Blog de Joseph HENROTIN Magazine DSI

La question ukrainienne, entre le déclaratoire et l’opérationnel

Dans plusieurs scenarios d'attaque par la Russie, le franchissement du Dniepr en Ukraine pourrait être problématique. (© Sergey Rusanov/Shutterstock)

(Brève parue dans DSI n°157, janvier-février 2022, mis à jour le 2 février 2022)

L’actualité des derniers mois aura été marquée par la montée en puissance du dispositif russe aux frontières de l’Ukraine, en Russie mais aussi au Bélarus. Les renseignements américains, relayés par le Washington Post, indiquent ainsi que 175 000 hommes étaient en cours de déploiement début décembre 2021, organisés à terme en une centaine de bataillons interarmes (environ 50 étant alors déployés). Des régiments de réservistes regroupant 100 000 hommes seraient également présents. Début février, des unités de la garde nationale russe – dans ces deux derniers cas, autant de capacités utiles en stabilisation – étaient également déployées. Selon le Pentagone, une attaque serait lancée dès le début de 2022, notamment parce que l’ensemble des appuis logistiques, d’artillerie ou encore du génie a été déployé. Le volume de forces serait, toujours selon les mêmes sources, deux fois plus important que celui engagé au printemps 2021, pour des exercices aux frontières qui avaient déjà tendu les relations.

Sur le plan stratégique, la situation est encore plus complexe. Il convient d’abord de prendre de la hauteur pour remettre en perspective l’ensemble des actions de Moscou. La plus évidente est le tir antisatellite du 16 novembre. Un missile tiré du sol a détruit Kosmos‑1408 – un satellite d’environ une tonne lancé en 1982 –, ce qui a généré 1 500 débris et a un temps forcé les astronautes de l’ISS – y compris des Russes – à trouver refuge dans leurs vaisseaux de sauvetage. Que l’essai ait ou non été coordonné avec la montée en puissance des forces à la frontière de l’Ukraine, l’activité russe est notable, tout comme la poursuite des patrouilles et survols en mer Noire et en mer Baltique. Pour compléter le tableau, la Russie est officiellement sortie du traité Open Skies le 19 décembre. Enfin, les déploiements russes à la frontière ukrainienne ont été assortis d’une liste de demandes à travers des propositions de traités adressés aux Etats-Unis et à l’OTAN – sans donc prendre en compte l’Ukraine ou l’UE.

Lesdits traités apparaîssent comme difficilement acceptables en l’état. Il inclut notamment l’obligation pour les États-Unis de refuser les demandes d’adhésion à l’OTAN d’anciens pays membres de l’URSS ; le refus du déploiement de forces dans des zones où elles pourraient être vues comme une menace par la Russie ou les États-Unis ; le refus du déploiement d’avions de combat ou de navires dans les espaces aériens et maritimes internationaux ; le retrait des armes nucléaires hors du territoire de ceux en possédant – signifiant donc la fin du mécanisme otanien de la « double clé » ; le refus du déploiement de missiles de portée intermédiaire ou de courte portée en dehors de leur territoire national. Concrètement donc, la proposition sous-­jacente est celle d’une neutralisation des principaux mécanismes de défense collective de l’OTAN tout en ayant l’avantage déclaratoire de montrer l’illusion d’une main tendue.

Sur le plan stratégico-opératif, le déploiement russe pose évidemment la question de son usage. D’un côté, 275 000 hommes correctement appuyés et entraînés représentent un volume de force pertinent pour une offensive majeure contre un pays dont l’armée est structurellement en difficulté (voir notre dossier dans le DSI n°157). L’armée russe a effectivement progressé depuis 2008 et une guerre de Géorgie porteuse de nombreuses leçons. Le rééquipement, la multiplication d’exercices surprises fondés sur la mobilisation des forces – et ayant, au-delà, une évidente fonction déclaratoire – puis l’engagement en Syrie ont montré une remontée en puissance russe cohérente sur tout le spectre DORESE (Doctrine, organisation, ressources humaines, équipements, soutien, entraînement). D’un autre côté, disposer de forces crédibles ne signifie pas nécessairement qu’elles seront engagées dans un scénario d’attaque en bonne et due forme : la stratégie est l’antithèse du déterminisme.

