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La doctrine nucléaire russe au regard de la guerre d’Ukraine

Certains analystes ont perçu la doctrine nucléaire russe de 2020 comme une évolution vers une plus grande transparence. Mais, dans le contexte de la seconde invasion de l’Ukraine, on peut aussi l’interpréter comme une forme de signalement, plus coercitif dans sa version de 2024. Comment caractériser l’évolution de la doctrine nucléaire russe depuis 2010 ?

Je commencerais par la doctrine nucléaire russe de 2000, car elle a constitué un fondement essentiel pour définir et comprendre les doctrines ultérieures. Depuis 2000, Moscou a proclamé la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire dans les conflits conventionnels « dans des circonstances critiques » et a également insisté sur la possibilité de l’utiliser dans les guerres régionales. Cette idée a été complétée par la définition de « dommages prédéterminés ». Dans les documents stratégiques russes des années 2000, la notion de « dommages prédéterminés » était précisément définie comme « les dommages subjectivement inacceptables pour l’ennemi, car supérieurs aux avantages que l’agresseur espère retirer de l’emploi de la force militaire ». Appliqué à une guerre régionale, devenue l’une des plus grandes craintes de la Russie depuis le précédent du Kosovo – et qui, selon les stratèges russes, pourrait découler d’un conflit local –, ce concept impliquait que l’« agresseur » soit susceptible de reculer après une analyse coûts/avantages s’il avait subi ou anticipé certains dommages causés par des armes nucléaires. Ce principe, bien qu’il ait été nié officiellement par les autorités russes jusqu’en 2020, était souvent qualifié en Occident de « stratégie d’escalade pour la désescalade ».

Initialement, ce principe a contribué à renforcer les aspects défensifs de la dissuasion, la Russie craignant une intervention occidentale dans ses conflits internes, tels que les guerres de Tchétchénie. En tant que catégorie officielle, la notion de « dommages prédéterminés » est devenue une preuve évidente de la pensée née en 2000 et qui, se manifestant de manière invisible dans la plupart des doctrines ultérieures, s’est parfaitement révélée dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. Bien que l’expression d’« escalade pour la désescalade » ne figure pas explicitement dans les doctrines officielles russes de 2010 et de 2014, l’escalade nucléaire a été officiellement proclamée comme le moyen de mettre fin aux conflits « à des conditions favorables à la Russie » (Présidence de la Russie, 2000). Cette dernière formulation apparaît comme l’outil idéal de gestion des conflits. Il ne s’agissait pas ici de l’escalade en tant que telle, mais de la menace d’escalade, devenue l’un des piliers de la stratégie de dissuasion de Moscou, et qui a conduit aux évènements tragiques de 2014 et de 2022.

Depuis 2014, avec l’annexion de la Crimée, la dissuasion russe, défensive, s’est progressivement muée en une « sanctuarisation agressive ». Après s’être emparé d’une partie reconnue du territoire d’un autre État, le président russe a scellé le fait accompli sous la menace nucléaire. Dans son interview pour le documentaire Crimée : Le chemin du retour à la patrie, il s’est déclaré prêt à placer les forces nucléaires en état d’alerte maximale en cas de tensions en Ukraine et en Crimée. On peut donc définir 2014 comme une nouvelle phase dans la stratégie de dissuasion russe, fondée sur la menace d’escalade. Depuis lors, la Russie considère sa dissuasion nucléaire comme lui permettant non seulement de préserver ses territoires reconnus, mais aussi de servir de prétexte à une expansion territoriale par l’agression. Après l’annexion de la Crimée, les Fondements de la politique d’État de dissuasion nucléaire de la Russie de 2020 ont commencé à consolider cette ligne rouge, affirmant que l’intégrité territoriale de l’État était le principal objectif protégé par sa dissuasion nucléaire. Cependant, cette question n’était mentionnée que dans l’introduction.

En 2024, après l’incursion ukrainienne dans l’oblast de Koursk, les Fondements de la politique de dissuasion nucléaire de la Russie ont été réorientés vers la défensive. Un nouveau paragraphe a été intégré à sa doctrine nucléaire, définissant une nouvelle « ligne rouge » quant à l’utilisation de l’arme nucléaire. Il s’agit notamment d’une « agression contre la Fédération de Russie et/ou la République de Biélorussie… par l’emploi d’armes conventionnelles, constituant une menace critique pour leur souveraineté et/ou leur intégrité territoriale ». Par ailleurs, la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire contre des États non nucléaires alliés à des États nucléaires ou à des coalitions laisse entrevoir la possibilité d’un recours au nucléaire contre l’Ukraine et certains États membres de l’OTAN. Cependant, le caractère détaillé de cette doctrine nuit parfois à sa crédibilité, de nombreux cas de non – respect de ses conditions d’application ayant déjà été constatés. L’exemple parfait en est l’opération ukrainienne « Spiderweb » qui a frappé les forces de représailles russes, mentionnée dans les doctrines nucléaires de 2020 et de 2024 comme un cas justifiant l’utilisation possible d’armes nucléaires.

À propos de l'auteur

Polina Sinovets

Directrice du Centre d’Odessa pour la non-prolifération (OdCNP), professeure associée au département des relations internationales, des sciences politiques et de la sociologie de l’Université nationale I. I. Mechnikov d’Odessa, Ukraine.

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