Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023, Israël et l’Iran s’affrontent à coups de missiles, avec des cibles précises, comme pour éviter un conflit ouvert. Tandis que l’État hébreu privilégie la sécurité de son territoire, quitte à s’engager sur plusieurs fronts, la République islamique laisse agir en première ligne ses « proxies », des milices qu’elle parraine au nom de la « résistance ». Dispose-t-elle des capacités pour un combat direct ?
Isolement et autoritarisme obligent, on ne sait que très peu de choses sur la réalité des armements de l’Iran, qui entretient à dessein un flou lui permettant de jouer la carte de la dissuasion. Si les experts estiment à une douzaine le nombre de services de renseignement actifs, on peut grossièrement présenter le système de défense du pays ainsi. Le Guide suprême de la révolution reste l’autorité supérieure, et il peut compter sur le Conseil suprême de sécurité nationale pour protéger le régime des menaces intérieures et extérieures. Réunissant les plus hauts dirigeants civils et militaires, il se positionne au sommet d’un organigramme politico-militaire composé de deux grandes structures : les forces armées (Artesh, selon l’acronyme en persan) et les Gardiens de la révolution (pasdaran).
Un corps militaire bicéphale
Pour obtenir des données, il faut se référer à des organismes internationaux sans aucun lien avec Téhéran, ou à des services de renseignement étrangers. En 2023, selon l’International Institute for Strategic Studies (IISS), l’Artesh regroupe 420 000 soldats, dont 350 000 appartiennent à l’armée de terre (1). À titre de comparaison, Israël en compte 169 500, l’Arabie saoudite 257 000, la France 203 850, les États-Unis… 1,32 million. Quant aux pasdaran, leur effectif est estimé à 190 000. Les deux corps possèdent des bases dans l’ensemble du pays, notamment le long du golfe Persique, une zone stratégique pour le commerce mondial des hydrocarbures (2).
Cette double organisation doit être complétée par deux institutions semi-indépendantes : la Force de mobilisation de la résistance, appelée par l’acronyme persan Bassidj et rattachée aux pasdaran, et la police ou NAJA. La première s’est fait connaître en 1980 quand, quelques mois seulement après sa création, elle a été envoyée au front pour combattre les Irakiens durant huit ans. Elle en garde un grand prestige et s’installe dans le paysage social avec quelque 600 000 membres actifs, qui jouent un rôle dans la répression intérieure au service de la République islamique. La seconde, forte d’environ 260 000 policiers en uniforme, relève du ministère de l’Intérieur.
En ce qui concerne l’armement, encore une fois, le recours à des organismes indépendants est de rigueur. En 2023, selon l’IISS, l’Iran affiche un budget de défense de 7,4 milliards de dollars, loin derrière Israël (19,2 milliards) et l’Arabie saoudite, « championne » du Moyen-Orient avec 69,1 milliards. Soumise à des sanctions, la République islamique n’a accès ni au marché international ni aux devises comme ses voisins. Sur la période 2019-2023, d’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’Iran représente 0,2 % des exportations mondiales d’armes, un secteur dominé par les États-Unis (42 %) et la France (11 %). Ses clients sont d’autres « parias » : la Russie, le Venezuela et le Yémen des houthistes.
Une force de dissuasion affaiblie
Dès 1979, en raison de l’effort de guerre à fournir contre l’Irak entre 1980 et 1988, l’Iran a développé une industrie nationale de l’armement. En 2023, l’IISS estime que le pays possède, entre autres, 265 avions et 70 navires de combat, 19 sous-marins, 6 798 pièces d’artillerie. Mais cet équipement serait obsolète, une partie étant un héritage de la période prérévolutionnaire de 1979 et une autre d’origine soviétique, tandis qu’Israël jouit des technologies les plus sophistiquées grâce au soutien américain. La Russie pourrait aider Téhéran à réduire cet écart, mais Moscou concentre ses forces sur l’Ukraine depuis 2022. La République islamique compte sur une quinzaine de types de missiles balistiques avec une portée allant de 50 à 2 000 kilomètres environ. Jusqu’à présent, aucun n’a été lancé sans préavis donné aux Américains, et tous ont été interceptés par la défense israélienne avec l’appui des voisins arabes.
Voici une présentation matérielle des capacités iraniennes face à celles d’un Israël technologiquement plus avancé et, surtout, décidé à combattre tous ses ennemis. Ce n’est pas le cas de la République islamique. Affaiblie par les frappes israéliennes contre ses fabriques d’armes en Syrie, des membres du Hezbollah et des pasdaran, elle est consciente qu’un affrontement direct lui serait fatal. D’autant que le contexte intérieur n’est en rien favorable : le régime est remis en question depuis le soulèvement populaire de septembre 2022 et l’émergence du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». La jeunesse iranienne aspire à un avenir meilleur, sans armes. De plus, l’Artesh et les pasdaran ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, chacun privilégiant ses propres intérêts. Sur la scène internationale, Téhéran préférera un cadre régional apaisé, car le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 n’augure rien de bon pour la République islamique, avec qui le président américain ne veut rien négocier à part sa disparition. G. Fourmont
Notes
(1) IISS, The Military Balance 2024, 2024.
(2) Defense Intelligence Agency, Iran Military Power: Ensuring Regime Survival and Securing Regional Dominance, 2019.
















