Taïwan fait face à une dégradation de la maîtrise de ses approches, où la Chine jouit désormais d’une liberté de manœuvre totale. Aussi les capacités de frappes sol-sol s’imposent-elles comme l’une des options possibles de contre-attaque pour Taïwan, qui poursuit discrètement leur développement depuis les années 1990. Toutefois, trois enjeux technologiques s’imposent à tout acteur développant des capacités de frappe contre la terre : la portée, la précision et la survivabilité des missiles balistiques et de croisière et des drones.
Deux enjeux spécifiques s’y superposent. Premièrement, la mobilité du système, qui doit être optimale afin de permettre aux capacités de frappe taïwanaises de survivre aux offensives chinoises en changeant de position. Deuxièmement, l’inventivité de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) taïwanaise qui doit développer, produire et moderniser rapidement des systèmes – missiles, drones, roquettes – destinés à frapper le continent chinois.
Le développement de capacités d’attaque sol-sol : une constante dans la stratégie taïwanaise
Le développement de capacités sol-sol par Taïwan remonte au début des années 1970 et est corrélé à son projet de disposer d’armes nucléaires. Ces deux efforts ont été menés par l’Institut national des sciences et technologies Zhongshan (NCSIST) (1). Toutefois, le développement d’armes nucléaires a cessé à la fin des années 1980 (2), à la suite de pressions américaines. Celui des capacités balistiques – les missiles Sky Horse
(天馬) et Ching Feng (青鋒) – s’en est alors trouvé ralenti, puisqu’il avait perdu sa vocation première. Il a progressivement retrouvé de la vigueur dans le contexte de la crise des missiles de 1995-1996, qui a rappelé la pertinence de l’usage de missiles de croisière et balistiques en cas de crise ouverte dans le détroit. Le développement de capacités balistiques reprit alors afin de frapper des cibles sur le territoire chinois. En parallèle, les progrès technologiques dans le ciblage ont permis de faire des missiles balistiques des armes de précision (3), ce qui profita au développement de programmes de missiles de croisière ; deux efforts toujours menés par le NCSIST dans le cadre de différents programmes.
Taïwan a pour objectif de créer « une interdiction multidomaine, une défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). La stratégie quadriennale de défense de 2025 (4) définit des « armes de frappe précise à long rayon d’action » (遠程精準打擊武器) comme éléments déterminants. Avec les capacités ISR et la création de commandements unifiés, ces armements – principalement des missiles balistiques et de croisière, des drones et de l’artillerie à longue portée – constitueront une « kill chain » (殺鏈) destinée à frapper des objectifs stratégiques disséminés sur le continent chinois.
Pour mener à bien cette stratégie, deux commandements organiques spécifiquement consacrés aux missions de frappe ont été créés. Le Commandement de la défense aérienne et des missiles de l’armée de l’air (空軍防空暨飛彈指揮部) fut constitué en 2017. Ce commandement organique a compétence en matière d’attaque sur le continent avec en dotation les missiles balistiques et de croisière actuellement déployés par Taïwan, et dispose aussi de capacités UAV en cours de livraison. Enfin, il a aussi pour mission d’assurer la défense aérienne du territoire.
Ce commandement sera complété par la création en juillet 2026 d’un Commandement du combat littoral (濱海作戰指揮部), dépendant de la marine, avec comme mission la surveillance des approches maritimes taïwanaises. Cette nouvelle unité englobe l’actuel escadron Hai Feng (中華民國海軍海鋒大隊), chargé du déploiement des missiles antinavires basés à terre ou sur lanceurs mobiles (Harpoon, Hsiung Feng II et III). Il ne peut être exclu que des missions de frappes sur le continent lui soient dévolues à terme.
Enfin, l’armée de terre taïwanaise a entamé le renouvellement de son artillerie à longue portée, et certaines de ses unités pourraient prendre part marginalement à des missions de frappes sur le territoire chinois, en particulier celles basées sur les archipels de Matsu et de Kinmen situés à proximité immédiate du continent chinois.
Les capacités de frappe sol-sol
Premièrement, Taïwan a lancé un programme de missile balistique. Le missile Sky Spear (天戟短程彈道飛), aussi nommé Sky Bow II B (天弓二B短程彈道飛彈) est un engin à courte portée (SRBM) développé par le NCSIST et dérivé du missile sol-air Sky Bow II (天弓二). Sa portée est estimée à 500 km, mais n’excède probablement pas 300 km. Il s’agit d’un missile de 1 150 kg à deux étages avec carburant solide, doté ou d’une tête explosive, ou d’une tête à sous – munitions. Déployé depuis 2001 et ayant fait l’objet d’un programme de modernisation en 2019, il est en mesure de frapper des cibles situées sur le littoral chinois, voire davantage dans la profondeur s’il est déployé sur les archipels de Matsu et de Kinmen jouxtant le continent. Taïwan a par ailleurs commandé 504 MGM‑140 ATACMS auprès de Lockheed Martin, en accompagnement de ses commandes de lance – roquettes multiples HIMARS passées depuis 2022. Le MGM‑140 est un missile balistique tactique à carburant solide, d’une portée de 300 km.














