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Tsahal, nation en armes ou armée possédant une nation ?

Depuis 1948, année de sa création, la Tsva Haganah LeIsrael – plus connue sous son acronyme de Tsahal – a suscité l’intérêt de nombre de militaires, de chercheurs ou du grand public pour ses performances militaires et son rôle dans l’histoire régionale, mais aussi pour sa place particulière dans la société israélienne.

Oscillant entre admiration et désapprobation, les commentaires à son égard ne manquent pas. De facto, à l’exception des États-Unis, Tsahal a sans doute été plus engagée au combat qu’aucune autre armée ces soixante-dix dernières années. Surtout, sa fonction pour les armées occidentales a été cruciale. Auréolée de succès magistraux en 1956, 1967 et dans une moindre mesure 1973, Tsahal est aussi un objet stratégique délicat à manier. D’une part, le temps des victoires décisives est bien loin : l’ambiguïté de la victoire militaire d’octobre 1973 – qui était surtout une défaite politique – en a sonné le glas, auquel les guerres de 1982 et de 2006 et les Intifadas donnent écho. D’autre part, le spectre des opérations s’est largement diversifié, entre défense territoriale classique et guerre de haute intensité ; opérations urbaines, lutte contre le terrorisme et opérations de renseignement ; en passant par la possibilité de frappes stratégiques à longue distance, y compris nucléaires. Tsahal n’est plus la galerie de portraits à la limite de l’hagiographie, de Moshé Dayan (1915-1981) à Ezer Weizman (1924-2005), Yitzhak Rabin (1922-1995) et Shimon Pérès (1923-2016), tous ayant occupé d’importantes fonctions dans l’armée puis à la tête de l’État.

Les conséquences de l’impératif de survie

Le rôle sociétal de Tsahal est profondément ancré dans l’histoire. Celle de la colonisation romaine – les soldats israéliens terminent leur formation à la forteresse de Massada en jurant qu’elle ne tombera plus –, mais aussi celle de la Palmach et de la Haganah, qui remonte à l’établissement des colonies en Palestine mandataire britannique (1920-1948), et surtout celle de la Shoah. À l’indépendance en 1948, la doctrine adoptée pose rapidement l’impératif de défense nationale comme un absolu, dès lors que l’occupation d’Israël ne peut être envisagée que comme son anéantissement. Dans pareil contexte, l’armée est d’abord celle du peuple et impose un degré élevé de mobilisation qui se traduit par une conscription contraignante : quarante-huit mois pour les officiers et trente-deux pour les autres grades, vingt-quatre mois pour les femmes, sachant que des périodes de rappel sont effectuées tous les ans jusqu’à l’âge de quarante ans pour les hommes (jusqu’à cinquante-quatre ans dans certaines spécialités) et de trente-huit ans pour les femmes. Seules quelques catégories en sont exemptées – mais peuvent faire un service volontaire – non sans que cela ne suscite de plus en plus de réprobations. Les juifs orthodoxes, qui pouvaient le reporter tous les six ans jusqu’en 2023, devraient ainsi avoir à le faire à terme. Israël dispose d’un petit noyau de forces actives – 169 500 personnes en 2019 –, mais de 465 000 réservistes rapidement mobilisables et de 2,4 millions d’hommes et de femmes aptes au service militaire.

L’impératif de défense/survie nationale est également structurant de la mobilisation de ressources. En 2019, le budget de la défense israélien était estimé à 19,3 milliards de dollars (dont 3,3 milliards d’aides américaines) pour un budget national de 140 milliards. Cette proportion élevée consacrée à la défense ne fait pas l’objet de remises en question : le pacifisme s’exprime dans la société sur des questions de choix liés aux opérations – en particulier la question palestinienne –, mais non sur la nécessité de l’armée. La mobilisation des ressources est également scientifique : l’industrie de l’armement permet pour partie d’équiper les forces et entretient des liens forts avec les universités. Elle voit nombre de ses cadres provenir de l’armée. Elle implique aussi une culture technologique spécifique où prime la protection du soldat comme de la population, y compris au prix fort. Le char Merkava n’a aucun équivalent mondial en termes de protection et les attaques du Hezbollah en juillet 2006 avec des roquettes de longue portée ont immédiatement déclenché un effort techno-industriel pour la conception et la construction de plusieurs systèmes de défense.

État-armée ou nation en armes ? Quelle relation civilo-militaire ?

L’impératif de défense est également structurant dans la vie politique israélienne. Nombre d’anciens chefs d’état-major ou de généraux ont ainsi eu une carrière politique dans les différents partis politiques, jusqu’aux postes de Premier ministre et de président ; et avoir dans sa famille des héros est un atout politique (1). Cela reflète à la fois le prestige de la fonction militaire, son acceptation par la société israélienne, mais aussi le pluralisme politique dans les forces. Ces différents rôles de l’armée dans la société – que prolongent une partie de ses missions, en matière d’éducation par exemple – posent la question de la relation civilo-militaire. Les chercheurs travaillant sur le sujet se positionnent ainsi sur deux idéaux types. D’une part, en fonction de la place de l’armée dans la société et l’intimité des foyers, le fait qu’Israël soit une « armée qui possède son propre État ». D’autre part, une vision plus nuancée où le concept de nation en armes a été poussé à son paroxysme. Les sociologues israéliens Moshe Lissak et Stuart Cohen estiment ainsi qu’il serait faux de considérer que l’armée a tout à dire. Au contraire, Israël est un État de droit où nombre de décisions de la Cour suprême concernent les forces – notamment sur la question de l’application du service militaire à tous. De même, les décisions politiques à l’endroit de l’armée ou de ses opérations sont respectées, la loi israélienne stipulant clairement la prééminence du politique.

Du reste, ce respect peut laisser cours à des relations complexes. Les tentatives des chefs d’état-major ou de responsables de service de renseignements d’influencer les débats autour des questions sécuritaires ont toujours existé. Mais la dernière décennie a vu un renforcement de ces tensions, avec des appréciations divergentes de la conduite stratégique à tenir sur des questions telles que l’Iran ou les Territoires palestiniens. Paradoxe qui n’est qu’apparent, les responsables militaires ont ainsi tendance à avoir une position moins intransigeante sur ces questions, et à privilégier la négociation, une posture plus centrée sur la dissuasion que sur les discours enflammés ou encore la solution des « deux États ». Au-delà, la complexification des relations est également due aux personnalités elles-mêmes et à leur parcours militaire. En 2016, Moshe Ya’alon, ministre de la Défense depuis 2013 a ainsi été remplacé par Avigdor Lieberman (2016-2018). Or, si le premier avait été chef d’état-major avant d’entrer en politique, le second a terminé sa carrière dans les réserves comme caporal, suscitant des tensions avec Gadi Eizenkot, alors chef d’état-major (2).

Israël est-il une société militariste au regard de l’influence que l’armée a sur la société ? La meilleure description a peut-être été fournie par l’Américain Dan Horowitz : « Un monde militaire civilianisé dans une société partiellement militarisée » (3), ce que montre, par exemple, la plus grande diversité des curriculums – mais aussi des origines – des officiers, qui tend à refléter plus fidèlement la société israélienne. Les relations civilo-militaires connaissent ainsi des évolutions et des aléas. Elles n’affectent cependant pas l’essentiel : la primauté des enjeux de sécurité comme enjeu politique cardinal, que ce soit au niveau politique ou dans le quotidien des Israéliens, dans un cadre où la place de l’armée comme son champ d’action sont clairement délimités par le politique.

Notes

(1) C’est notamment le cas pour Benyamin Netanyahou, dont le frère, Yonatan, commandait l’unité engagée à Entebbe (Ouganda) en 1976, libérant avec succès 102 otages, mais où il laissa la vie.

(2) Avigdor Lieberman a démissionné en novembre 2018, protestant contre le cessez-le-feu ordonné par Benyamin Netanyahou avec le Hamas après deux jours de combat dans la bande de Gaza.

(3) Dan Horowitz, « The IDF : A Civilianized Military in a Partially Militarized Society », in Roman Kolkowitz et Andrzej Korbonski (dir.), Soldiers, Peasants and Bureaucrats, George Allen & Unwin, 1982, p. 77-105.

Légende de la photo ci-dessus : Une unité de combat de l’armée israélienne se réunit près du mur des Lamentations à Jérusalem, en septembre 2014. © Shutterstock/Anton Kudelin

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°48, « Israël : une démocratie en question », octobre-décembre 2020.

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