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Chine : méthodes et enjeux d’une lutte informationnelle

Du point de vue de Pékin, dans quel cadre doctrinal s’inscrit la lutte informationnelle ? Quels sont les objectifs poursuivis à travers cette approche ? 

P. Charon : La réflexion stratégique et la lutte informationnelle en Chine font l’objet d’une élaboration conceptuelle extrêmement dynamique, puisqu’elle mobilise à la fois les administrations, les think tanks et les universités, avec un nombre considérable de publications scientifiques sur le sujet. L’un des écueils du prisme européen est de sous-estimer l’ampleur et la richesse de ces débats. Cela s’explique en partie par une traduction partielle des travaux produits en Chine et par l’opacité délibérée du système chinois. 

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de distinguer la « doctrine » de la « théorie ». La première implique une formalisation officielle et une adoption institutionnelle. Si dans le domaine de l’influence, il n’existe pas de doctrine officielle, de nombreuses théories sont activement discutées dans les cercles académiques et stratégiques. Par ailleurs, les chercheurs chinois, y compris les ingénieurs, les militaires et les universitaires, travaillent activement à théoriser les effets des réseaux sociaux, notamment afin de comprendre comment influencer l’opinion publique à travers ces plateformes. 

Le concept central qui oriente la pensée chinoise en matière d’influence informationnelle est celui de « front uni ». Il s’agit d’un concept ancien, dû à Lénine, que le Parti communiste chinois a ensuite repris, adapté, puis institutionnalisé après 1949. L’idée principale du front uni est de rallier à la cause du Parti ceux qui n’en sont pas membres et de neutraliser ceux qui pourraient devenir des adversaires potentiels. C’est une approche en cercles concentriques avec, au centre, le Parti lui-même ; puis les citoyens chinois non-membres du Parti ; ensuite, la diaspora ; et enfin, les sociétés étrangères. Dans chacun de ces cercles, l’objectif est de diffuser les discours et récits du Parti, tout en faisant taire l’opposition. Plus le cercle est proche du centre, plus le contrôle est étroit et stratégique.

En parallèle de ce concept fondamental se trouve la doctrine officielle, d’origine militaire, des « Trois guerres ». Elle renvoie à l’action non cinétique, c’est-à-dire qui n’implique pas de destruction physique, mais repose sur la manipulation des perceptions, des récits et du droit international, bien que ses applications concrètes restent encore opaques. Si cette doctrine a fait l’objet de nombreuses publications dans les années 2000, elle est beaucoup moins mobilisée aujourd’hui. Du point de vue de Pékin, il existe une continuité historique entre la guerre psychologique et la lutte informationnelle. Un segment émergent serait la « guerre cognitive », laquelle repose sur l’idée que les stratégies d’influence doivent prendre en compte le fonctionnement cognitif des individus — la manière dont le cerveau humain traite l’information — pour être efficaces. 

Pour mettre en œuvre cette vision à l’intérieur comme à l’extérieur, quels sont les principaux acteurs impliqués ? Vous avez évoqué en 2024 un risque de concurrence entre les différents organes : qu’en est-il réellement ? Quel est l’état de nos connaissances sur ce terrain ?

Nous commençons à avoir une connaissance relativement solide des acteurs chinois impliqués dans l’influence informationnelle, même si le système reste, dans l’ensemble, très opaque. L’architecture centrale est articulée autour des trois piliers du régime que sont le Parti, l’État et l’Armée. Cette tripartition n’est pas qu’organisationnelle : elle reflète des logiques opérationnelles distinctes et potentiellement concurrentes. Au sein du Parti communiste chinois, plusieurs organes jouent un rôle stratégique, notamment le département du Front uni, le département des Liaisons internationales et le département de la Propagande. Ces structures clairement identifiables sont chargées de la diffusion des contenus informationnels du Parti, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Du côté de l’appareil d’État, ce sont principalement les services de renseignement qui sont mobilisés, complétés par certains organismes spécialisés, comme le Bureau des affaires taïwanaises. Enfin, dans le champ militaire, d’autres structures encore prennent en charge les volets non cinétiques de la guerre. 

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