De la durabilité de la puissance militaire française

Par Joseph Henrotin, Chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI, hors-série n°31, août-septembre 2013, aucune reproduction autorisée.

Depuis la fin de la guerre froide, les armées européennes encaissent réforme sur réforme, le plus souvent au travers de réductions budgétaires. Si la France apparaît comme moins touchée que les autres États, il faut néanmoins constater que, depuis vingt ans, ses capacités ont sans cesse diminué, atteignant un seuil alarmant. Devant suivre cette évolution, la culture stratégique française, pétrie de facultés d’adaptation, est souvent considérée comme une variable d’ajustement. Mais jusqu’où ? À la question de savoir ce qu’est la puissance, la plupart des chercheurs répondent qu’elle est l’aptitude politique à pouvoir faire ce que l’on veut, en dépit des contraintes de toute nature exercées par un adversaire.

Pour la plupart d’entre eux, la puissance est le fruit de la combinaison de facteurs complexes, que ceux-ci soient militaires, diplomatiques, économiques ou encore culturels. Dans ce jeu d’échecs tridimensionnel, comme si une partie se jouait sur des plateaux multiples, la notion de puissance militaire tendrait, selon certains internationalistes, à perdre de sa pertinence comparativement aux questions d’ordre économique, par exemple. Cette vision apaisée des relations internationales reste dépendante d’une lecture ethnocentrique de ces dernières, qui s’avère éminemment plus complexe. Si l’on n’épiloguera pas sur le basculement géostratégique du monde vers l’Asie ou encore sur la persistance de foyers de crise, il convient déjà, à ce stade, de mettre en évidence la question de l’incertitude.

L’imprévisibilité du monde

Dans le livre blanc de 2008, l’incertitude était liée au concept de surprise stratégique, sans doute d’une manière hasardeuse. Les intelligence studies ont ainsi montré que les « vraies » surprises stratégiques sont historiquement rares. Les informations liées à l’occurrence d’une crise majeure sont généralement déjà connues, le véritable problème résidant dans leur traitement, leur interprétation et leur partage et dans leur conversion en un renseignement politiquement utile. Au surplus, le livre blanc de 2008 assimilait surprises stratégiques et conflits réguliers ; une liaison qui n’apparaît plus d’une manière aussi évidente en 2013, ladite édition reconnaissant la possibilité de ce type de conflit et y affectant une structure de force adaptée. De facto, les processus de montée en puissance actuellement observés de par le monde n’ont rien de « surprenant » : ils sont étudiés depuis les années 2000 avec attention, et des opérations entre la Chine et le Japon autour des Senkaku, un Iran doté de l’arme nucléaire ou une tentation impérialiste russe corollaire d’un nouveau nationalisme n’auraient strictement rien d’une surprise. En fait, le véritable problème posé par l’incertitude – ce fameux « ni paix, ni guerre » explicité par nombre d’auteurs – réside dans notre faculté d’adaptation et dans notre capacité à exercer notre puissance au regard des événements.

Or, et c’est là une de ses limites, notre modèle de livre blanc n’est pas vu comme l’explicitation de notre grande stratégie – ce que nous sommes et ce que nous voulons –, mais comme un document hybride. Il est à la fois analyse géostratégique de l’environnement international et feuille de route militaire – voire industrielle de défense – tout en orientant un certain nombre de choix. Dans la foulée de la parution, fin avril, de son édition 2013, il n’était pas ainsi surprenant d’entendre ses commentateurs indiquer que le véritable déterminant serait la prochaine loi de programmation militaire. Dans le même temps, l’aspect hybride du livre blanc détermine également une approche managériale selon laquelle on identifie des menaces et établit des structures de forces plus ou moins adaptées pour les contrer dans un « horizon prévisible ». La technique n’est pas nouvelle, mais elle pèche par le manque de considération de la philosophie même de l’outil militaire : s’il existe une institution capable de faire face à l’imprévisible, ce sont bien les forces armées.

La tension budget-adaptation

De facto, nombre d’opérations lancées ces vingt dernières années l’ont été de manière impromptue, avec des processus de génération de force relativement courts, notamment du fait d’une concentration des prises de décision au niveau du pouvoir exécutif. L’opération « Serval », de ce point de vue, constitue un bon exemple de notre faculté d’adaptation, mais démontre également ses limites. Ainsi, certaines unités n’ont pu être engagées que parce que l’on avait fait appel à des volontaires, dont certains revenaient tout juste d’Afghanistan. Si l’on peut se féliciter des résultats obtenus et que l’on peut partir du principe – très ancré dans la culture stratégique française – que « l’intendance suivra » ou qu’une solution finira bien par être trouvée, la diminution de l’assiette de forces réduit d’autant cette probabilité. Au contraire, même. Dans un contexte stratégique de dégradation de la situation internationale, entraînant donc un accroissement des « besoins », la capacité de réponse va en diminuant. Or le rythme élevé des engagements en opération ne permet déjà plus de consacrer suffisamment de temps au reconditionnement ou à l’entraînement. In fine, à trop réduire et en comptant sur l’adaptation et la bonne volonté des personnels, on risque surtout de désadapter.

