur sens précis, de façon à éviter les malentendus dans les échanges scientifiques et à pouvoir constituer des connaissances communes qui se cumulent – le cumul des connaissances étant nécessaire à leur progrès. Cet idéal n’est pas toujours atteint – comme tout idéal, par définition – et des controverses sur la définition des concepts ou leur emploi dans les analyses de situations historiques spécifiques perdurent parfois. Néanmoins, même lorsqu’un consensus minimal n’est pas atteint, la démarche et les débats ont normalement pour visée l’établissement de connaissances communes objectives sur la réalité des phénomènes internationaux.

Le langage n’est pas qu’un instrument de constitution d’une réalité commune et un instrument de connaissance objective, il est également un outil stratégique dans certaines circonstances, qu’il est important de repérer et de ne pas confondre avec la situation précédente. Il n’est pas seulement question ici du langage diplomatique, avec ses codes, ses raffinements, ses ruptures, qui permet le dialogue dans le conflit et parfois la constitution graduelle d’un langage commun de sortie de conflit – partager les mêmes mots pour parler d’une même situation étant le signe le plus abouti de l’entente. Par le langage, on peut en effet aussi transformer progressivement les perceptions collectives de la réalité d’une relation ou d’une situation politique, conflictuelle ou non, et, au travers des perceptions, modifier les jugements, les actes et, finalement, progressivement modifier la réalité elle-même.

Le mot devient la chose
C’est en particulier le cas dans le cadre d’un soft power efficace, même si la dimension du langage est assez peu souvent mise avant dans sa description. Développé pour la première fois par Joseph Nye au début des années 1990 dans son ouvrage Bound to Lead (1), le concept de soft power renvoie à l’influence non coercitive exercée notamment par des États sur la scène internationale en direction d’autres États, d’opinions ou d’organisations, afin d’orienter des relations ou des situations dans un sens favorable à leurs intérêts et à leurs valeurs. On admet communément que cette manière d’exercer sa puissance passe par différentes voies : l’image, la réputation, le positionnement au sein d’institutions internationales, les performances économiques, les aides, mais également l’attractivité d’un mode de vie, d’un modèle culturel et/ou politique, le rayonnement et la capacité de pénétration d’idées ou d’idéologies. De ces derniers points de vue, les États-Unis ont une capacité d’action inégalée en Occident, notamment grâce à la puissance technologique, aux GAFAM, à l’industrie du divertissement.
Depuis quelques années, en France, parallèlement aux tensions intellectuelles et idéologiques de plus en plus nettes et violentes entre ceux qui valorisent un nouveau modèle communautaire libéral et ceux qui restent partisans d’un modèle universaliste républicain, sont apparus et se sont diffusés progressivement dans l’espace public des mots et des expressions nouveaux pour caractériser la réalité. La presse en a été le premier vecteur régulier, puis ils ont essaimé plus largement dans le langage médiatique et enfin au sein de l’opinion, jusqu’à s’imposer dans les débats publics comme évidences pour les uns, véhicules de conceptions discutables pour les autres. Le premier de ces mots est sans doute celui de « communauté ». Nous ne saurions pas dater précisément son entrée dans le lexique régulier de la plupart des journaux français, mais cela fait quelques années qu’il est employé régulièrement et presque machinalement pour désigner divers groupes sociaux supposément homogènes et formant autant de « communautés » composant la société française. Des « communautés » religieuses (musulmane, juive, chrétienne), aux « communautés » ethniques/raciales (noire, maghrébine…) en passant par les « sous-­communautés » nationales (libanaise, chinoise…) ou la « communauté » LGBT. Le développement médiatique de l’usage normal et évident du mot « communauté », pour décrire la réalité française, en dehors même de tout débat politique, comme s’il s’agissait d’un terme comme un autre, faisant partie d’un lexique routinier et sans connotation idéologique particulière, a accompagné la montée des crispations et disputes politiques autour de la pérennité ou du déclin du modèle traditionnel français d’organisation sociale et politique républicaine. Autrement dit, l’influence idéologique anglo-­saxonne, et plus particulièrement américaine, s’est d’abord manifestée par l’incorporation plus ou moins consciente/inconsciente et mimétique, dans le langage médiatique courant, du mot central de « communauté », avant de s’épanouir plus longuement dans des développements et des prises de positions idéologiques.
Des expressions fréquentes comme « les musulmans de France » ou « les juifs de France » ou les « chrétiens de France » participent du même esprit et du même mouvement. Un langage républicain dirait « les Français musulmans » ou « les Français juifs » ou « les Français chrétiens » : la communauté nationale subsume des individus, elle n’est pas un simple espace géographique où se trouvent accidentellement des « communautés » dont l’identité essentialisée serait purement religieuse. Au-delà d’un vocabulaire participant du modèle communautaire libéral générique, l’espace public a également été investi par le lexique libéral américain, au sens partisan du mot – la gauche américaine –, et par le radicalisme woke (militantisme « antiraciste » racialiste, néo-féminisme, écologisme) et son lexique intersectionnel. Des mots comme « féminicide » (2), « cisgenre », « racisés », « racisme structurel », etc., sont aujourd’hui courants dans les débats publics et véhiculent dans les esprits, avec l’évidence de leur emploi, l’évidence de l’existence des choses qu’ils désignent telles qu’ils les désignent. Il n’existe ainsi pas d’influence culturelle, au sens de la culture politique, et idéologique distincte d’une influence langagière qui en est le support. On oriente ou modifie les conceptions collectives du monde en imposant d’abord de nouveaux mots pour dire la réalité. Symétriquement, on résiste d’abord à l’influence en résistant à ces mots.

