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L’agonie des forces armées belges

Un F-16 sur le point de se ravitailler en vol. Maintenue en bonne condition, la force aérienne constitue la « pointe de diamant » des forces armées belges. (©DoD)
Dans la foulée du coup de filet antiterroriste mené le 15 janvier, le gouvernement fédéral belge a ordonné le déploiement de 300 militaires sur le territoire national pour la protection de points sensibles – une première depuis 1986 et la vague d’attentats commis par les Cellules communistes combattantes. Mais au terme de plus de vingt ans de plans de restructuration, les forces armées belges sont dans un état plus que précaire.

18 juin 1989 : les forces du Pacte de Varsovie franchissent la frontière ouest–allemande, effectuent des opérations amphibies à l’est de Kiel et entament une opération dont on ne sait si elle doit s’arrêter sur le Rhin ou au Havre. Les pays ouest–européens mobilisent immédiatement et se lancent dans une bataille de retardement. Sans avoir la puissance française ou même néerlandaise, la Belgique assume ses obligations et mobilise : en quelques jours, six brigades et une vingtaine de bataillons sont engagés. Dans les airs, 250 appareils sont engagés et, en mer, 4 frégates légères et 16 bâtiments de guerre des mines sont déployés. Le risque d’une multiplication d’attentats sur le territoire, conduits par des forces spéciales du Pacte de Varsovie ou des sympathisants d’extrême gauche, implique le déploiement de 11 régiments et de quatre bataillons, en plus d’une gendarmerie bien équipée. Au total, hors gendarmerie, plus de 300 000 personnes participent aux opérations.

Vingt-cinq ans plus tard, la morphologie des forces belges a bien changé. Des forces terrestres, il ne reste que deux brigades : une médiane et une légère regroupant para-commandos et forces spéciales ; la force aérienne s’est recentrée sur 54 F‑16 ; et la marine sur deux frégates moyennes et six chasseurs de mines. La gendarmerie a quant à elle été dissoute et ses personnels intégrés dans la police fédérale. Comparativement à 1992, la fonte des capacités est impressionnante et apparaît certainement comme la plus importante observée en Europe occidentale, toutes proportions gardées : dix fois moins d’effectifs, six fois moins de blindés, cinq fois moins d’avions de combat, quatre fois moins d’artillerie.

À titre de comparaison, si la France avait réduit ses forces comme l’a fait la Belgique, les armées ne mobiliseraient plus que 80 000 personnes d’active. L’armée de Terre disposerait, du VBL au VAB en passant par l’ERC‑90, de 1 000 engins blindés, mais ne compterait plus aucun Leclerc ni AMX‑10RC. L’armée de l’Air n’aurait plus, quant à elle, que 129 appareils de combat. Le budget de défense pour 2013 aurait été de moins de 20 milliards d’euros. En la matière, comparaison n’est évidemment pas raison : la politique de défense poursuivie est totalement différente, tout comme les variables expliquant l’évolution du système de forces belge.

Encore les coupes ne sont-elles pas finies. Les récentes décisions prises à Bruxelles feront, en toute hypothèse, passer les effectifs de 31 931 hommes en 2015 à 21 776 en 2021. Soit une coupe de 30 % motivée par la volonté politique de réduire de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans un budget qui ne représente déjà plus que 0,66 % du PIB. Concrètement, au terme des

nouvelles coupes, le budget passerait donc – à croissance 0 – à 0,5 % du PIB, alors même que, quelques semaines auparavant, Bruxelles s’engageait au cours du sommet de l’OTAN de Newport à l’augmenter jusqu’à 2 % du PIB à l’horizon 2025. Une pantalonnade qui a d’ailleurs valu au nouveau gouvernement nombre de critiques de la part de partenaires qui, contexte international faisant, commencent à accroître le leur…

Les raisons du déclin : une vision managériale

« L’armée est une entreprise. » La phrase a souvent été entendue au tournant des années 2000, alors qu’était présenté le plan de transformation des forces armées, qui devait mettre un terme à la succession de réformes entreprises depuis lors. Rétrospectivement, le recours à un artefact entrepreneurial – douteux au regard de la nature même des missions d’une armée – n’est pas uniquement l’appel à une gestion plus saine de l’institution. C’est aussi le symbole d’une vision politique de ces missions : c’est bien d’une économie des moyens de la politique internationale belge qu’il s’agit. Ses racines sont complexes et montrent, également, que le déclin des forces armées de Bruxelles n’a pas été linéaire, au sens où il a été géré de manière très différente par les forces – et quelquefois même, avec beaucoup d’intelligence.

Le cas de la force terrestre

Historiquement centré sur la défense territoriale – les opérations extérieures conduites durant la guerre froide ont été peu nombreuses –, le système politico–militaire belge a subi en 1993 un véritable traumatisme, au moment même où les membres de l’OTAN s’orientaient vers la conduite d’opérations expéditionnaires. La perte de dix para–commandos alors qu’ils procédaient à l’extraction du Premier ministre rwandais tandis que commençait le génocide a ainsi eu des répercussions à long terme. D’une part, elle a conforté l’idée que la Belgique n’avait pas les capacités et les moyens d’agir seule, ou à tout le moins en tant que « force structurante » dans des situations complexes. La perception est donc celle d’un partenaire secondaire, susceptible d’apporter une aide, mais non de jouer un rôle majeur. Cette vision a été déterminante en 2000, lorsque le plan de transformation a précisé que la Belgique renonçait à la conduite au sol d’opérations de haute intensité et se spécialisait dans d’autres tâches.

D’autre part, elle a renforcé l’idée que l’usage de la force était en soi non seulement dangereux, mais aussi inefficace. Or, depuis la Première Guerre mondiale, une partie de la classe politique est très réceptive aux idéaux pacifistes – non d’ailleurs sans que quelques libertés aient été prises avec l’histoire elle-même (1). Le terreau du pacifisme est particulièrement fertile dans une Flandre représentant 60 % de la population du pays, mais il ne suffit pas à caractériser la culture stratégique belge (2). Il faut ajouter à ces différentes perceptions le fait que l’assassinat des dix parachutistes est intervenu alors que le pays connaissait lui-même une phase de remise en question de ses institutions qui a débouché sur une fédéralisation, qui n’était elle-même qu’une nouvelle étape d’un processus d’accroissement de l’autonomie des régions et des communautés. Dans pareil cadre, l’armée apparut rapidement comme une institution nationale dans un pays où le national semble de plus en plus anachronique.

Reste également que le système politico–militaire belge n’a pas totalement fait son anamnèse au regard du Rwanda. La commission d’enquête parlementaire ayant travaillé sur la question a ainsi démontré que le fiasco était notamment dû au refus des autorités politiques d’accéder aux demandes des militaires quant à leur équipement pour la mission à conduire à Kigali. Or, le militaire belge est dans une relation de soumission au politique, plus que de subordination : malgré la présence de syndicats, il est hors de question pour des militaires d’active de remettre fondamentalement en question les choix stratégiques, opérationnels et budgétaires effectués.

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