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L’arrestation d’Ekrem Imamoğlu : un tournant politique décisif ?

Recep Tayyip Erdoğan, le chef du « système de gouvernement de la présidence de la République », un hyperprésidentialisme assimilable au césarisme de notre temps, n’avait probablement pas anticipé la forte contestation populaire qui a saisi la Turquie après le 19 mars 2025.

19 mars 2025 : une contestation qui ne s’essouffle pas

Après avoir fait annuler, le 18 mars, le diplôme universitaire (obtenu en 1994) d’Ekrem Imamoğlu — le maire d’Istanbul —, Erdoğan a fait encercler sa résidence par la police, le 19 mars au petit matin, avant de le faire arrêter pour motif de corruption, malversation, blanchiment d’argent et coopération avec une organisation terroriste. Le président turc et ses conseillers politiques s’attendaient surement à quelques protestations de rue, ou à des hurlements des députés du Parti républicain du peuple (CHP), dont Imamoğlu est membre. Comme dans le passé, ils s’attendaient certainement aussi à un essoufflement rapide des contestations provoquées par chaque incarcération ordonnée sous motifs politiques.

Le jour même, les étudiants de l’université d’Istanbul sont ainsi descendus spontanément dans la rue et ont franchi les barricades de la police pour protester contre cette annulation de diplôme, obtenu dans cette université, et cette arrestation. Quelques heures après le début de cette manifestation, Özgür Özel, le président du CHP depuis l’automne 2023, a appelé à un rassemblement devant la mairie d’Istanbul. Les protestations se sont poursuivies plusieurs soirs et ont pris une plus grande ampleur à la suite de la mise en détention provisoire d’Imamoğlu.

Depuis le 19 mars, la Turquie est la scène de manifestations massives organisées par le CHP. Début avril, la direction du parti a décidé d’organiser des manifestations une fois par semaine, dans une ville différente et dans un quartier d’Istanbul, jusqu’à l’obtention de la libération du maire. Organisées notamment dans certains bastions électoraux du Parti de la justice et du développement (AKP), elles ont révélé un CHP bien revigoré dans sa base militante, mais également un mécontentement du pouvoir au-delà des cercles traditionnels de l’opposition. En ce sens, le 19 mars constitue un moment de rupture dans le long règne d’Erdoğan et l’attitude timorée du CHP au sein de l’opposition.

Comme le révèle Ali Babacan — l’un des fondateurs, avec Erdoğan, de l’AKP, resté très proche du président jusqu’au milieu des années 2010, au point de devenir négociateur en chef auprès de l’Union européenne (UE), puis ministre de l’Économie et des Affaires étrangères —, une partie des électeurs de l’AKP n’approuve pas cet acharnement judiciaire contre le maire d’Istanbul. Pour le conservateur libéral, ce qui est « survenu le 18 et 19 mars est identique à ce que représentent pour nous le 28 février et le 27 mai » (1). Autrement dit, pour beaucoup de conservateurs turcs, ces événements rappellent le renversement de leur perception de la posture d’Erdoğan, de l’opprimé à l’oppresseur. Bien sûr, le 19 mars a également renforcé l’image déjà bien ancrée d’un président maitre-oppresseur chez les modernistes laïcs, les démocrates et dans l’ensemble de la gauche. Ainsi, des convergences supplémentaires se sont formées au sein du front de l’opposition.

Quel rôle pour le CHP ?

L’acharnement judiciaire contre Imamoğlu semble ne pas donner les résultats escomptés par le pouvoir, du moins pour le moment. Avec six enquêtes lancées à son encontre par une justice devenue ouvertement le bras armé du pouvoir autocratique, et une disposition frisant le ridicule — l’annulation du diplôme universitaire —, cet acharnement a transformé l’édile en principale figure d’opposition face à Erdoğan. Depuis son élection à la mairie d’Istanbul en 2019, qui a mis un terme à 25 années de règne d’Erdoğan et de son parti sur la ville, Imamoğlu est devenu la bête noire de l’autocrate. La seconde victoire du CHP lors des élections municipales de 2024, dans les principales grandes villes de Turquie, ainsi que le large succès électoral à Istanbul, ont confirmé le statut d’Imamoğlu en tant que candidat incontournable de l’opposition, avec de réelles chances de remporter l’élection présidentielle. D’où le recours aux moyens de la répression judiciaire, par le procureur nommé à Istanbul à l’automne 2024, avec pour objectif principal d’empêcher la candidature d’Imamoğlu.

