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Combattre en milieu suburbain : la carte du génie

Une station du métro de Stockholm. Les réseaux suburbains ne se limitent pas aux transports : galeries abandonnées, égouts, anciens abris sont nombreux et leur cartographie pas toujours établie. (© Shutterstock)

Avec le lancement d’opérations terrestres de grande ampleur dans la bande de Gaza le 27 octobre au soir, au terme d’environ 20 jours de frappes aériennes intensives, Israël s’engage non seulement au sol dans une des zones les plus densément peuplées au monde, mais aussi dans une zone comptant une des plus forte densité en tunnels ; rappelant ainsi que la guerre urbaine est une guerre en quatre dimensions, la 3e étant constituée par des toits qui font des rues de véritables canyons urbains.

Ces tunnels ont des fonctions variés : communication et infiltrations vers Israël ; dépôts de munitions et de carburant ; abris et poste de commandement pour le Hamas et ses groupes alliés. S’ils ne sont pas utiles en termes de protection de la population, leur évolution montre une sophistication en termes de conception et de creusement, mais aussi de ventilation, d’éclairage, etc. Certains peuvent atteindre les 70 m de profondeur, les rendant virtuellement invulnérables – sauf aux points d’entrée – aux frappes par bombes bunker-buster.

Combattre dans les tunnels ne vas pas de soi, et Israël a développé ses propres installations d’entraînement, de même que des TTP (Tactiques, techniques et procédures) adaptées. C’est aussi le cas en France. Dans cet article paru dans Défense & Sécurité Internationale n°138 (juillet-août 2018), Roch Franchet d’Esperey revenait sur une dimension méconnue des actions du génie. 

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Combattre en milieu suburbain : la carte du génie

Par Roch Franchet d’Esperey, officier dans l’armée de Terre, fouilleur opérationnel spécialisé et plongeur de combat du génie

Face à l’évolution des guérillas urbaines qui utilisent les réseaux suburbains dans les conflits actuels, les armées doivent s’adapter et apprendre à maîtriser ce milieu pour avoir la supériorité opérationnelle à tous les niveaux.

Dans la plupart des grandes villes, il existe un maillage important de canalisations souterraines destinées à l’évacuation des eaux usées ou pluviales ainsi que des réseaux de galeries techniques aménagées pour le transport de l’eau, de l’énergie domestique et des communications. Le milieu souterrain et plus particulièrement suburbain est considéré comme périlleux. Au sein de l’armée française, seuls deux types d’unités sont spécialisées dans les interventions en espace confiné. Elles sont amenées à y pénétrer ponctuellement pour réaliser des opérations de reconnaissance, de renseignement milieu, de guidage d’unité, de fouille opérationnelle, de travaux spécifiques… mais pas encore de combat.

Ces diverses galeries, lors d’un conflit, confèrent un avantage tactique indéniable. Au-delà du fait de se prémunir de toute intrusion, ils fournissent aux forces armées un réseau de circulation piétonne ou nautique d’importante capacité, garantissant une protection contre les véhicules armés, les tirs indirects et la surveillance 3D.

État des lieux

À l’international, les exemples d’utilisation des réseaux suburbains ne manquent pas. Les combats de Grozny en 1994 et en 1999 ont mis en évidence l’avantage tactique qu’a pu conférer la maîtrise du réseau suburbain aux Tchétchènes puis aux Russes, ceux-ci ayant retenu la leçon ! Plus récemment, la participation en Syrie d’une centaine de « tunneliers » provenant de la bande de Gaza montre l’intérêt de ce type de savoir-faire dans les conflits actuels. Ces spécialistes qui ont initialement développé leurs savoir-faire pour contrer le blocus économique israélien proposent maintenant leurs compétences dans le domaine des tunnels d’attaque. À Jobar, dans la banlieue de Damas, la vraie guerre se fait maintenant dans les entrailles de la ville. Les techniques de combat sous terre se développent dans l’ensemble du conflit syrien sous forme de mesures et de contre-mesures : des galeries de plus en plus profondes, des systèmes de vidéosurveillance souterrains, l’utilisation d’équipements servant habituellement aux géomètres… À Wadi Deif, c’est un poste avancé de l’armée gouvernementale syrienne qui a explosé après que le Front islamique a creusé un tunnel de plus de 800 m et l’a bourré de dizaine de tonnes d’explosifs !

