Magazine Moyen-Orient

Syrie : la puissance russe en question

Alliée de la Syrie depuis l’époque soviétique, la Russie soutient Bachar al-Assad, reçu ici au Kremlin par Vladimir Poutine le 20 octobre 2015. (©Présidence russe)
Vu du Kremlin, le dossier syrien illustre bien plus qu’un simple soutien à un allié aux abois. La Russie a habilement utilisé le conflit comme levier diplomatique pour mettre en scène sa puissance. Son intervention militaire consacre le retour de Moscou dans la région autant qu’elle traduit une démonstration de force globale. Mais les problèmes économiques que traverse la Russie sont susceptibles de contrarier, à terme, cet engagement (1).

Lors du soulèvement, en 1804, de Mehemet Ali, futur wali d’Égypte (1805-1848), le chancelier du tsar Nicolas Ier (1825-1855) commentait : « La grandeur de la Russie exige qu’elle parle la première chaque fois qu’il s’agit du destin de l’Orient. » L’Orient qu’évoquait Charles Robert de Nesselrode (1780-1862), au cœur du XIXe siècle, était alors le théâtre d’un retour aux luttes d’influence à Constantinople, entre logique expéditionnaire des puissances européennes, rivalités autour de l’accès aux Lieux saints et équilibre entre chrétiens et musulmans dans l’espace pontique. La politique russe en Syrie renouvelle ces permanences historiques en les agrémentant d’une volonté de réaffirmer la stature internationale de Moscou. La militarisation directe du soutien russe au régime syrien est la dernière illustration d’une approche constante à l’égard de la Syrie depuis mars 2011.

Un soutien protéiforme

Le positionnement diplomatique russe sur la Syrie, alternant depuis le départ posture ferme et rhétorique plus conciliante, ne peut guère être analysé sans appréhender les perceptions du Kremlin. Sur le plan diplomatique, la Russie a voulu éviter une répétition de l’humiliant scénario libyen. Au printemps 2011, Moscou s’était abstenu au Conseil de sécurité des Nations unies, permettant l’adoption de la résolution 1973 et la mise en place d’une zone de protection aérienne par les forces de l’OTAN. En interne, l’épisode avait illustré des dissensions entre Dmitri Medvedev, alors président (2008-2012), plus conciliant à l’égard de l’Occident, et le Premier ministre, Vladimir Poutine (2008-2012), qui s’en était pris à la « croisade médiévale » des Européens contre Mouammar Kadhafi (1942-2011).

À l’international toujours, Moscou reste obsédé par sa quête de parité avec les États-Unis, les élites russes demeurant profondément antiaméricaines. Craignant une érosion de son statut de grande puissance, la Russie s’est appuyée sur la carte syrienne pour tenter d’opérer un retour stratégique au Moyen-Orient, sur fond de confrontation entre les Occidentaux et l’Iran. Ce défi lancé à Washington trouve son prolongement dans l’opposition de Moscou à toute forme d’ingérence étrangère. Or, pour les dirigeants russes, les événements nés des « printemps arabes » émanent d’un complot ourdi par le « camp sunnite » regroupant les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Qatar) et la Turquie. En outre, la Russie a achevé, en mars 2012, une séquence électorale tendue ; il était hors de question, pour le Kremlin, d’adopter une politique syrienne qui puisse légitimer un changement de régime.

Les ressorts de la politique russe en Syrie sont également influencés par l’histoire récente du pays. Pour des élites dont les membres les plus éminents sont issus des services de sécurité, le terrorisme d’origine islamique est une constante, de la guerre contre les moudjahidines afghans (1979-1989) à la seconde campagne de Tchétchénie (1999-2009). Sur la Syrie, les Russes raisonnent en « experts » de l’islamisme radical et sont persuadés qu’un changement à Damas enfantera un pouvoir islamiste.

Les autres facteurs fréquemment avancés pour justifier le soutien de Moscou au régime baasiste demeurent surestimés. Ainsi en a-t-il été du facteur militaro-technique : si, depuis 2005, la Syrie figure parmi les clients les plus importants de l’industrie de défense russe, Damas n’a jamais reçu de Moscou ses armements offensifs les plus sophistiqués. Les facilités navales de la marine russe à Tartous et Lattaquié ont revêtu, jusqu’à l’intervention militaire de septembre 2015, une signification plus symbolique que réellement opérationnelle. Quant à la diplomatie religieuse de Moscou, qui reste surtout cantonnée au verbe, elle tarde à produire des résultats à la hauteur de ses ambitions (2).