Des effets stratégiques
Mais il serait faux d’estimer que la dimension stratégique du langage serait cantonnée à la diplomatie ou au soft power. Dans les situations de conflits ouverts et violents, on la retrouve encore dans la guerre de communication plus ou moins idéologique que se livrent les parties en lutte. En effet, la qualification du conflit, des acteurs collectifs en conflit et de leurs actions respectives est toujours, dans le déroulement des situations historiques, un enjeu stratégique. Les discours des représentants des groupes qui s’affrontent ou de leurs relais sont à considérer comme des objets d’analyse, et non comme participant d’un effort de définition de la réalité. Ils ne visent pas à décrire le plus justement possible le réel, mais à agir sur lui pour le modeler à l’avantage des uns ou des autres.
Des termes comme ceux de « terrorisme » et « terroristes » sont, on le sait, particulièrement complexes à manipuler de manière objective, tant ils posent de difficultés pour aboutir à une définition commune et sont idéologiquement minés. La délégitimation automatique de tout ce qui est qualifié de « terroriste » est si forte que les débats ne sont pas près d’être clos. Que faut-il nommer « terroriste » ? Des individus, des groupes ou des modes d’action ? Tout à la fois ? Si l’on choisit de nommer de cette manière des acteurs, cela concerne-t‑il uniquement des groupes irréguliers ou non ? Des acteurs réguliers, États ou armées, peuvent-ils également être « terroristes » ? Ces acteurs restent-ils « terroristes » lorsqu’ils n’agissent plus en « terroristes » – actions conventionnelles ou guérilla – ou cessent d’employer la violence ? Si l’on juge qu’il est plus simple et plus pertinent de réserver le terme à des modes spécifiques d’action violente, c’est-à‑dire si l’on estime que le meilleur moyen d’employer le terme de manière politiquement ou idéologiquement neutre est de le rendre le plus technique possible en se concentrant sur des caractéristiques d’action, encore faut-il s’entendre sur la définition de celles-ci. Et si entre experts on peut parvenir à s’entendre à peu près sur le sens et l’usage du mot « terrorisme », au-delà la cacophonie est manifeste : ceux que l’on nomme « terroristes » ne se désignent eux-­mêmes jamais ainsi, des États instrumentalisent le mot pour criminaliser et délégitimer toute forme d’opposition violente, les listes d’organisations reconnues comme terroristes varient selon les États, etc.
Autre situation assez courante, il arrive que les acteurs aux prises ne soient pas d’accord sur la nature de la lutte dans laquelle ils sont engagés. La guerre d’Algérie, que l’on est en mesure de qualifier officiellement de la sorte en France depuis à peine 1999, est un parfait exemple de ce genre de dissonance. On peut définir assez rapidement la guerre comme étant une violence organisée légitime avec un enjeu de souveraineté (population, territoire, institutions politiques, détenteurs du pouvoir, intérêts majeurs). Le maintien de l’ordre est lui aussi la mise en œuvre d’une violence organisée légitime, mais d’ordinaire plus retenue, sans ennemi, ayant pour objectif le retour au calme et non de « vaincre », et sans enjeu de souveraineté. Si, progressivement, une situation de maintien de l’ordre glisse vers l’identification d’ennemis intérieurs, si la violence mise en œuvre est moins retenue et si l’objectif de l’action devient l’élimination des éléments perturbateurs, alors on tend vers une situation de guerre civile (3).
