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Le tourisme au temps de la Covid-19 : entre géopolitique et biopolitique

Dans un monde « refrontiérisé », à la gouvernance internationale défaillante et mû prioritairement par des préoccupations sanitaires, le touriste — agent mobile par définition et potentielle menace virale — est au cœur des nouveaux enjeux et des nouvelles hiérarchies géopolitiques.

Les jours qui ont suivi la confirmation par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de l’état de pandémie de Covid-19, le 11 mars 2020, ont vu le tourisme — la plus grande industrie du monde — se mettre complètement à l’arrêt (1). L’assemblage complexe de technologies, de politiques et de mobilité qu’il représente aujourd’hui (2) se retrouve en situation intenable, étant à la fois menacé et menace. Le touriste est vulnérable à la maladie, mais il est aussi identifié comme vecteur de propagation du virus. Les cas largement documentés de navires de croisières au sein desquels devait s’organiser la prestation de soins pour les croisiéristes affectés, tandis que les ports refusaient de les accueillir par crainte de la contamination, témoignent de cette double articulation (3).

Le tourisme dans la géopolitique de la pandémie

Le touriste, figure emblématique d’un monde postpolitique traversant des espaces lisses d’enjeux territoriaux (4), s’est retrouvé confronté à un espace fortement strié par une pandémie qui génère aujourd’hui des frictions à la mobilité. Il se voit ainsi projeté dans une arène politique territorialisée au sein de laquelle la pandémie a révélé les faiblesses de la gouvernance internationale, le manque d’anticipation de la communauté internationale et de ses institutions, et l’absence de stocks stratégiques de matériel et d’équipement sanitaire (5). Pis ! L’arrivée des vaccins a révélé combien cette occasion de solidarité planétaire s’est traduite en rapports de force géopolitique entre États, entraînant une recomposition de ceux-ci à partir de la capacité de produire, d’importer ou d’exporter dans les nouvelles filières stratégiques à des conditions politiques et économiques avantageuses (6).

À la suite de l’effondrement de l’offre et de la demande mondiales en biens et services (y compris touristiques), la crise sanitaire a redéfini les besoins de production, de distribution et de consommation et remet en question le référentiel sous-tendant l’organisation économique et politique des sociétés, localement et globalement (7). Par exemple, les décisions gouvernementales limitant la mobilité de personnes et l’accessibilité des commerces ou des services pour réfréner la diffusion du virus ont inévitablement eu des effets sur l’intensité des activités économiques et sociales, réduisant les PIB de manière significative, particulièrement dans les premiers mois de 2020. Cette situation de crise a rapidement montré toute sa dimension géopolitique. D’une part, elle a mis au jour les limites des moyens généralement associés au hard power (8) de puissances comme les États-Unis et la Russie — dont les capacités militaires n’offraient aucun avantage dans la gestion du problème. D’autre part, elle a révélé l’émergence de puissances de soft power, telle la Chine, qui fut capable de redéployer sa production industrielle en fonction des nouveaux besoins (9). Dans ce contexte, la Chine a lancé une offensive à la fois commerciale et géopolitique pour déployer sa « diplomatie du masque », validant les recompositions en cours (10). Par exemple, la vente de matériel en début de crise sanitaire, au moment où même les pays dits « développés » ne possédaient ni les intrants ni les capacités suffisantes de production de matériel sanitaire, a placé la Chine dans une position géopolitique aux avantages implicites. Comme le suggère Gérard-François Dumont, « les pays bénéficiaires […] auraient été malvenus de critiquer les responsabilités chinoises dans l’origine et la diffusion du virus ou l’influence prise par la Chine à l’OMS ». De la même manière, les dons de matériel sanitaire et l’assistance médicale offerts par la Chine aux pays dits « en développement » ont positionné cette dernière de manière avantageuse lorsqu’il s’est agi de redéployer la nature et le volume des échanges dans un contexte de postpandémie. Par exemple, en réponse à l’appel du président Macron à annuler les dettes bilatérales des pays africains, le 13 avril 2020, Pékin a exigé que ses annulations de dettes soient affectées au financement de marchés remportés par des entreprises chinoises afin de préserver ses intérêts économiques (11).

