La Grande Guerre du Nord, qui opposa la Suède aux autres puissances riveraines de la Baltique entre 1700 et 1721, est particulièrement méconnue en France. Contemporaine du dernier grand conflit du règne de Louis XIV pour la succession à la couronne d’Espagne (1702-1713/1714), elle est souvent traitée comme un affrontement périphérique. Or, la guerre septentrionale est d’une importance majeure pour l’histoire de l’Europe du Nord et pour l’ensemble du continent.
La Grande Guerre du Nord scella le déclin de la puissance suédoise, qui dominait le monde baltique au XVIIe siècle, et révéla la puissance russe à l’Europe. L’appellation vient du suédois Stora nordiska kriget, pour la distinguer d’autres conflits de grande ampleur qui s’étaient précédemment déroulés dans la même région, comme la guerre nordique de Sept Ans (1563-1570) ou la première guerre du Nord (1655-1660). En effet, à bien des égards, la Grande Guerre du Nord s’inscrit dans la lignée d’affrontements antérieurs qui avaient déjà vu la Suède combattre un, deux, voire trois ennemis simultanément. À chaque fois, plus ou moins aisément, les Suédois étaient sortis vainqueurs de la guerre ou, du moins, ils n’avaient pas eu à céder de territoires. Mais en 1700, lorsque les premiers coups de canon tonnèrent aux alentours de Riga, les choses se déroulèrent différemment.
La formation de la coalition anti-suédoise
Dans l’historiographie suédoise, la période 1560-1718 est connue sous le nom d’époque de la Grandeur (Stormaktstiden). La Suède possédait alors des territoires répartis sur la majeure partie des littoraux de la mer Baltique, ce qui en faisait la première puissance du Nord. À l’Est, outre le grand-duché de Finlande intégré au royaume depuis le Moyen Âge, Stockholm étendit son autorité sur les territoires baltes (Ingrie, Estonie, Livonie) à partir des dernières décennies du XVIe siècle. À l’issue de leur participation à la guerre de Trente Ans, entre 1629 et 1648, les Suédois acquirent plusieurs territoires dans le Nord de l’Allemagne : la Poméranie occidentale ainsi que les duchés de Brême et de Verden. Pour la première fois dans son histoire, la Suède était considérée comme une grande puissance européenne. Son roi était garant des traités de paix de Westphalie et contrôlait une large part du commerce de matériaux de construction navale et de céréales produits en Baltique. Mais ce qui a été appelé « l’empire suédois » présentait cependant d’importantes faiblesses. Tout d’abord, il ne comptait qu’environ 2 500 000 d’habitants de cultures différentes répartis dans des territoires dispersés autour de la Baltique mais, surtout, il était entouré d’ennemis.
L’empire suédois s’était constitué à la faveur d’une série de guerres victorieuses. En 1688, l’envoyé anglais en Suède, John Robinson, concluait sa description de la situation du pays en observant : « Tous les voisins de la Suède en ont été mécontentés et ils attendent l’occasion de recouvrer leurs pertes, si bien que la Suède ne peut fermement compter sur l’amitié du Danemark, de la Pologne, de la Moscovie et des autres princes voisins. (1) » En 1697, l’heure de la revanche semblait avoir sonné : le nouveau roi de Suède, Charles XII, était un adolescent de 15 ans et les puissances occidentales, toujours désireuses de préserver la paix en Baltique, étaient alors préoccupées par la succession espagnole. Les Danois voulaient, d’abord, se libérer de la menace du duc de Holstein-Gottorp, l’allié traditionnel de la Suède qui se trouvait à leur frontière sud ; ensuite, recouvrer les provinces méridionales de la péninsule scandinave, perdues au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, qui leur permettraient de rétablir leur contrôle sur les deux rives du détroit du Sund. Les Polonais, quant à eux, espéraient reprendre la riche province de Livonie, avec le port de Riga, le plus actif de la région. Enfin, les Russes étaient déterminés à gagner un accès à la mer Baltique, ce qui nécessitait de chasser les Suédois d’Ingrie et d’Estonie. Cette ambition trouvait ses racines dans le règne d’Ivan IV le Terrible, au cours duquel les Russes avaient conquis l’Ingrie en 1558 avant de la perdre au profit des Suédois en 1581. Tout au long du XVIIe siècle, les Russes se trouvaient privés d’un accès à la mer Baltique et, par conséquent, ne pouvaient commercer directement avec l’Occident alors même que leurs produits, en particulier les matériaux de construction navale, étaient l’objet d’une forte demande sur le marché européen.
Sur fond d’une inimitié partagée, Frédéric IV de Danemark, Auguste II de Pologne, également électeur de Saxe, et le tsar Pierre Ier de Russie, conclurent une alliance pour lancer une attaque coordonnée contre la Suède. Le 12 février 1700, les troupes saxonnes entraient en Livonie suédoise et marchaient sur Riga ; le 20 mars, les soldats danois pénétraient au Holstein-Gottorp, l’allié de la Suède. Lorsqu’il en fut informé, Charles XII, sans se départir de son flegme, déclara : « Il est étrange que mes deux cousins veuillent la guerre. Qu’il en soit ainsi. […] Nous avons une cause juste. Dieu nous aidera. Je vais d’abord en terminer avec un, puis je pourrai toujours aller parler avec le second. (2) » La Grande Guerre du Nord commençait.














