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Une première mondiale devenue réalité : un escadron de combat binational

Cette première unité, c’est l’escadron de transport tactique franco-allemand (1) basé en France, sur la base aérienne 105 « Commandant Viot », à Évreux. L’escadron est un remarquable exemple de la stratégie de coopération militaire et de la défense européenne : deux nations d’Europe, 10 avions de transport modernes, 260 personnels (130 Français et 130 Allemands) qui travaillent en équipages mixtes pour accomplir ses missions sous commandement européen.

La ministre des armées, Florence Parly, l’a indiqué pendant la signature des contrats : « Il s’agit d’une première, d’une véritable révolution. Pour la première fois, des pilotes, des mécaniciens, des aviateurs français et allemands vont s’entraîner, opérer et accomplir des missions ensemble en partageant au quotidien la vie dans un même escadron. La naissance de cet escadron incarne l’Europe de la défense, de la plus belle et de la plus concrète des manières. » Entre 2013 et 2016, la Luftwaffe et l’armée de l’Air entrevoient la nécessité de compléter leur capacité de transport sur le segment médian au remplacement du C160 Transall, en complément de l’Airbus A400M (qui occupe un segment plus lourd) et en synergie avec celui-ci. En effet, ce dernier est moins optimisé pour un emploi quotidien sur pistes sommaires (non goudronnées), notamment en Afrique. De même, malgré les performances remarquables de l’A400M, ses dimensions rendent plus délicats le poser, le décollage et la manœuvre au sol sur terrains étroits (largeur inférieure à 25 m).

Les deux chefs d’état-major de l’époque, le Generalleutnant Müllner et le général d’armée aérienne Lanata, décident, dans le cadre du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité (CFADS), de lancer une étude sur une unité mixte de transport tactique bâtie autour du C130J. Le résultat de cette étude devient alors un exemple exceptionnel parmi l’ensemble des grands projets franco-allemands dans le cadre des politiques de défense nationales et européennes. Un accord intergouvernemental signé le 10 avril 2017 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et la Verteidigungsministerin Ursula von der Leyen prévoit que l’unité binationale sera stationnée en France, sur la base d’Évreux. Cet engagement est à durée indéterminée, mais peut être dénoncé par chaque signataire tous les cinq ans. L’accord reflète une forte volonté politique qui se fonde sur le traité de l’Élysée de 1963 puis sur celui d’Aix-la-Chapelle de 2019.

Le 18 octobre 2017, un deuxième accord définit les aspects financiers et prévoit un investissement de chaque partie prenante à hauteur de 110 millions d’euros pour la construction de nouveaux hangars (2) et d’un centre d’entraînement. Le premier C130J français arrive fin 2017 à Orléans, suivi de manière échelonnée par trois autres appareils les trois années suivantes. Les premiers pilotes sont formés aux États-Unis. Le 26 avril 2018, le Concept of operations est présenté par un groupe de travail commun entre officiers français et allemands. Il prévoit, entre autres, le fonctionnement de l’escadron, le niveau d’ambition à atteindre, les principes de commandement et d’utilisation des appareils, des installations dans des conditions dites « standard », mais aussi dans des situations tenant compte des spécificités nationales.

Le 31 juillet 2021, quatre C130J déménagent définitivement de la base aérienne d’Orléans vers Évreux. L’Allemagne y a déjà affecté plusieurs officiers (personnel navigant, techniciens, unité nationale de soutien, etc.) qui volent avec leurs camarades français. Leur entraînement initial sur C130J, avec un total de 120 heures de vol, a été effectué à Little Rock, dans l’Arkansas, avec l’USAF. Pour assurer le soutien technique, des officiers de liaison allemands sont affectés au commandement des forces aériennes sur la base aérienne de Mérignac.

Le dernier accord en date est signé le 30 août 2021 pour définir les modes de coopération applicables pour le transport tactique et la création définitive de l’escadron. Celui-ci est inauguré le 3 septembre 2021 avec un commandant d’unité français secondé par un Allemand. Le commandant d’unité sera toujours un officier français, le second toujours un officier allemand, tous les autres postes de l’escadron restant éligibles aux aviateurs des deux nations. Le premier C130J allemand sort des usines de Lockheed Martin à Marietta, Géorgie, le 28 août 2021. Cet avion devrait arriver sur la base d’Évreux en février 2022, ce qui validera la capacité opérationnelle initiale(3) de l’unité. Un appareil suivra tous les six mois jusqu’en 2024, année prévue pour la déclaration de sa pleine capacité opérationnelle(4).