L’engagement militaire de septembre 2015

L’intervention militaire russe n’a, de toute évidence, guère été improvisée. Au printemps 2015, l’armée a entrepris des manœuvres de grande ampleur en Russie, mobilisant près de 100 000 militaires. Au cours de l’été, le pays a multiplié les contacts diplomatiques avec les États-Unis et l’Arabie saoudite, recevant même à Moscou les dirigeants des Émirats arabes unis, de la Jordanie et de l’Égypte. Ce ballet diplomatique a alors placé les capitales européennes en position périphérique (3).

Dès août 2015, des soldats russes étaient identifiés auprès de l’armée régulière syrienne ; des mouvements de navires de guerre russes étaient observés dans les détroits et près des côtes syriennes, ainsi que la mise en place d’un pont aérien russe dans un aéroport militaire près de Lattaquié, où l’on dénombrait plus de 30 avions de combat russes, et ce alors que l’arrivée de soldats russes y était remarquée (par satellites espions américains ou traçages par Internet) depuis le printemps. Ces mouvements de troupes et de matériels ont d’abord été décrits par le ministère de la Défense russe comme des manœuvres militaires et une assistance technique à la Syrie, puis ont été présentés explicitement comme un soutien total à Bachar al-Assad à l’approche du 28 septembre, date de l’intervention de Vladimir Poutine à la 70e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Lors de son discours, le président russe a réitéré son soutien militaro-technique au gouvernement syrien et prévenu que son pays proposerait une résolution pour mener une « véritable coalition mondiale contre le terrorisme, semblable à la coalition anti-Hitler » (4).

Le 30 septembre, les premières frappes aériennes russes ont, sans surprise, fait l’objet d’un « buzz » médiatique, qui a alimenté la guerre de l’information à laquelle se livrent ­Moscou et Washington – et, plus largement, l’Occident – depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014 (5). Au début, le Kremlin est parvenu à entretenir le flou sur les cibles visées et touchées. Il est néanmoins apparu que l’aviation russe bombardait essentiellement les positions d’autres groupes rebelles, comme Jabhat al-Nousra et Ahrar al-Sham, et pas nécessairement l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech). Le « culturisme » géopolitique dont a alors fait montre la Russie exprime une volonté d’affichage de sa puissance, tout en révélant qu’elle – au contraire de la coalition arabo-­occidentale – est efficace dans la lutte contre les djihadistes. Ce discours est démultiplié par une utilisation intensive des outils numériques : le ministère de la Défense alimente une chaîne sur YouTube, avec force images de l’opération syrienne, et a ouvert une page spéciale sur son site, consultable aussi en anglais (http://eng.syria.mil.ru) (6). Également informationnelles, les armes utilisées visent à semer la confusion chez les Occidentaux et à entretenir l’idée que les dirigeants européens et américains restent indécis et divisés.

Plus globalement, on ne peut être que frappé par une forme de répétition de l’histoire (7). En 1956, le coup d’éclat diplomatique de l’URSS lors de la crise de Suez détourna l’attention des Occidentaux de la répression de l’insurrection de Budapest par l’Armée rouge. Soixante ans plus tard, l’affirmation russe en Syrie se produit alors même que se fixe le front ukrainien, permettant à Vladimir Poutine de tester la fermeté des Occidentaux tout en ayant les coudées plus franches dans le Donbass. La symétrie avec 1956 va plus loin : la France et le Royaume-Uni sont marginalisés, alors que la campagne libyenne de 2011 les avait remis en selle. Mais, à la différence de Suez, où le vide diplomatique créé par l’intervention franco-britannique avait été comblé par les États-Unis, la question syrienne ne verra pas une administration Obama, qui a fondé une partie de sa politique extérieure sur son désengagement du Moyen-Orient, s’y réinvestir militairement. Or on voit mal les Russes jouer le rôle de « gendarmes » dans une région où, eux aussi, peinent à appréhender la complexité des recompositions socio-­économiques, sans compter que le « syndrome afghan » travaille encore les élites politiques et militaires russes.

Objectifs russes

À propos de l'auteur

Julien Nocetti

Julien Nocetti

Chercheur à l’Ifri depuis 2009, Julien Nocetti est diplômé en relations internationales. Ses recherches, au sein du Centre Russie/Nei, portent principalement sur deux axes : la politique de la Russie au Moyen-Orient, avec un accent sur le Golfe et le Levant; et la politisation de l’Internet en Russie. Il s'intéresse également à l'évolution du régime de gouvernance de l'Internet.

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