La nouvelle direction du CHP, moins marquée par les réflexes de la bureaucratie publique turque, a décidé d’organiser des primaires pour désigner le candidat du parti à la prochaine élection présidentielle (prévue au printemps 2028, bien qu’une élection anticipée reste fortement envisageable), afin de lui assurer dès à présent un large soutien populaire et une légitimité solide face à la justice. Or, c’est quelques jours avant la tenue de cette primaire — à laquelle Imamoğlu était le seul candidat — que son arrestation, suivie de sa mise en détention, a été exécutée. Au même moment, Erdoğan franchissait le Rubicon de l’autoritarisme dit compétitif et s’engageait vers un régime où les élections tendent à devenir de simples mises en scène, à l’image de ce que l’on observe en Russie.

Mais la société turque n’est pas la société russe postsoviétique. Elle possède une tradition ancienne et bien établie de démocratie électorale, ainsi qu’un attachement très largement partagé à la légitimité issue des urnes. Cet attachement se manifeste notamment par des taux de participation aux élections dépassant régulièrement les 80 %, et ce, sans obligation de voter ni possibilité de vote par procuration ou par correspondance. Özgür Özel a habilement décidé, le jour de l’arrestation d’Imamoğlu, d’ouvrir la primaire à tout le monde. Ainsi, le 23 mars, en plus des 1,5 million de membres du CHP, environ 13 millions d’électeurs se sont rendus aux urnes ouvertes par le CHP pour exprimer leur soutien à Imamoğlu. Depuis un an, les sondages d’opinion donnaient Imamoğlu ou Mansur Yavaş — le maire CHP d’Ankara —, largement gagnants dans un duel face à Erdoğan. Depuis l’incarcération d’Imamoğlu, cet écart s’est encore plus creusé, au détriment d’Erdoğan, renforçant l’unité du CHP autour de son candidat. L’ouverture d’une campagne de collecte de signatures appelant à la libération d’Imamoğlu et à l’organisation d’élections anticipées — avec pour objectif d’atteindre un nombre de signataires équivalent, voire supérieur, au nombre de voix obtenues par Erdoğan en 2023 — permet de maintenir la mobilisation des organisations locales du CHP et des plateformes constituées autour de cette cause.

Une baisse de popularité pérenne pour Erdoğan ?

En donnant son feu vert à l’incarcération de son rival, Erdoğan a révélé au grand public qu’il n’avait plus l’espoir de remporter une nouvelle fois les élections à la loyale, au cas où il obtiendrait le droit, sinon la possibilité, de se présenter pour un troisième mandat présidentiel. Engagé sur la voie de la répression, l’autocrate ne peut plus reculer. Les arrestations des maires élus des arrondissements d’Istanbul, ainsi que d’un nombre impressionnant de responsables et d’élus municipaux de la ville, n’ont fait qu’aggraver l’image d’un pouvoir décidé à mener la répression jusqu’au bout. Pourtant, les interpellations de manifestants et l’incarcération d’une partie d’entre eux, notamment des étudiants, n’ont pas, pour l’instant, affaibli la participation aux manifestations organisées par le CHP.

C’est surtout au sein de la jeunesse que la perte de popularité d’Erdoğan atteint des taux élevés. Ces jeunes, nés après 1990, n’ont connu, depuis le début de leur adolescence, qu’un seul dirigeant au pouvoir : Erdoğan. À la lassitude provoquée par la longévité de son règne s’ajoute l’image d’un chef d’État perçu comme trop moralisateur et conservateur, ce qui renforce, chez une part importante des moins de 35 ans, le rejet de l’hégémonie de l’AKP et de son leader. La participation importante des jeunes aux manifestations organisées par le CHP constitue ainsi une donnée nouvelle.

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