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Artillerie automotrice. Les grandes manœuvres ont commencé

La guerre d’Ukraine a largement démontré l’importance des feux dans la profondeur, l’exemple le plus évident étant l’usage massif de drones FPV qui augurent à présent des « no go zones » de 20 à 25 km de part et d’autre des lignes de contact. Mais ces derniers ne résolvent pas tout. L’artillerie, qu’il s’agisse de la saturation ou de tirs de précision, a conservé une pertinence qui ne s’est pas limitée aux premières phases du conflit. Or, en la matière, les lignes bougent, avec des enjeux technologiques et industriels importants.

Si la production des munitions et sa montée en puissance a, à raison, focalisé l’attention des observateurs ces trois dernières années (1), plusieurs tendances se dégagent dans le domaine des obusiers en tant que tels. Premièrement, l’artillerie contemporaine n’est plus que marginalement tractée, sauf en Inde (Dhanush, ATAGS) et à Singapour (Pegasus). À part quelques ATAGS livrés à l’Arménie, ces matériels ne se sont pas imposés sur le marché export. Quant au M-777, plus aucune commande n’a été observée pour des engins neufs, dont la production va revenir au Royaume-Uni. Il est vrai que son concept d’utilisation par l’US Army – qui nécessite des hélicoptères lourds – laisse dubitatif au regard des leçons ukrainiennes. On note par ailleurs qu’au 15 mai 2025, 102 avaient été perdus sur 197 livrés à Kiev selon les estimations, conservatrices, du blog Oryxspioenkop.

Les automoteurs de 155 mm à roues prolifèrent

Un deuxième aspect est la disparition du calibre de 152 mm, à l’exception des cas russe et nord – coréen, la Chine étant passée au 155 mm, tout en conservant le 122 mm. Il faut y ajouter la question de la longueur des tubes, essentielle pour l’accroissement de la portée. Le 52 Cal. (52 fois le calibre de l’arme) est ainsi devenu une norme en Europe, au Japon et en Corée du Sud, alors que les M‑109A7 américains, dernière itération en date du système, en restent à 39 Cal. BAE Systems teste toutefois un canon de 52 Cal. En Chine, le PCL‑181 passe également au 52 Cal. après que le PLZ‑05 a été doté d’un canon de 45 Cal. Les 2S35 Koalitsiya‑SV russes ont une longueur de tube de 52 Cal. (2), mais les 2S43 Malva sur roues (3) ont un canon de 47 ou de 49 Cal. et le 2S19 a un canon de 47 Cal. Enfin, il faut ajouter que la production de tubes en tant que pièces détachées permettant de poursuivre le combat dans la durée devient elle aussi un enjeu majeur. 

Un troisième point porte sur la diversification des munitions, qui entraîne celle des effets. Au – delà des obus explosifs classiques, des munitions cargo intégrant des sous – munitions antichars – typiquement le BONUS franco – suédois pour lesquels Stockholm vient de passer une nouvelle commande (4) – et des obus à guidage de précision, on observe un regain d’intérêt pour les obus à fragmentation. Surtout, si une attention plus grande est portée aux obus RAP (Rocket assisted projectiles), il faut aussi constater la recherche de solutions disruptives, comme des propulsions à ramjet pour obus de 155 mm. Nammo a ainsi travaillé à un tel obus, d’abord seul puis en collaboration avec Boeing. La portée annoncée dépasserait 150 km suivant l’obusier utilisé. La Defence research and development organization (DRDO) indienne a récemment présenté un système similaire. Dans les deux cas, il n’est pas encore question de production en série.

Quatrièmement, il faut également constater que la roue tend à dominer la conception de nouveaux obusiers. C’est évidemment le cas pour le CAESAR et ses évolutions, mais aussi pour le RCH‑155 allemand dont le module de tir, bien qu’il puisse être installé sur des châssis chenillés, est essentiellement positionné sur des engins à roues suivant les demandes des clients (5). En Finlande, l’ARVE qui doit accompagner la renaissance de l’artillerie côtière couple un K98 de 155 mm et un châssis 8 × 8. L’ATMOS israélien et le Nora B12 serbe sont également à roues, tout comme les nouveaux systèmes tchèques (Morana et Dita) et slovaques (Eva et Bia). En Russie, le Malva connaît une mise en production plus rapide – et plus aisée pour l’industrie – que le Koalitsiya. Les différentes versions du Bohdana ukrainien sont systématiquement sur roues (6), tout comme les obusiers chinois les plus récents, qu’il s’agisse des PCL‑09, PCL‑161 et PCL‑171, du PLL‑09 (tous en 122 mm) ou du PCL‑181 en 155 mm. Après l’heure de gloire du PzH2000, la seule exception est désormais le K9 sud – coréen, qui constitue à présent le principal automoteur chenillé occidental – et dont le succès, emmené par la Pologne, est remarquable, avec 998 exemplaires reçus, commandés ou envisagés en Europe.

Une concurrence plus farouche

L’avant-dernière tendance porte sur les structures de force. En Europe, les volumes d’artillerie se sont effondrés, pas tant dans les années 1990 que depuis les années 2000 (voir tableau ci-dessous) – à tel point que certains États ont perdu leur artillerie de 152/155 mm. Même pour ce qui concerne les matériels achetés dans le cadre d’une modernisation – 225 PzH2000 allemands en leur temps, par exemple –, le nombre d’engins effectivement déployés a été réduit. On note toutefois quelques modernisations et que plusieurs États cherchent à remonter en puissance – même si les cibles restent faibles. Exemple typique, la Suède et la Norvège envisageaient initialement d’acquérir 24 obusiers modernes, avant de passer chacune à une cible de 48. C’est certes 100 % d’augmentation, mais une fraction seulement de ce dont elles disposaient au sortir de la guerre froide…

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