Dès le 19 janvier, les chefs de la colonne renvoyèrent les « moblots » au camp de base en raison de dissensions entre eux et les francs – tireurs, sans doute aussi parce qu’une expédition d’un millier d’hommes était trop difficile à dissimuler. Le 21, des éclaireurs firent connaître que le tunnel de Foug était bien gardé ; à Fontenoy, au contraire, il n’y avait que 50 soldats ennemis. C’est dans cette direction que se dirigea la colonne, franchissant nuitamment la Moselle dans un gros bateau trouvé sur place. Le 22 janvier à 5 h 30, elle frappait par surprise : le poste de garde, d’ailleurs réduit à 25 hommes par suite d’un détachement, fut neutralisé, les abords de l’objectif sécurisés. Peu après 6 h, une violente explosion anéantissait une pile du pont, faisant tomber deux arches dans la Moselle. Le 24 janvier, les francs – tireurs étaient de retour dans leur camp.
Hélas, cette opération fut sans lendemain, car les réparations auxquelles procédèrent les Prussiens permirent de rouvrir une voie dès le 4 février et les deux voies le 11 ; entre – temps, l’ennemi avait dérouté ses trains par la ligne des Ardennes et avait donc pu continuer à soutenir les troupes qui assiégeaient Paris. Du reste, l’armistice était intervenu dès le 28 janvier…
Mutations et survivances
Avec l’apparition de la puissance aérienne s’ouvrit une nouvelle page de l’histoire des frappes dans la profondeur. L’aviateur italien Giulio Gavotti l’inaugura pendant la guerre italo – turque en lançant quatre grenades sur les oasis libyennes d’Aïn Sefra et de Tadjourah (1er novembre 1911). Les Allemands suivirent l’exemple en envoyant un Zeppelin bombarder Liège dès le 6 août 1914, suivis par les Britanniques dont le Royal Naval Air Service attaqua la base de Zeppelin de Düsseldorf le 22 septembre suivant. Du côté français, le général Joffre, dans une note du 27 septembre, privilégia l’attaque de cibles militaires situées juste derrière le front (batteries d’artillerie et concentrations de troupes), mais dès le 1er février 1915, l’Instruction sur l’organisation et l’emploi des groupes de bombardement s’orienta vers les frappes aériennes dans la profondeur en identifiant comme objectifs prioritaires « les voies de communication (gares, voies ferrées, ponts), les quartiers généraux, les casernes, hangars à dirigeables, parcs d’aviation, les dépôts d’approvisionnement, les manufactures, les usines ». Le 26 mai 1915 de fait, les 18 avions du Groupe de bombardement no 1 frappaient les usines Badische Anilin de Ludwigshafen, qui produisaient une grande partie des explosifs et gaz asphyxiants utilisés par l’armée allemande.
Pour autant, les raids terrestres contre des cibles à haute valeur survécurent sur les théâtres d’opérations présentant des espaces lacunaires, donc autorisant des pénétrations en territoire ennemi. Ces raids offraient en effet une précision dont les frappes aériennes restèrent incapables jusqu’à la mise au point des bombardiers en piqué dans les années 1930. Mais l’aviation n’en contribua pas moins à leur succès en leur fournissant du renseignement, voire en leur assurant un appui tactique. En témoignent les raids que T. E. Lawrence conduisit en 1917 contre le chemin de fer du Hejaz, et où les dromadaires firent bon ménage avec les avions. La guerre civile russe illustra également cette logique : pendant la grande offensive que les armées blanches basées en Ukraine lancèrent sur Moscou dans l’été 1919, le général Mamontov, ayant appris par le renseignement aérien l’existence d’une faille dans le dispositif bolchevique, y lança 8 000 cavaliers qui dévastèrent les voies ferrées, les ponts et les entrepôts de l’Armée rouge. Il contribua ainsi aux succès initiaux de l’offensive, même si les Rouges reprirent ensuite l’initiative.
Citons enfin les raids amphibies conduits dans des eaux dont l’attaquant n’a pas la maîtrise. Ce type particulier de frappe dans la profondeur conserva sa pertinence dans les deux guerres mondiales : la raison en fut là encore son avantage en termes de précision. Si le raid britannique du 23 avril 1918 contre Zeebruges ne perturba guère l’activité des U – Boote qui y étaient basés, celui du 27 mars 1942 sur Saint – Nazaire détruisit la seule forme de radoub française assez grande pour abriter le cuirassé Tirpitz. Quant au commando britannique débarqué par sous-marin sur la côte libyenne en novembre 1941 afin de tuer Rommel, son assaut contre la villa de ce dernier échoua parce qu’il ne s’y trouvait pas.
La permanence des principes
À l’heure des missiles et drones de précision, la préhistoire de l’aérobalistique a encore beaucoup à nous apprendre, ou plutôt à nous rappeler. Aussi performants que soient les nouveaux procédés d’action, ils ne peuvent en effet s’affranchir des constantes de la guerre, en particulier l’importance du renseignement et l’économie des forces.
Du renseignement dépend la qualité du ciblage, essentiel à la réussite d’une frappe dans la profondeur : c’est grâce à son réseau d’espions que la « secte des Assassins » réussit ses attentats spectaculaires au Moyen Âge ; c’est faute d’un réseau aussi performant que les Britanniques manquèrent Rommel en 1941. Les frappes aérobalistiques d’aujourd’hui disposent des moyens de renseignement les plus perfectionnés de l’histoire : ils ont permis aux forces américano – israéliennes d’éliminer l’ayatollah Khamenei dès le premier jour de leur offensive de février 2026.
L’économie des forces, quant à elle, consiste à articuler finement l’action principale et les actions secondaires chargées d’en préparer la réussite. Les frappes dans la profondeur relèvent de ces dernières. Si elles ne sont pas synchronisées avec l’action principale, elles sont inutiles, à preuve le raid de Zrínyi, que le gros de l’armée impériale ne put exploiter à temps, ou inversement la destruction du pont de Fontenoy, entreprise trop tard pour empêcher la capitulation de Paris. A contrario, l’action de Grierson fut parfaitement coordonnée avec celle de Grant, d’où sa portée stratégique.
En somme, les limites des frappes dans la profondeur sont celles de l’approche indirecte, qui n’a généralement de sens que comme soutien à une approche directe. On peut objecter que des frappes massives dans la profondeur changent la donne, mais cela reste à démontrer, et pour tout dire, cela nous semble douteux. L’issue de la guerre en cours au Moyen – Orient sera déterminante à cet égard.
Notes
(1) Aujourd’hui Osijek, dans l’est de la Croatie.
(2) Soldats de la garde nationale mobile.
Légende de l’image en première page : L’arrivée des troupes de Grierson à Baton Rouge, le 2 mai 1863. (© D.R.)













