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Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ?

La visite historique du pape François en Irak du 5 au 8 mars 2021, sur la terre d’Abraham, au chevet des Irakiens toutes confessions confondues, a donné lieu à un élan d’espoir auprès de la petite minorité chrétienne de ce pays frappé par la guerre de façon discontinue depuis 1980. À l’échelle régionale, les chrétiens orientaux souffrent d’une véritable hémorragie alors que leur présence demeure vitale pour la paix et la prospérité du Moyen-Orient.

Perçues souvent à tort comme les descendants des croisés, ces communautés sont à la fois des peuples, des langues, des cultures, des Églises et des confessions de foi. En 1900, un habitant sur quatre de l’Empire ottoman était chrétien. Le Proche-Orient rassemblait alors 30 % des chrétiens du monde, mais le génocide de 1915 perpétré par le pouvoir turc contre les Arméniens, les Assyro-Chaldéens et les Syriaques de l’empire a déclenché un processus à marche forcée d’homogénéisation ethno-confessionnelle dont les ramifications se sont poursuivies tout au long du XXe siècle.

Des données démographiques incertaines et polémiques

En Syrie, ils étaient quelque 1,3 million en 2011, contre la moitié dix ans plus tard. En Irak, la population chrétienne a chuté de plus de 85 %, passant d’environ 1,5 million dans les années 1990 à 400 000 à 200 000 de nos jours. Hormis les coptes (10 % des 100 millions d’Égyptiens), le nombre proportionnel des baptisés accuse une baisse inexorable alors qu’en chiffres absolus, ils sont plus nombreux qu’il y a un siècle, cela en grande partie du fait du dynamisme démographique de la communauté copte.

Si les statistiques peinent à faire l’objet d’un consensus – aucun recensement n’est connu –, tous s’accordent pour attester du profond enracinement des Églises d’Orient sur cette aire géographique, qui va du delta du Nil à la Mésopotamie, où s’est développée la chrétienté bien avant l’Occident, la Palestine actuelle ayant vu naître Jésus-Christ à Bethléem, vers l’an 4 avant notre ère. À Antioche, selon les Actes des Apôtres (cinquième livre du Nouveau Testament), les baptisés ont été appelés pour la première fois « chrétiens ». Jérusalem, Alexandrie, la Cappadoce et le nord de la Mésopotamie constituent les pôles historiques de la chrétienté.

Sur le plan religieux, les chrétiens orientaux appartiennent à plusieurs Églises et traditions ecclésiales, indépendantes ou en communion avec Rome, dont il est possible de distinguer quatre groupes : orthodoxes chalcédoniens, orthodoxes orientaux, catholiques et protestants. Ils célèbrent leurs rites dans plusieurs langues : grec, syriaque, arménien et de plus en plus en arabe. La plupart revendiquent une commune filiation à la civilisation syriaque, dont la production religieuse et profane a joué un rôle considérable dans la pensée arabo-­musulmane. Médiateurs entre Orient et Occident, ils ont souffert d’un statut d’infériorité institutionnalisé par les pouvoirs musulmans successifs de la région, des tentatives de conversion au catholicisme par les missionnaires européens, mais cette rencontre avec leurs coreligionnaires occidentaux leur a aussi permis de s’insérer dans la modernité. Les techniques de l’imprimerie, les échanges culturels et économiques avec l’Europe dès la fin du Moyen Âge favorisent la contribution majeure des chrétiens au mouvement réformateur arabe de la Nahda au XIXe siècle.

Leur implication dans leur pays a concerné la littérature, la presse, les universités et la modernisation de la langue arabe avec la figure du Libanais maronite Boutros Boustani (1819-1883). Quant à leur engagement politique, il a toujours été motivé par une volonté de dépasser les clivages confessionnels par l’affirmation d’une citoyenneté inclusive, la défense d’un nationalisme panarabe, avec notamment le Syrien Michel Aflak (1912-1989), cofondateur du Baas, ou local dans les cas égyptien (parti Wafd), palestinien (Front populaire de libération de la Palestine) et syrien (Parti social nationaliste syrien). L’échec du panarabisme laïc, la montée de l’islam politique et les tensions régionales exacerbées par la question palestinienne ont favorisé leur émigration et leur repli confessionnel.

Une communauté culturelle qui pèse pour l’avenir

L’effondrement du Liban, pays phare de la chrétienté orientale, le chaos syro-irakien, la montée du salafisme en Égypte, la crise économique et sanitaire ne prêtent guère à l’optimisme. Exception faite des coptes égyptiens, les chrétiens orientaux sont bien plus nombreux en diaspora que dans leurs pays d’origine. Pour ceux qui sont restés, l’avenir est conditionné à plusieurs enjeux majeurs. C’est d’abord la participation politique et la promotion d’une citoyenneté inclusive dans un cadre sain et impartial. Mais le confessionnalisme politique à la libanaise a montré ses limites du fait du clientélisme. Il n’existe donc pas à ce jour de modèle.

Les chrétiens pèsent néanmoins dans des débats importants comme la liberté de conscience, condition sine qua non pour une sécularisation réussie. Leur présence est à la fois une garantie de diversité dans un Orient de plus en plus homogène et un baromètre de la démocratie. Les chrétiens sont encore des médiateurs entre sunnites et chiites. Leur présence est nécessaire pour nombreux de leurs compatriotes musulmans qui ne veulent pas que leurs pays se « somalisent ». Signe fort, ils sont 400 000 enfants (estimations 2018, selon l’organisation L’Œuvre d’Orient), majoritairement musulmans, à être scolarisés dans des établissements chrétiens dans tout le Moyen-Orient, où les valeurs du vivre ensemble, de la laïcité et de la francophonie sont prodiguées par… des religieux. À l’évidence, la diaspora est appelée à jouer un rôle important comme elle le fit lors de la Nahda. Encore faut-il qu’elle ait pleinement conscience d’elle-même.

1-Les chrétiens au Proche et Moyen-Orient
2-Les Églises d’Orient : définition
Article paru dans la revue Carto n°65, « Villes mondiales : penser les métropoles de demain  », Mai-Juin 2021.

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