En réalité, les actions russes potentielles peuvent s’établir au long d’un spectre large. Structurelles depuis la mi-janvier, les actions de harcèlement – actions cyber, nombreuses alertes à la bombe – ne produisent pas d’effets stratégiques per se – au contraire, elles sont susceptibles de renforcer la résilience sociétale ukrainienne – mais peuvent appuyer d’autres formes d’actions. La coercition par voie diplomatique est une option permettant d’obtenir tout ou partie des avantages recherchés par Moscou sans avoir à combattre. De facto, les Européens restent très divisés sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et la pression dans le domaine du déclaratoire militaire est une manière de leur rappeler que l’article 5 pourrait avoir à être respecté à l’avenir… De quoi refroidir les États les plus pacifistes. L’option d’une attaque n’est évidemment pas à écarter, mais de quelles actions parle-t‑on exactement ? S’agit-il d’une prise de gage territoriale assortie de l’installation d’une zone tampon ? D’une invasion en bonne et due forme de l’Ukraine ? Si oui, jusqu’où ? D’un appui aux républiques séparatistes ? Entre les deux extrêmes de la pression politique et de l’action offensive, une troisième catégorie d’actions verrait le dispositif militaire être utilisé en appui d’un processus d’annexion des deux républiques séparatistes, par exemple. Il s’agirait alors de sécuriser les territoires contre une éventuelle contre-­attaque ukrainienne – ou encore de la provoquer.

Le schéma organique russe laissera cependant sceptiques les observateurs et a des incidences tactico-­opératives. Il semble en effet parfaitement adapté pour contrer une (techno-)guérilla défensive sur le sol ukrainien – si les forces de Kiev sont dysfonctionnelles aux plans opératifs et stratégiques, elles sont remarquablement combatives aux plan tactique, là où l’initiative est laissée aux combattants. Ces dernières années, la Russie a réformé ses forces autour de la brigade, éliminant, avant de la réintroduire, la division (voir DSI hors-série n° 71). Les bataillons interarmées intégrés, dans le même temps, sont une forme organique certes adaptée aux rotations de forces dans les temps – ils sont issus des brigades russes – mais dont la pertinence avait particulièrement été mise en évidence quelques années après l’invasion de l’Afghanistan, lorsque l’usage de divisions s’était montré inadapté aux réalités de la guérilla. Or cette dernière sera sans doute la forme de défense la plus pertinente pour l’Ukraine au vu de l’état de ses forces. Des groupements tactiques bataillonnaires bénéficiant d’un fort appui d’artillerie et d’aviation pourraient rapidement mener une contre-­guérilla tout en menant une progression rapide centrée sur le contrôle territorial.

La question de la réponse à opposer à la Russie en cas d’attaque reste délicate. Si elle n’est pas membre de l’OTAN, l’Ukraine bénéficie de garanties de sécurité qui avaient été coulées dans le mémorandum de Budapest. Signé en 1994, il garantit le maintien de l’intégrité territoriale ukrainienne par les signataires – la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni, ensuite rejoints par la Chine et la France – contre le retour en Russie des armes nucléaires soviétiques. Largement mis à mal par l’annexion de la Crimée en 2014, le mémorandum reste cependant d’application. En l’occurrence, peu de concret est mis en avant par les garants non russes du mémorandum : en décembre, les États-Unis parlaient d’une réponse robuste et de déploiements militaires en Europe de l’Est ; la France, qui évoque des « conséquences stratégiques massives », joue de la dissuasion par ambiguïté, mais dans un contexte où les options sont, concrètement, raréfiées. Des sanctions qui seraient avant tout économiques se heurteraient au fait que Moscou peut également mettre en œuvre ses propres mesures de rétorsion. En effet, la dépendance gazière des pays européens ne cesse de croître et une rupture des approvisionnements en plein hiver ne serait pas sans conséquences sur l’image de Paris – qui vient de prendre la présidence de l’Union européenne – dans les différentes capitales de ladite Union… Ces mesures n’auraient guère d’incidence à Moscou : le gaz russe trouvera aisément acquéreur en Chine. 

Début février, le tableau n’est guère plus réjouissant : la menace d’une éviction russe de Swift et donc d’une partie du réseau bancaire mondial, périodiquement agitée, n’a pas eu d’incidence sur le comportement russe. Si la France propose la mise en place d’une structure de type EFP (Enhanced forward presence) en Roumanie et que plusieurs Etats européens annoncent des déploiement – notamment les Pays-Bas en Bulgarie – leur valeur dissuasive est faible au regard de la question ukrainienne. Au contraire même, un recentrage sur les membres de l’OTAN, qui plus est en petites quantités – 2 F-35 néerlandais en Bulgarie – pourrait être mal interprété par Moscou. A contrario, le déploiement d’une FREMM – un bâtiment susceptible d’emporter des missiles de croisière, apte à assurer une défense antiaérienne et qui fait surtout courir le risque de toucher un bâtiment français – dans le port ukrainien d’Odessa durant une période de Noël qui a pu laisser de mauvais souvenir apparaîssait comme un modèle du genre. Modèle du reste bien peu suivi par les marines européennes… 

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