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Exportations américaines d’armement en Europe : le mythe de la « forteresse Europe » et les ventes FMS

L’Europe ferme-t-elle ses marchés d’armement aux entreprises des États-Unis ? À écouter les décideurs américains, cela semblerait être le cas. Sous l’impulsion de la Commission européenne, elle se transformerait en « forteresse » réservée aux équipements européens. Pourtant, les statistiques révèlent une tout autre image : la prédominance des contrats aux fournisseurs américains via le programme FMS (Foreign military sales). Que recouvre ce programme ? Comment assure-t-il une part de marché gigantesque aux armements américains en Europe ?

La dépendance des pays européens aux livraisons américaines de matériel militaire est un sujet polémique des deux côtés de l’Atlantique. L’administration Trump accuse constamment l’Union européenne de mettre en place des barrières protectionnistes pour favoriser les entreprises européennes au détriment des groupes américains. Ce qui n’est pas sans rappeler l’idée d’une « forteresse Europe » dans l’armement, déjà évoquée par certains think tanks de Washington au tournant du siècle (1).

Pourtant, le marché européen est loin d’être fermé aux livraisons américaines. Au contraire. Alors que les échanges semblaient s’équilibrer il y a quelques années, les livraisons américaines en Europe s’envolent depuis 2018 quand les livraisons européennes aux États-Unis stagnent (et se concentrent sur des produits intermédiaires). L’une des raisons qui favorisent l’achat de matériel américain par les Européens est sans l’ombre d’un doute le programme « Foreign military sales » (FMS) du Pentagone. D’autres voies d’exportation existent pour les entreprises américaines (Foreign military financing, Direct commercial sales, etc.), mais l’essentiel des exportations américaines passe par le programme FMS.

Une étude récente du think tank bruxellois Bruegel (2) a établi une analyse approfondie des ventes FMS entre 2008 et 2025 qui porte un regard objectif sur les flux d’armement entre les deux rives de l’Atlantique. Les données associées donnent donc une bonne approximation de l’ampleur des livraisons américaines en Europe. L’étude de Bruegel est donc précieuse… et très parlante.

Si, pendant de nombreuses années, les ventes FMS concernaient principalement le Moyen-Orient et l’Asie – Pacifique, les pays européens sont devenus les premiers contractants, avant même l’invasion russe de l’Ukraine. Selon Bruegel, l’Europe représentait seulement 8 % (en valeur) des notifications FMS pour 2008-2013, mais elle passe à 29 % pour 2014-2021 et à près de 50 % pour 2022-2025, avec des commandes cumulées de 190 milliards de dollars sur un total de 383 milliards.

Ces commandes sont disproportionnées non seulement par rapport aux livraisons européennes aux États-Unis, mais aussi si nous les comparons à la taille du marché européen de l’armement. Le ratio calculé par Bruegel est éloquent : l’Europe est inondée d’armements américains, en particulier ces dernières années. Elle est bien loin d’être une forteresse impénétrable pour les entreprises américaines.

La menace russe explique en partie l’augmentation du nombre de contrats FMS en Europe. Il ne faut pas non plus négliger le fait que les commandes récentes correspondent à un cycle de rééquipement des armées. En effet, les F‑35 remplacent les F‑16 et F‑18 achetés à partir des années 1970 ou les matériels soviétiques en fin de vie en Europe centrale et orientale. Toutefois, cela ne saurait suffire pour comprendre l’importance des contrats FMS signés ces dernières années.

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