En réaction au développement de ces techniques de combat, certains États ont déjà pris les mesures qui s’imposaient. L’État d’Israël, confronté directement à cette problématique, a développé au sein de la brigade Kfir des unités spécialisées pour intervenir en milieu souterrain. En France, les plongeurs de l’armée de Terre, regroupant principalement des Plongeurs de Combat du Génie (PCG) et les équipes de Fouille Opérationnelle Spécialisée (FOS), sont les seules unités formées aux interventions dans les milieux périlleux. Tous de l’arme du génie, ces spécialistes ont acquis une certaine expertise des interventions en milieu confiné, mais ne sont pas formés aux missions offensives en milieu souterrain.

Les dangers et les contraintes techniques du combat en milieu périlleux

Avant même de combattre l’ennemi dans ces espaces, les équipes opérantes sont confrontées aux dangers propres au milieu confiné. Les risques d’asphyxie dus aux atmosphères déficientes en oxygène, d’intoxication et d’explosion des gaz provenant de la décomposition des matières organiques ou du traitement de l’eau potable sont réels. Ils s’ajoutent à d’autres risques graves comme ceux de chutes, de noyades, d’éboulements ou encore d’infections contractées au contact des micro-organismes pathogènes.

La présence de belligérants dans les réseaux apporte les dangers de la guerre : piégeages en tout genre, grenadages et explosions, tirs, incendies à l’essence… La moindre explosion peut entraîner la neutralisation complète d’une équipe de combat par le simple effet de souffle alors même qu’elle se trouve loin de la source. L’intervention d’une équipe de secours devient alors rapidement problématique : elle est en effet confrontée aux mêmes risques et doit procéder à l’évacuation des blessés dans un milieu extrêmement hostile avec une topographie défavorable (faible hauteur, exiguïté). Les limites du combat souterrain sont rapidement atteintes. Être formé à réagir aux dangers liés à cet environnement, aux techniques et aux procédures particulières de progression en milieux périlleux n’est pas suffisant. La vulnérabilité permanente du combattant dans ce milieu impose de disposer de matériels performants et de haute technologie pour gagner puis conserver la supériorité opérationnelle.

La robotique, un besoin nécessaire et indispensable

La technologie au service du combattant évoluant en milieu périlleux est indispensable ; celle-ci confère donc un avantage décisif à qui la maîtrise. Il est aisé de comprendre la vulnérabilité d’un groupe d’hommes évoluant en ordre de combat dans un conduit d’un mètre de diamètre avec une sortie unique à l’extrémité. Pour garantir leur survie et avoir la supériorité au combat, ces soldats doivent avoir du matériel adapté permettant de communiquer, de surveiller et d’alerter au moindre mouvement suspect, et surtout de pouvoir être appuyés dans leur progression par des robots télécommandés dotés de moyens d’alerte et de défense répondant instantanément aux menaces rencontrées (piégeage, présence hostile, asphyxie de l’air…).

Le programme FURIOUS (1) chargé de préparer la future capacité de robots des unités de combat de l’armée de Terre pourrait intégrer dans ses recherches ce type de besoin. Cette robotique à vocation militaire dans le combat souterrain est un appui indispensable. Elle permettra de détecter et de neutraliser une menace sans exposer de combattants. Elle devra aussi être une aide pour la reconnaissance d’une zone, l’exploration de galeries, le transport de matériel et l’évacuation de blessés. Il conviendrait aussi de développer d’autres technologies dérivées du domaine de la géologie qui permettraient de rechercher des cavités à partir de la surface ou de localiser précisément la provenance de bruits souterrains, permettant ainsi d’établir des actions de lutte à partir de la surface (carottages, charges perforantes, tranchées…).

Une doctrine du combat en milieu souterrain

Une place du renseignement prépondérante

Toute intervention dans ces espaces confinés se prépare. Une acquisition du renseignement d’origine multiple est indispensable sur toute l’étendue de l’agglomération afin de disposer d’une image fiable des caractéristiques du réseau souterrain, de son organisation et de sa géologie. Une cellule du groupe géographique compilerait les relevés établis par les reconnaissances des plongeurs de combat et les informations obtenues par les capteurs RENS en surface. Les informations obtenues par les archives documentaires des services administratifs de la ville permettraient d’obtenir une carte précise de ses entrailles. La synthèse des reconnaissances aidera à évaluer les menaces qui pèsent « sous » les forces déployées, d’analyser les risques spécifiques et d’identifier les réseaux susceptibles de servir à une utilisation tactique.

