Les conditions nécessaires
Ces processus de prolifération signalent un nivellement des capacités aérobalistiques, qui repose sur plusieurs dynamiques d’accessibilité, condition première de la mutation à l’œuvre. Certes, de nombreux systèmes ont vu leur prix s’effondrer, ce qui a permis à plus de pays de s’en doter. Le coût d’un drone FPV en Ukraine est ainsi compris entre 500 et 3 500 dollars, en fonction des options (vision de nuit, fibre optique, type de charge) retenues, soit bien moins que les 180 000 dollars d’un missile antichar Javelin. Les missiles de croisière de milieu de trame coûtent généralement autour de 100 000 dollars et il faut compter entre 30 000 et 100 000 dollars pour un OWA-UAV. Leurs performances ne sont évidemment pas comparables à celles d’un missile de croisière haut de trame comme le Tomahawk Block V qui, lui, coûte plus de deux millions.
Une deuxième forme d’accessibilité est industrielle, et l’on constate que les producteurs de drones, d’OWA-UAV ou de munitions téléopérées sont de plus en plus nombreux. Un entrepreneur kosovar a ainsi récemment présenté son OWA-UAV et le Nigeria produit des microdrones depuis quelques années déjà. Les missiles de croisière de milieu de trame sont quant à eux conçus pour une production de masse, aidée par la robotique, qui est d’ailleurs indispensable à leur modèle économique. Produire aujourd’hui est plus facile, avec cependant un bémol : qu’il s’agisse d’aviation ou de missilerie – a fortiori lorsqu’il est question de charges hypersoniques –, les coûts de R&D et de production limitent les possibilités industrielles. De même, y compris pour des systèmes à bas coûts, les dépendances et les approvisionnements sont des facteurs dimensionnants : les millions de drones FPV dépendent de quatre fois plus de moteurs électriques…
Ces deux premières accessibilités n’ont été rendues possibles que par l’existence d’une autre, technologique cette fois. Une première rupture s’est produite avec l’accès à des technologies comme le GPS et la miniaturisation/diffusion des récepteurs, offrant en retour un guidage relativement précis et qui, durant des années, n’a pu être brouillé que difficilement. À la fin des années 1990, l’Irak a ainsi pu modifier quelques – uns de ses missiles antinavires Styx avec des récepteurs GPS, les transformant en missiles de croisière d’attaque terrestre utilisés contre les forces américaines qui avaient débarqué au Koweït. Le développement de la géonavigation satellitaire a amplifié le phénomène, offrant aux forces une « masse abordable de précision ». Cela a certes permis aux grandes puissances de gagner en capacités et de renforcer leur statut international – que l’on songe au rôle de la bombe JDAM (Joint direct attack munition) pour la puissance aérienne américaine –, mais cela a également permis à des acteurs émergents, y compris des groupes irréguliers, de monter en puissance.
Une deuxième rupture a été constituée par les constellations satellitaires de communications. Elle n’est encore apparente que pour certains types de drones, augurant des guidages précis, à longue portée et des liaisons bidirectionnelles. Mais ces systèmes sont appelés à s’étoffer. Enfin, l’arrivée des IA, couplées aux systèmes optroniques, constitue une dernière rupture technologique avec des conséquences directes en matière d’identification de cibles et de frappe (capacités ATR/A – Automatic target recognition/attack), ainsi que de navigation. Face au brouillage GPS, des systèmes de « navigation à vue » émergent, fondés sur le repérage et l’identification de points de repèrent permettant la géolocalisation – comme le ferait un humain dans une ville. Reste cependant que si cette rupture induite par les IA possède un fort potentiel de diffusion, elle se heurte aussi à des goulets d’étranglement technologiques : masse et encombrement de l’électronique embarquée, besoins énergétiques. Dès lors, seuls des drones d’une certaine masse, des munitions téléopérées et les missiles de croisière sont susceptibles de bénéficier de cette rupture.
Reste également l’accessibilité en termes d’appropriation technologique et d’acquisition des compétences techniques, très diversifiée suivant les systèmes considérés. Le coût d’accès à l’aviation de combat et aux grands drones reste élevé en termes de transferts de compétences, qu’il s’agisse d’usage ou de maintenance. Il tend cependant à évoluer sur d’autres domaines aérobalistiques, avec un phénomène classique de dissociation entre des usages de plus en plus aisés – du fait d’interfaces adaptées – et une maintenance restant plus ou moins complexe suivant le système. Il n’en demeure pas moins que la formation des opérateurs est facilitée, y compris d’ailleurs dans le cas des drones FPV, par l’usage de la simulation. Elle rappelle, de ce point de vue, que la mutation aérobalistique ne vaut que par la maîtrise d’éléments liés au cyber et à la programmation, présents à bien des étages de la question de l’accessibilité. L’appropriation opérationnelle est ce qui permet de transformer la technique en capacité, et c’est sans doute là que le bât peut blesser : disposer de missiles et de drones n’est d’aucune utilité sans conceptions doctrinales adéquates ou sans systèmes de renseignement permettant le ciblage. Or plusieurs évolutions sont également à l’œuvre dans ces domaines et seront sans doute le principal facteur validant cette mutation.













