Ce rééquilibrage systémique permis par le déclin relatif de la puissance dominante donne l’opportunité aux autres puissances régionales de favoriser l’émergence d’un ordre multipolaire. Ces dernières assoient leur propre puissance sur la base d’une stratégie des grands espaces géopolitiques, en s’appuyant sur la logique d’espace vital (Lebensraum en allemand). Cette logique est suivie et partagée par des leaders tels que Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi, Luiz Inácio Lula da Silva, Javier Milei ou encore Recep Tayyip Erdoğan, mais également par Donald Trump. Désireux d’établir et de contrôler leurs propres écosystèmes, ces leaders nationalistes et autoritaires cherchent à développer leur propre sphère d’influence exclusive. Selon cette logique, chaque région serait alors dominée par une puissance régionale suivant une relation centre-périphérie avec les autres pays de la région. On observe cette stratégie dans les revendications de Trump sur le Groenland, le Canada ou encore le canal de Panama, dans l’invasion de l’Ukraine par la Russie, dans les revendications chinoises en mer de Chine méridionale, ou encore au Brésil avec une politique de voisinage.

Il s’agit essentiellement de chercher à favoriser un rapprochement entre des États à proximité géographique, dont la densité des interactions est plus importante entre eux qu’avec les acteurs externes, autour d’un noyau central : la puissance régionale. Ce rapprochement, que la sociologie politique identifie comme de la socialisation, est consenti (hégémonie) ou forcé (impérialité), l’acteur puissant cherchant à asseoir sa domination sur sa périphérie. Les blocs régionaux résultant de ces dynamiques géopolitiques pourraient être plus stables au niveau interne, mais seraient soumis à des tentatives de déstabilisation externe, notamment à travers les guerres par procuration et les conflits hybrides. En effet, en définissant leurs espaces vitaux, les grandes puissances se chevaucheraient et s’entrecroiseraient, se disputant les sphères d’influence partagées, ces fameuses zones tampon ou lignes de fracture. Cette logique géopolitique est renforcée par une logique géoéconomique marquée par un retour vers le protectionnisme, la sécurité et la souveraineté économiques, ainsi que la chasse aux matières premières. Ce repli géoéconomique s’accompagne à son tour d’un repli civilisationnel caractérisé par le narratif de l’État-civilisation.
Alors que l’interdépendance économique permet la formation d’un lien entre les États, freinant par là même les appétits impérialistes, ce repli régional risque de réduire cette interdépendance, la logique mercantiliste de jeu à somme nulle prenant le pas sur une approche gagnant-gagnant. À terme, cette logique mercantiliste encouragerait très probablement une opposition plus forte. Dans ce nouveau monde, les pays en périphérie, incluant en grande partie ce que l’on appelle communément le « Sud global », seraient de plus en plus la proie de grandes puissances prédatrices. L’impuissance structurelle des régions semi et sous-développées les rendrait plus facilement vulnérables face aux instabilités et aux ingérences.
Le monde qui se structure serait fragmenté, régionalisé en différents empires. Chaque empire régional se distinguerait des autres par une identité propre, une dynamique économique et de sécurité spécifique et des institutions régionales. Les blocs régionaux se caractériseraient de plus en plus par des normes commerciales, technologiques et numériques exclusives à chaque région, des systèmes de paiement et des monnaies de réserve différents, ce qui mènerait à une balkanisation des relations internationales. La relation entre ces empires serait de plus en plus transactionnelle et se concentrerait sur le plus petit dénominateur commun.
La recherche de sécurité et les appétits impérialistes des puissances régionales les pousseraient par ailleurs à étendre leur région. Les espaces géopolitiques des empires se chevaucheraient, ce qui mènerait à des conflits inter-empires pour affaiblir le voisin et maximiser sa propre puissance. Les empires plus petits ou plus faibles seraient à leur tour la proie de leur voisin plus puissant.
Ainsi, le principal défi stratégique de ce monde multipolaire en formation est d’éviter les conflits résultant des interactions complexes et incontrôlables d’acteurs puissants, trop nombreux et trop gourmands pour l’enveloppe fermée du monde. En effet, la multipolarité est une structure du système mondial bien plus complexe et bien plus instable qu’un système dominé par une seule puissance. Chaque puissance agit selon ses propres valeurs et intérêts, créant une situation précaire de relations coopératives ou conflictuelles qui se font et se défont rapidement au gré de l’intérêt ou de l’enjeu du moment. Un monde aux centres de puissance multiples devient source d’instabilité par son manque de clarté sur les responsabilités de chacun et les alliances entre États, voire l’action d’acteurs non étatiques. Le politologue américain Kenneth Waltz estimait ainsi que « dans un monde multipolaire, la complexité des interactions augmente la probabilité d’erreurs d’appréciation et de conflits ». Niall Ferguson partage ce point de vue : « Malheureusement, l’alternative à une superpuissance unique n’est pas une utopie multipolaire, mais le cauchemar anarchique d’un nouveau Moyen Âge. (3) »
Alors que l’on pourrait voir favorablement un rééquilibrage des relations de puissance dans le système international, un ordre mondial multipolaire est surtout source de nombreux défis en matière de stabilité et de développement. Tout comme le souligne Richard N. Haass, l’un des enjeux fondamentaux d’un ordre multipolaire tient dans l’incapacité des puissances à s’accorder sur l’organisation et le fonctionnement des relations internationales. En l’absence de règles et normes consensuelles régulant les relations interétatiques, ainsi que de sanctions en cas de transgression, un « fossé » se creuse entre les puissances régionales, chacune régulant et gouvernant son espace et ses relations avec les autres puissances régionales comme elle l’entend (4). C’est bien l’éternel débat qui ressurgit ici : in fine, un monde unipolaire n’est-il pas plus stable qu’un monde multipolaire ? Par ailleurs, puisque des appétits impérialistes ressurgissent inévitablement, la multipolarité n’est-elle pas simplement une étape vers une unipolarité mondiale ?