Un SGTIA conduit par le génie…

Tenir les entrailles d’une agglomération ne peut se faire uniquement avec une poignée de spécialistes. Ce combat doit être coordonné par un Groupement Tactique Interarmes (GTIA) en surface et conduit en sous-sol par un Sous-Groupement Tactique Interarmes (SGTIA) formé au combat souterrain, avec du matériel adapté et s’appuyant sur des documents de référence.

Le génie, qui dispose actuellement de l’ensemble des capacités majeures pour ce type de combat, devrait commander ce SGTIA. La conjugaison des savoir-faire des spécialistes du génie permettrait d’atteindre les objectifs tactiques : PCG, FOS, EOD (2), section d’aide à l’engagement pour les travaux de défense passive en surface (tranchées, carottages…), groupe d’aide au déploiement opérationnel pour les travaux de ventilation et d’aménagement dans les réseaux, équipe NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique) pour la décontamination des personnes et des équipements, sections en génie combat pour effectuer la maintenance, les travaux de protection et d’interdiction…

En fonction des besoins et des situations, ce SGTIA serait renforcé par des équipes cynophiles, des unités du groupe géographique, des équipes médicales et des unités d’infanterie. Le génie serait à même de proposer un plan de défense cohérent composé d’obstacles de manœuvre et d’interdiction (destruction, inondation, modification du réseau…), de systèmes de surveillance, d’alerte et de détection des intrusions dans les zones tampons, d’axes logistiques et d’évacuation vers l’arrière. La connaissance globale du réseau donnerait aussi au GTIA la possibilité tactique de guider des troupes plus petites sur les arrières de l’ennemi pour du renseignement, des actions commando ou des guidages aériens ciblés. Au cas où l’utilisation des réseaux souterrains ne serait pas immédiatement couronnée de succès, elle forcera le défenseur à se battre sur trois niveaux et à disperser ses moyens au-delà des niveaux habituels de la rue et de la 3D. La maîtrise des réseaux suburbains favorisera alors chez l’adversaire ce sentiment de vulnérabilité et d’impuissance. Lorsque le sol peut se « dérober » à tout instant, l’impact psychologique sur le soldat est considérable.

… avec un site d’entraînement adapté

En plus de permettre aux unités spécialisées (PCG et FOS) d’acquérir une capacité offensive en milieu suburbain et dès lors qu’il y a nécessité de pénétrer dans de tels espaces, une préparation opérationnelle spécifique est nécessaire. Cela nécessite d’introduire des modules d’instruction au combat en milieu souterrain lors des phases de mise en condition opérationnelle avec un site d’entraînement adapté. Il faut alors s’assurer que chaque soldat qui s’introduit dans un espace périlleux ainsi que chaque personne chargée de la surveillance a reçu une formation adaptée lui permettant de reconnaître les dangers associés, de s’acquitter de manière sécuritaire des tâches qui lui sont confiées pour le travail dans ces espaces, de comprendre l’intérêt et le fonctionnement des équipements de sécurité et des équipements de secours et de survie et de savoir les utiliser, et d’acquérir les bons comportements en cas d’incident, d’accident, d’intoxication ou de contact avec l’ennemi.

En conclusion

Au même titre que les savoir-faire des attaques aux IED (3) suivent les théâtres d’engagement, il est fort à parier que ceux des tunnels d’attaque se propagent aussi. Il deviendra indispensable d’effectuer une veille au niveau de ses emprises militaires sur les théâtres d’opérations dans les semestres à venir et de commencer la préparation de ces unités opérationnelles pour ce combat singulier. Cela passera par l’écriture d’une doctrine cohérente du combat en milieu souterrain avec la mise en place d’une chaîne unique d’emploi au niveau national, par la formation de SGTIA à dominante génie, par l’acquisition d’un certain nombre de matériels adaptés et spécifiques et par l’installation de sites d’entraînement souterrains.

Notes

(1) FUturs systèmes Robotiques Innovants en tant qu’OUtilS au profit du combattant embarqué et débarqué.

(2) Explosive Ordnance Disposal, spécialisé dans la neutralisation d’engins explosifs.

(3) IED : Improvised Explosive Device, se traduisant par engin explosif improvisé.

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