Il faut également ajouter qu’un certain nombre d’économies qui étaient attendues au terme des décisions de compression des effectifs prises en 2008 n’ont eu que des effets limités : reclasser ou envoyer en retraite a aussi un coût. En fait, la valeur d’utilité budgétaire des coupes dans les effectifs tend à décroître au fur et à mesure des réductions. Dans le même temps, la baisse d’efficacité n’est pas corrélée à ces restrictions : elle tend même à s’accroître. C’est d’autant plus le cas que les réformes entreprises le sont sans que de véritables choix soient effectués : la structure de l’appareil est globalement conservée et sa réduction est homothétique. Si Camille Grand pouvait dire que ne pas choisir est en soi un choix montrant une certaine ambition (1), encore faut-il placer ces « non-choix » dans une perspective temporelle, du point de vue des effets de leur cumul. En effet, ces réformes, essentiellement guidées par des impératifs budgétaires, sont menées à une vitesse qui ne permet pas au système militaire de se réorganiser ni de modifier ses pratiques. In fine, ces mesures sont elles-mêmes – en fait, surtout leur rythme – un facteur de réduction de l’efficacité des armées.

Corollaire direct, alors que 10 000 personnes doivent encore quitter l’institution au terme des décisions prises en 2008, 24 000 autres s’y ajoutent, soit 34 000 en six ans. Au total, 78 000 postes auront été perdus entre 2008 et 2019. Un autre paramètre entre également en ligne de compte. Dorénavant, des livres blancs seront publiés dans la foulée de chaque élection présidentielle – le prochain le sera donc en 2016 ou 2017 – et il y a fort à parier qu’il débouchera sur de nouvelles mesures, l’édition 2013 étant déjà présentée comme de transition. Dans un tel cadre, la faculté d’adaptation des forces ne peut pas grand-chose. C’est d’autant plus le cas que ces réductions sont aussi matérielles et qu’elles ont des conséquences directes sur la démonstration de la puissance française, jour après jour. En 2007, il était encore question de disposer de 17 frégates de classe Aquitaine, de deux Forbin et de cinq La Fayette, soit 24 frégates. Au terme des décisions de 2013, elles ne seront plus que quinze. Or, une fois le groupe aéronaval escorté et les SNLE protégés, le « volant » de frégates restant est réduit à la portion congrue : qu’une escorte du groupe amphibie soit nécessaire et plus aucune ne sera disponible.

Pour ne rien simplifier, cette problématique s’étage également dans le temps. Les logiques inhérentes aux « grands programmes » induisent des mises en service espacées puis des carrières longues, de l’ordre de trente à quarante ans. Or, quel que soit le matériel considéré, la seule attrition est un facteur de réduction des niveaux de force. Qu’on en juge : depuis 1986, 39 Mirage 2000 ont été perdus, soit pratiquement deux escadrons. Un seul de ces appareils l’a été au combat, les autres l’ont été par accident – et encore les taux d’attrition français sont-ils très raisonnables comparativement à ceux d’autres matériels de forces alliées. Les niveaux de force définis dans des documents tels que le livre blanc représentent ainsi des maxima qui ne pourront que baisser, mécaniquement, au fil des ans. Devant cette décroissance militaire, que faire ?

Durer tant qu’on peut… et se reconstruire ?

Premièrement, on pourrait arguer que nécessité fait loi et qu’une possible détérioration des relations internationales dans les années 2020 pourrait conduire à une montée en puissance des forces. Les années 2010 apparaîtraient ainsi comme une sorte de « pause stratégique », une phase transitoire pour les armées, l’aptitude à évoluer rapidement devenant une clé. Cependant, ce type de raisonnement se heurte à quatre difficultés. La première est qu’une remontée en puissance, éventuellement rapide, doit être perçue comme immédiatement nécessaire – vitale – par le monde politique et la nation. On peut certes évoquer le cas, exemplaire, des Marines américains, qui sont passés de 18 000 hommes en 1936 à 385 000 en 1943. Mais entre-¬temps, les dépenses ont augmenté de 21 à 493 millions de dollars et Pearl Harbor a légitimé les sacrifices financiers et humains demandés (2). Or, dans un monde où les enjeux sont de moins en moins lisibles et où la menace aux frontières n’existe plus, faire preuve d’une pédagogie de légitimation devient complexe.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

commodo Sed lectus Aliquam at Nullam
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR