Le drone, figure aérienne du mal ? Trois remarques sur les débats entourant les drones armés

((c) General Atomics

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI hors-série n°30, juin-juillet 2013. Aucune reproduction autorisée.

Relativement récents en France, les débats autour de la pertinence de l’emploi du drone armé sont nombreux dans le monde anglo-saxon depuis déjà quelques années[1]. Reste que, ces débats sont fréquemment peu pertinents, en se fixant sur une technologie dont les ressorts sont mal compris et en charriant un certain nombre de mythes. En France, la récente parution de Théorie du drone[2] par Grégoire Chamayou a permis de structurer les différentes critiques adressées à l’endroit des drones, que l’on pourrait classer en trois catégories qui formeront la trame de cet article et sur lesquelles il est nécessaire de revenir.

Combat dissymétrique, faux-combat ? 

Œil dans le ciel, le drone verrait tout et serait, de par sa persistance, l’instrument premier d’une version réactualisée du « surveiller et punir » de Michel Foucault. Frappant à distance alors que ses pilotes sont à des milliers de kilomètres, le drone armé serait l’instrument de celui qui fait mourir sans vouloir combattre « en soldat » – d’une certaine manière, le drone serait le reflet d’une certaine lâcheté. Il augurerait d’une dissymétrie presque totale, en termes de puissance de feu comme de distance, entre les adversaires. En découlerait le fait que le drone soit la négation de la guerre en tant que « dialectique des volontés opposées ». Il y aurait l’adversaire au sol et la machine dans les airs. La guerre (ou le conflit) ne serait dès lors plus la guerre, mais une sorte d’acte de violence unilatéral : l’adversaire peut mourir, l’attaquant sera toujours gagnant. Ce que résumerait, non sans cynisme, l’inscription sur un tee-shirt célébrant le drone Predator : « vous pouvez courir, vous mourrez fatigué ». De fait, pour G. Chamayou, interrogé par Telerama, « un drone, ça ne fait pas de prisonniers »[3].

Derrière le poids de mots et des tournures de phrase, on ne peut toutefois faire l’économie d’une analyse plus fine, au risque de passer outre un certain nombre de réalités. Si, pour l’anecdote, des combattants se sont effectivement rendus à des drones[4], ces derniers ne peuvent être extraits, désincarnés, des appareils militaires. Personne ne peut mener la guerre à distance idéalisée par les opposants aux drones. Si leurs pilotes peuvent effectivement les faire voler depuis des distances intercontinentales, les appareils sont eux-mêmes présents sur des théâtres et volent depuis des bases qui font, pare ailleurs, régulièrement l’objet d’attaques. Au-delà, l’adaptation des combattants adverses ou l’utilisation qu’ils peuvent faire des opérations d’influence montre qu’ils ne sont pas inactifs face à ce qui apparaît effectivement pour eux comme une menace de taille. 

Surtout, ces drones s’insèrent dans des dispositifs militaires complexes et ils n’en constituent souvent que la partie la plus visible ; la technologie accroche l’œil et l’attention des médias. Dans le cas pakistanais ou yéménite, des forces locales sont également présentes, voire même des forces alliées. Si les opposants aux drones se sont focalisés sur leur emploi au Yémen, ils oublient que, quelques mois auparavant, l’Arabie saoudite y avait également engagé des Tornado ou des hélicoptères de combat AH-64, sans guère de couverture médiatique. Dans les zones tribales pakistanaises, les forces d’Islamabad ont connu de lourdes pertes en menant un combat contre-insurrectionnel autrement plus létal pour les populations locales. Car un des enjeux des drones armés réside dans leur létalité.

Or, cette dernière est infiniment moindre – et bien plus précise – que d’autres formes d’engagement à distance impliquant une mise à distance de l’attaquant. Les 8 kg de charge explosive d’un seul AGM-114 lancé sur une cible sont à comparer aux 227 kg des Tomahawk lancés depuis la mer sur le Soudan ou l’Afghanistan, en 1998, en représailles aux attentats de Dar-es-Salam et de Nairobi. Ces 8 kg sont également à comparer aux 2 000 tonnes de bombes incendiaires larguées par 330 B-29, le 9 mars 1945, sur Tokyo – faisant 100 000 morts, détruisant 267 000 maisons et laissant un million de personnes sans abri – au cours du plus gros raid aérien de l’histoire. Quatorze B-29 seront abattus par les Japonais et le bombardement ne restera donc pas impuni. Mais face à l’immense détresse des populations civiles, il est douteux que ce « combat » entre pilotes, pour le coup bien réels, soit d’une quelconque importance. Au-delà de ces comparaisons en termes d’opérations aériennes, puisque c’est de combat à distance dont il s’agit, on pourrait indiquer avec G. Chamayou lui-même que la référence historique en matière de frappe ciblée est plus le sniper que le raid de bombardiers stratégiques. Mais l’argument manque de souffle dès lors que le sniper est, en contre-insurrection, plus une exception qu’une règle générale. Nous y reviendrons.

De même, il faut aussi remarquer que le principal apport tactique des drones – non leur armement mais bien leur persistance – est également une garante d’efficacité, au sens premier et cynique, à savoir que « la bonne cible » soit effectivement atteinte. La capacité à observer une situation pendant des heures alors que l’équipage, au sol, peut bénéficier de l’appui d’analystes du renseignement voire de juriste n’est donnée ni à un artilleur ni à un commandant de section engagé dans une opération de contre-insurrection. De ce point de vue, les problèmes de frappe sur des civils que l’on a effectivement observés à des dizaines de reprises au Pakistan ne sont pas du fait du drone, de sa conception ou même du choix politique d’y recourir. Le problème, aussi fondateur en stratégie aérienne qu’il est trop peu étudié, réside dans le ciblage et dans les méthodes qui sont adoptées pour ce faire. De facto, ce n’est pas la machine qui prend la décision d’engager une cible. Au même titre qu’un Rafale dont le pilote observe une situation au travers de son pod Damoclès, le drone n’est qu’une plateforme.

Les capacités et l’intention

De ce point de vue, il convient de ne pas considérer le drone par lui-même et pour lui-même. Il n’est pas cette sorte de figure prométhéenne de la guerre moderne qui porterait en elle les germes de sa propre autonomie décisionnelle – une menace souvent agitée par les « anti-drones » – mais est d’abord un outil. Or, ce n’est pas l’outil qui décide de son propre engagement, même si la disposition de l’outil peut incliner le pouvoir politique à vouloir s’en servir[5]. A ce stade, il faut donc distinguer l’emploi du drone armé par ses différents opérateurs, qui révèle de différences fondamentales et qui montre non le poids de la technique mais bien celui des conceptions stratégiques. Dans un premier cas de figure, américain, l’engagement de drones s’effectue sur les zones de conflit non seulement afin d’éviter l’envoi de troupes au sol et de réduire les coûts budgétaires mais aussi les coûts politiques. Ces derniers sont de trois ordres : celui des morts amies épargnées ; celui des critiques politiques intérieures (en limitant le contrôle parlementaire) ; celui des critiques internationales (notamment en fournissant peu d’images des déploiements). Le tout s’opère dans une finalité d’endiguement de la menace : la guerre n’est pas possible ; mais elle doit être menée.

Un deuxième cas de figure est israélien et est plus complexe. D’une part, tirant les leçons des opérations de 2006, le général Reuven Benkler estimait que sur le « champ de bataille vide », les drones devaient permettre d’agir au moment où un civil se « transformait » en combattant du Hezbollah[6]. Le drone devenait donc un instrument dans des opérations contre-hybrides, permettant d’attester de la pertinence de la frappe par la divulgation des images montrant le combattant préparer des positions antichars ou se préparant à lancer des roquettes. D’autre part, face à l’insurrection de Gaza, il est question pour les Israéliens de se lancer dans une tactique (et non une stratégie) d’« assassinats ciblés » comme composante d’une stratégie plus large d’endiguement de ce qui est perçu comme une menace. La posture fait évidemment débat. Militairement, il s’agit de causer l’attrition du potentiel adverse de manière le plus souvent préemptive par une suite de frappes de décapitation. Politiquement, il s’agit de frapper des personnes le plus souvent civiles, dans ce qui est compris comme étant « le temps de paix ». D’où, aussi, l’emploi d’une terminologie pénale (« l’assassinat ») plutôt que militaire (« la frappe »).

Le pacifiste et le luddite 

Or, cette question de la caractérisation du conflit est problématique. L’une des critiques adressées par G. Chamayou à l’endroit des drones concerne justement le fait qu’ils soient utilisés en dehors des « zones de conflit ». Or, depuis une dizaine d’années, ces dernières sont de moins en moins établies de manière consensuelle. A lire plusieurs critiques issues d’auteurs « anti-drones », le Yémen, le Waziristan ou la Somalie ne constitueraient pas ainsi des zones de conflits. De même, il faut également constater – avec nombre d’auteurs ayant, dès le début des années 1990, tiré les leçons de la fin de la guerre froide – que les guerres ne se déclarent plus et que le « conflit » et la « crise » dominent l’agenda des questions internationales. Entre guerre et paix, le conflit est permanent dans la multitude des « zones grises » où drones, raids conventionnels et forces spéciales sont apparaissent comme les outils les plus adaptés. Or, crise et conflits induisent la nécessité de travailler sur des temps très différenciés : temps court de la réaction ; temps long de conflits s’éternisant et devant être contenus. C’est là, sans doute, que l’on constate à nouveau ce que l’on pourrait qualifier de « paradoxe de l’excellence technicienne » et que l’on avait déjà pu observer au moment de l’utilisation d’armes guidées de précision.

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