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Géorgie : la fin du rêve européen ?

Alors que 20 % de son territoire est occupé par la Russie, la Géorgie se fracture entre les tenants d’une destinée européenne et ceux préférant un rapprochement avec Moscou. Dans la foulée de la guerre en Ukraine, Tbilissi a obtenu fin 2023 le statut de candidat à l’Union européenne (UE). Mais le parti russophile Rêve géorgien, au pouvoir depuis 2012, remporte les législatives d’octobre 2024.

Les résultats des élections donnent une large victoire au Rêve géorgien (53,9 % des voix et 89 sièges sur 150) face à une opposition dispersée entre les partis europhiles Coalition pour le changement (11 % et 19 sièges), Unité pour sauver la Géorgie (10,2 % et 16), Géorgie forte (8,8 % et 14) et Pour la Géorgie (7,8 % et 12). Ils sont toutefois contestés, plongeant le pays dans une grande instabilité.

Une dérive illibérale

Depuis son accession à l’indépendance en 1991 et la chute de l’URSS, la Géorgie s’est rapprochée de l’UE, tout en voyant ses relations avec la Russie se dégrader. La « révolution des roses » en 2003 permet à la coalition menée par Mikheil Saakachvili de remporter les élections législatives et présidentielle de 2004. Il conduit une politique de rapprochement avec l’Europe et l’OTAN. Mais Moscou s’y oppose en exerçant des pressions économiques et politiques sur son voisin (sanctions, coupure des échanges commerciaux, restrictions touristiques…).

Le paroxysme des tensions est atteint lors d’une guerre de cinq jours en août 2008, qui voit l’armée russe aux portes de Tbilissi. Dans le contexte de la reconnaissance du Kosovo par les Américains et plusieurs pays occidentaux, les Russes s’opposent à la tentative géorgienne de reprendre l’Ossétie du Sud et valident l’indépendance de cette région séparatiste, ainsi que celle de l’Abkhazie. Ils y maintiennent une présence militaire tout en accordant la citoyenneté russe aux Abkhazes et aux Ossètes qui le souhaitent. À la suite de cette défaite, le pouvoir est malmené par l’opposition, alors unie au sein du Rêve géorgien, fondé et financé par le milliardaire prorusse Bidzina Ivanichvili. Il remporte toutes les législatives depuis 2012, et ses candidats, Guiorgui Margvelachvili et Salomé Zourabichvili, les présidentielles de 2013 et 2018, respectivement.

L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 convainc Salomé Zourabichvili de s’éloigner des positions du Rêve géorgien pour soutenir l’adhésion à l’UE, s’opposant au gouvernement d’Irakli Garibachvili (2021-2024), qui tente de la destituer, puis de celui d’Irakli Kobakhidze (depuis février 2024). En mai 2024, le pays connaît d’importantes manifestations antigouvernementales après l’adoption d’une loi d’inspiration russe pour contrer l’« influence étrangère ». Cette norme oblige toute ONG ou tout média recevant plus de 20 % de son financement de l’extérieur à s’enregistrer en tant qu’« organisation poursuivant les intérêts d’une puissance étrangère ». En octobre, un autre texte polémique est voté pour restreindre les droits des personnes LGBTQ+.

Un rêve européen contrarié

La volonté d’adhésion à l’UE et à l’OTAN est inscrite dans la Constitution géorgienne. Pourtant, si le pays n’entretient plus de relation diplomatique avec Moscou depuis la guerre de 2008, un rapprochement est tangible depuis l’accession au pouvoir du Rêve géorgien. Tbilissi a ainsi refusé d’imposer des sanctions contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine en 2022 et d’accueillir sur son sol des opposants au Kremlin. La majorité de la population soutient l’adhésion à l’UE : selon l’Eurobaromètre de novembre 2024, 69 % des Géorgiens estiment que l’appartenance de leur pays à l’Union serait une bonne chose, contre seulement 5 % qui pensent le contraire. Mais le discours instillé par la Russie sur la « perte des valeurs familiales » qu’elle sous-entendrait porte ses fruits dans une société conservatrice.

Dans ce contexte tendu, le Parlement européen a condamné les législatives du 26 octobre, qui « ne respectaient pas les normes internationales », soulignant des irrégularités et réclamant de nouvelles élections. Réaction de l’exécutif prorusse : un report des négociations d’adhésion à l’UE à fin 2028. Des manifestations ont alors lieu tous les jours à Tbilissi pour dénoncer un gouvernement et un Parlement présentés comme illégitimes. Elles ont le soutien de la présidente Salomé Zourabichvili, qui a annoncé rester à son poste malgré la fin de son mandat en décembre 2024. 

La Géorgie, entre Russie et Union européenne 
Article paru dans la revue Carto n°87, « Mondialisation des océans », Janvier-Février 2025.

À propos de l'auteur

Thibaut Courcelle

Maître de conférences en géographie à l’Institut national universitaire Champollion (Albi), analyste pour Carto.

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

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