L’Allemagne a acheté six C130J Block 8 en 2019 (pour un coût de 1,4 milliard de dollars) : trois KC130J pour le ravitaillement en vol et trois C130J30 à fuselage allongé. La France a acheté quatre exemplaires du C130J Block 6 (pour un prix de 650 millions de dollars), dont deux KC130J. Un appareil est déjà engagé très régulièrement pour des missions dans le cadre des opérations « Barkhane » et « Chammal ». Les avions français et allemands sont équipés de systèmes d’alerte et de guerre électronique, de communications sécurisées, d’équipements de navigation et de cryptographie de précision et de dispositifs de vision nocturne pour les équipages.

Ces appareils sont des versions totalement modernisées des Hercules d’origine qui volent depuis 1954 pour 15 nations différentes. Ils se distinguent en particulier par leur planche de bord tout écran avec deux affichages tête haute, une autonomie qui étend considérablement le rayon d’action et une vitesse de croisière supérieure (plus de 360 nœuds). Chaque avion devrait réaliser 600 heures de vol par an avec un taux de disponibilité de plus de 75 % pour la flotte dans sa totalité. Une partie des heures de vol des avions allemands sera effectuée au profit de la France en compensation de l’utilisation des infrastructures installées sur le sol français.

En ce moment, les premiers pilotes allemands volent sur des appareils français et participent à diverses missions de transport. Compte tenu de problèmes de disponibilité de simulateurs de C130J aux États-Unis et des effets de la pandémie de Covid19, les équipages s’entraînent actuellement en Italie. La compagnie américaine Lockheed est chargée de construire et d’équiper le futur centre de formation à Évreux, qui doit être opérationnel avant 2024. Il est convenu que Rheinmetall (Allemagne) et Thales (France) assureront la sous-traitance du centre de formation et fourniront le personnel nécessaire.

En règle générale, les missions suivront les protocoles standardisés de l’EATC (5) basé à Eindhoven et seront commandées à partir de ce centre de commandement. Pour des missions strictement nationales plus sensibles, les protocoles nationaux seront appliqués. Ces missions comprennent, mais ne s’y limitent pas, le transport tactique et stratégique, le ravitaillement en vol, le soutien des forces spéciales, les missions d’évacuation, etc. Chaque nation peut, à chaque moment, programmer des missions spécifiques avec un transfert d’autorité vers les structures nationales. La langue de travail est l’anglais. Toutes les missions sont effectuées par des équipages mixtes, sauf exception. Les équipes techniques et de soutien sont aussi mixtes. L’harmonisation des procédures et des règles nationales pour ensuite travailler dans un environnement multinational dans le cadre des opérations de l’OTAN et de l’Union européenne ouvre un nouveau chapitre de l’interopérabilité.

Les débuts du groupe de travail, composé d’officiers et de collaborateurs civils des deux ministères, des deux forces aériennes et de la DGA, ont fait face à de nombreux enjeux : difficultés linguistiques, différences culturelles, réglementaires… Par exemple, pour la France, cela signifiait en premier lieu le stationnement de troupes allemandes sur son sol. Pour la Luftwaffe, il fallait trouver 160 soldats volontaires de toutes professions qui allaient servir plusieurs années avec leurs familles en France.

L’accueil de la ville d’Évreux fut exceptionnel. Le maire, par exemple, a ouvert un bureau à la mairie pour un représentant militaire allemand et la ville a fait tout son possible pour faciliter l’accueil des 160 familles à Évreux. La BA 105 ouvrait grand ses portes pour ces nouveaux arrivants et partenaires. Le travail commun des différents acteurs à tous les niveaux a été remarquable. L’unité est unique dans le monde militaire. L’ancienne ministre de la Défense allemande Annegret Kramp-Karrenbauer est convaincue que ce projet est un modèle pour des unités binationales à venir.

Les projets binationaux ou multinationaux tels que le SCAF, l’Eurodrone, le NGWS (6) (pour lesquels on peut également penser à des unités binationales) sont en train de se concrétiser et seront prochainement visibles dans le ciel européen. Parallèlement, des discussions et des réflexions sont en cours concernant une unité commune d’hélicoptères lourds, de futures installations de formation aéronautique, etc. Une partie de ces idées ne se concrétisera peut-être pas, mais il est certain que la France et l’Allemagne, au travers de cet escadron, ont encore démontré le rôle moteur qui est le leur dans la stratégie de défense européenne. R. S.

Notes

(1) Binational air transport squadron – BATS.

(2) Trois hangars de 3200 m2 sur un chantier de 20 hectares.

(3) Initial operating capability (IOC).

(4) Full operational capability (FOC).

(5) European air transport command.

(6) New generation weapon system.

Légende de la photo ci-dessus : Les KC-130J vont notamment permettre d’appuyer les opérations spéciales ou la recherche et le sauvetage au combat. Plus largement, ils conservent leurs capacités de transport. (© Céline Ramelot/Armée de l’Air et de l’Espace/Défense)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°82, « Armée de l’Air et de l’Espace : les ailes françaises volent vers 2030  », Février-Mars 2022.

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