Le tourisme au service de la biopolitique

Alors que plusieurs pays du Sud subissent l’effondrement de la demande touristique, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a insisté, dès mai 2020, sur l’importance d’une reprise (12). La géopolitique de cette pression génère une nouvelle hiérarchie touristique qui fait écho à la typologie de la main-d’œuvre de Jeff Rose (13). Ce dernier a recensé trois grandes catégories de travailleurs qui ont émergé à la suite à la mise en place des mesures sanitaires depuis mars 2020 : ceux qui ont tout simplement perdu leur emploi ; ceux qui sont au « front » et occupent des emplois catégorisés comme essentiels — avec les risques inhérents à la pandémie ; et, finalement, ceux qui ont converti leurs emplois en distanciel, parfois même en améliorant leur situation économique, tout en évitant l’exposition au virus. Cette nouvelle hiérarchie des emplois serait, selon Jeff Rose, hautement biopolitique (au sens de Michel Foucault), relevant d’un arbitrage entre l’essentiel et l’accessoire, entre la valeur de la vie et celle de la mort. Le tourisme de la saison 2020-2021 n’est pas sans rappeler cette hiérarchie.

On observe d’abord que les pays riches ont pu maintenir leurs frontières fermées en s’appuyant sur la croissance du tourisme intérieur, notamment en Chine et aux États-Unis, ou en soutenant leur industrie touristique grâce à des programmes de relance financés par l’État, comme c’est le cas en France et au Canada. Ces pays « protègent » leur population en verrouillant leurs frontières et en tolérant une mobilité surveillée tout en se préparant à l’accueil des voyageurs vaccinés. Il est intéressant de souligner que ce sera principalement la classe mobile « travaillant en toute sécurité depuis la maison » de ces mêmes pays qui pourra accéder à la vaccination, aux assurances, au temps et aux moyens nécessaires pour visiter les destinations internationales de nouveau accessibles. Le voyage d’agrément s’inscrit ainsi dans les discours qui présentent des activités non essentielles comme étant nécessaires à la réalisation de soi (14).

On observe ensuite des pays où les revenus du tourisme international sont jugés indispensables à la comptabilité nationale, faisant écho à la catégorie des travailleurs essentiels évoquée plus haut, en particulier ceux occupant des fonctions productives de la société. Ceux-là trouveront des moyens de sécuriser et de rassurer les visiteurs et les opérateurs multinationaux qui ont besoin de redémarrer leurs activités, avec des tests rapides, des opérations commerciales sans contact dans les stations balnéaires, des moyens de protection individuelle pour les travailleurs, etc. Le Mexique, la Thaïlande et la Grèce exposent ainsi leur population, leur système de santé, mais aussi les touristes, à un plus grand risque sanitaire, comme s’il s’agissait de travailleurs essentiels. Ces pays attirent aussi une large part de consommateurs de la classe moyenne qui voyagent pour échapper aux difficultés et au stress du travail au quotidien.

On observe enfin des pays où le tourisme vient de disparaître, les ressources nécessaires pour appliquer les règles sanitaires n’étant pas disponibles et la population n’étant pas suffisante sur le plan démographique ou économique pour compenser par le tourisme intérieur. Des pays d’Amérique centrale comme le Pérou et le Vénézuéla, et des pays africains comme le Sénégal, la Tunisie ou le Mozambique sont dans cette catégorie. Il importe de souligner que ces pays étaient confrontés à une situation prépandémique difficile pour leurs industries touristiques respectives, en raison de contraintes politiques ou environnementales.

Cette nouvelle hiérarchie du tourisme international consacre le retour d’une mobilité d’agrément qui ne repose plus uniquement sur la capacité des territoires récepteurs à minimiser le risque pour les touristes, mais aussi sur les mesures de contrôle de la mobilité des territoires émetteurs. Cela montre que, sur le plan national, la crise sanitaire a replacé l’État face à ses responsabilités régaliennes. D’abord, par la remise à l’honneur des frontières dont les dimensions géopolitiques ont ébranlé, par exemple, la nature même de l’Union européenne. La pandémie a aussi renforcé la logique des frontières « intérieures » entre provinces, territoires, États ou départements aux fonctions sanitaires souvent décentralisées offrant des évolutions épidémiologiques différenciées qui ont abouti à la fermeture de villes ou de régions entières. Ces conditions ont verrouillé, de manière répétée, la possibilité que les déplacements de loisirs et de tourisme, interdits entre les pays, se déploient au sein de ces mêmes pays. La situation est assez ironique, puisque c’est le modèle westphalien décrié depuis des décennies qui a guidé la géopolitique de la pandémie à travers le prisme de la biopolitique.

Le tourisme : problème ou solution pour l’avenir ?

Entre la solidarité « intéressée » de la Chine, l’isolement des États-Unis et la fragmentation de l’Union européenne, la crise sanitaire a révélé à la fois les nombreuses failles du multilatéralisme et l’émergence de nouvelles « prétentions » régionales, comme le comportement du régime turc l’a montré au cours des dernières années (15). Peut-on déjà évoquer le « monde d’avant » ou la pandémie consacre-t-elle la consolidation du modèle de production/consommation sur lequel « l’équilibre » géopolitique était jusqu’à présent fondé ? La course effrénée au retour de la croissance dans laquelle se lancent tous les pays, mais en particulier la Chine et les États-Unis, laisse présager que la tentative de sauvegarde du « monde d’avant » menacera celui de demain, en appuyant massivement les secteurs industriels les plus polluants tels que l’automobile et l’aviation — nourris par la demande touristique. L’accélération consécutive du réchauffement climatique risque de représenter le prochain défi géopolitique auquel nous serons confrontés.

Notes

(1) P. Marcotte, M. R. Khomsi, I. Falardeau, R. Roult et D. Lapointe, « Tourisme et Covid-19. Arrêts sur image et réflexions », Téoros, vol. 39, no 3, 2020.

(2) D. Lapointe et M. Coulter, « Place, Labor, and (Im)mobilities : Tourism and Biopolitics », Tourism Culture & Communication, vol. 20, nos 2-3, p. 95-105 ; C. Ren, « Non-human agency, radical ontology and tourism realities », Annals of Tourism Research, vol. 38, no 3, p. 858-881.

(3) L. Renaud, « Reconsidering global mobility – distancing from mass cruise tourism in the aftermath of Covid-19 », Tourism Geographies, vol. 22, no 3, p. 679-689 ; A. Arellano et P. S. Nasab, « Eaux troubles : Les navires de croisière au temps de la Covid-19 », Téoros, op. cit.

(4) R. Ek et M. Tesfahuney, « The Paradigmatic Tourist », in A. M. Munar et T. Jamal (dir), Tourism Research Paradigms : Critical and Emergent Knowledges, Emerald, 2016, p. 113-129.

(5) Y. Aubin de la Messuzière, « La géopolitique de la pandémie », Revue internationale et stratégique, no 118, 2020/2, p. 89-98.

(6) G.-F. Dumont, « La Covid-19, facteur de recompositions géopolitiques. Pourquoi ? Avec quelles conséquences ? », Les analyses de Population & Avenir, no 31, 2021/1, p. 1-13.

(7) F. Heisbourg, « La pandémie remodèle-t-elle la géopolitique ? », Commentaire, vol. 3, no 171, 2020/3, p. 527-536 ; G.-F. Dumont, op. cit. ; S. Charles, T. Dallery et J. Marie, « Covid-19 et imbrication des crises : réhabiliter le keynésianisme pour refonder la politique macroéconomique », Revue de la régulation, no 29, 2021, p. 1-17.

(8) J. S. Nye, « Soft Power », Foreign Policy, no 80, automne 1990, p. 153-171.

(9) Y. Aubin de la Messuzière, op. cit.

(10) G.-F. Dumont, op. cit.

(11) Y. Aubin de la Messuzière, op. cit.

(12) S. Tremblay-Huet et D. Lapointe, « The New Responsible Tourism Paradigm : The UNWTO’s Discourse Following the Spread of Covid-19 », Tourism and Hospitality, vol. 2, no 2, 2021, p. 248-260.

(13) J. Rose, « Biopolitics, Essential Labor, and the Political-Economic Crises of Covid-19 », Leisure Sciences, vol. 43, nos 1-2, 2021, p. 211-217.

(14) C. Minca, « No country for old men », in C. Minca et T. Oakes (dir.), Real Tourism : Practice, Care, and Politics in Contemporary Travel Culture, Londres, Routledge, 2012, p. 26-51.

(15) Y. Aubin de la Messuzière, op. cit. ;G.-F. Dumont, op. cit.

Légende de la photo ci-dessus : Une foule compacte de touristes longe les remparts de la cité de Xi’an, capitale de la province chinoise du Shaanxi, le 3 mai 2021. Première touchée par la pandémie, la Chine semble être l’un des pays qui s’en sont sortis le plus vite et peut le montrer au monde entier grâce à ces images de forte mobilité à l’occasion des congés de mai dans l’Empire du Milieu. Malgré les frontières fermées, la Chine a pu asseoir sa reprise du tourisme sur sa population nombreuse : dès octobre 2020, le nombre de touristes domestiques en Chine avait atteint 80 % de celui de l’année précédente. (© canghai76/Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°110, « Ouïghours : La Chine et ses nationalités… », Juillet-Août 2021.

« Le tourisme pendant et après la Covid-19 », Téoros, vol. 39, no 3, 2020 (https://​journals​.openedition​.org/​t​e​o​r​o​s​/​4​966).

À propos de l'auteur

Bruno Sarrasin

Professeurs au département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Directeur du département d’études urbaines et touristiques.

À propos de l'auteur

Dominic Lapointe

Professeur au département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Titulaire de la chaire de recherche de l’UQAM sur les dynamiques touristiques et les relations socioterritoriales et directeur de la revue de recherche en tourisme Téoros.

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