En définissant son action comme relevant d’une guerre, le FLN non seulement soulignait sa dimension violente, collective et organisée, mais surtout revendiquait la légitimité sociale d’une action visant à bouleverser les conditions de la souveraineté de l’État français. En y répondant par une action qualifiée de maintien de l’ordre, les dirigeants français refusaient implicitement de reconnaître cette prétention. Soutenir face à une partie opposée qui considère être en guerre que l’on procède à des opérations de maintien de l’ordre, c’est en effet affirmer que l’on ne reconnaît pas à l’autre la légitimité du statut d’ennemi auquel il aspire, c’est nier le fait qu’il puisse avoir les moyens de s’attaquer au pouvoir souverain, c’est ramener par le verbe à l’intérieur d’un cadre politique institutionnalisé un groupe qui s’estime à l’extérieur, c’est enfin renvoyer à de la « criminalité » ce qui est présenté comme de la « rébellion légitime », d’autant plus que la cause nationale est centrale.
Les mots pour dire les conflits, lorsqu’ils sont prononcés par des partisans, ne sont donc en aucune manière dissociables de la lutte elle-­même. Dans la mesure où il existe un enjeu fort de légitimité autour de la dénomination des divers éléments participant de l’affrontement qui, selon leur qualification, vont posséder des statuts différents et offrir des possibilités d’action variables, il faut toujours garder présent à l’esprit que, dans les contextes de déroulement des conflits, ce qui est dit de la guerre est encore la guerre.

Notes

(1) Joseph Nye, Bound to Lead : The Changing Nature of Americain Power, Basic Books, New York, 1990.
(2) Le mot « féminicide » ne se confond pas avec l’attention portée aux violences mortelles faites aux femmes. Il donne à la mort de femmes tuées le plus souvent par leurs conjoints une signification particulière. Voir entre autres « Féminicide : un mot qui fait école, mais aussi débat », Challenges, 22 novembre 2019 (https://​www​.challenges​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​f​e​m​i​n​i​c​i​d​e​-​u​n​-​m​o​t​-​q​u​i​-​f​a​i​t​-​e​c​o​l​e​-​m​a​i​s​-​a​u​s​s​i​-​d​e​b​a​t​_​6​8​6​119).
(3) Pour une analyse plus précise, voir Laure Bardiès, entrée « Violence militaire », dans Michela Marzano, Dictionnaire de la violence, Paris, PUF, 2011, p. 909-914.

Légende de la photo en première page : De l’influence des mots sur la qualification des choses. Après près d’une décennie de débats sur les « robots tueurs », les drones finissent par y être assimilés – y compris des systèmes non armés tels que ce RQ-4. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°150, « Haut-Karabagh : Les leçons d’une guerre de haute intensité », novembre-décembre 2020.

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