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Israël, « État juif » : les enjeux d’un adjectif

Vue sur le Dôme du Rocher qui abrite le « Rocher de la fondation », endroit où, selon la tradition musulmane, Mahomet serait arrivé depuis La Mecque et d'où il serait monté au paradis, La tradition biblique y situe également le mont Moriah, nom donné au massif montagneux sur lequel Abraham monta avec son fils afin de l'offrir à Dieu en sacrifice, puis sur lequel ensuite Salomon bâtit l'ancien Temple de Jérusalem. (© DR)
La reconnaissance d’Israël comme État juif est souvent avancée par le gouvernement Netanyahou comme la condition sine qua non de la signature d’un accord de paix avec les Palestiniens. Mais Israël est déjà un État juif, en droit, et surtout en fait, caractéristique qui alimente bien des contestations.

Un État juif en droit et surtout en fait

Lorsque Théodore Herzl publie en 1896 Der Judenstaat, c’est-à-dire littéralement « L’État des Juifs », il ne se doutait pas que les termes feraient encore polémique plus d’un siècle après. En fait, il aurait entendu cette expression comme équivalent à « L’État juif », et du reste, il surveilla la traduction française de son ouvrage qui s’intitulait ainsi. La version anglaise est aussi intitulée The Jewish State.

De toute façon, nul doute que le projet sioniste est destiné aux Juifs et à eux seulement. Théodore Herzl l’énonce clairement : « Les Juifs qui le veulent auront leur État ». L’historien franco-israélien Denis Charbit (1) insiste sur le caractère très complet du projet sioniste, qui est à la fois un projet territorial, national, politique, culturel et humanitaire. Le projet territorial vise à créer un foyer national juif en Palestine, sous la forme de la reconstruction d’une nation juive, dans le cadre politique d’un État indépendant, avec l’hébreu comme langue vernaculaire et vecteur culturel, et dont la vocation est aussi humanitaire : rassembler tous les Juifs, dispersés de par le monde, et d’abord ceux en danger. Pour nous en tenir au caractère national de l’État, soulignons que celui-ci n’a jamais été remis en cause. Mais il faut savoir ce qu’est la Nation : une race, une religion, une ethnie ? Pour certains théoriciens du sionisme comme Ahad Ha’Am, il s’agissait avant tout d’une nation culturelle. Il évoquait l’« esprit de la Nation », « un patriotisme hébraïque » qui, à la limite, aurait pu se passer d’un État : il fallait d’abord « préparer les cœurs ». Pour la plupart des dirigeants sionistes, la Nation ne devait pas se confondre avec la religion. Yosef Haïm Brenner (l’un des fondateurs du mouvement ouvrier juif dans la Palestine mandataire) parlait même de la nécessité de « s’extirper du carcan religieux » : le Juif devait d’abord s’identifier au projet sioniste. Pour certains, la Nation hébraïque devait avoir une dimension universaliste (Moses Hess, Bernard Lazare), voire éthique (Martin Buber). Quelle que soit la nature du projet national, le caractère de l’État d’Israël comme État pour les Juifs s’est ainsi imposé, et le droit est venu sanctionner la réalisation du projet.

La création de l’État d’Israël est aussi le fait d’initiatives de la communauté internationale. La déclaration Balfour (2 novembre 1917) prévoyait « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif » (a national home for the Jewish people). L’idée est reprise dans le mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations en 1922. Dans son plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947, l’Organisation des Nations Unies prévoit explicitement la création d’un « État juif » et d’un « État arabe ». En droit international, Israël est donc désigné d’emblée comme un État juif. Le droit israélien a tiré les conséquences de cette approche, en y ajoutant une précision importante : le caractère juif de l’État est compatible avec la démocratie.

État juif et démocratique

Dès la déclaration d’indépendance (14 mai 1948), le caractère juif de l’État est proclamé : « Nous proclamons par la présente la création de l’État juif en Palestine, l’État d’Israël ». La déclaration d’indépendance insiste aussi sur le caractère démocratique de l’État d’Israël : « L’État d’Israël (…) sera fondé sur la liberté, la justice et la paix selon l’idéal des prophètes d’Israël ; il assurera la plus complète égalité sociale et politique à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d’éducation et de culture ; il assurera la protection des lieux saints de toutes les religions et sera fidèle aux principes de la Charte des Nations Unies ». Cette volonté de faire d’Israël un État qui soit à la fois un État juif et un État démocratique a été à l’origine d’une véritable révolution constitutionnelle en 1992 (2). En adoptant deux lois fondamentales, l’une consacrée à la liberté professionnelle et l’autre à la dignité et à la liberté de l’individu, le législateur a entendu « défendre la dignité de l’individu ainsi que sa liberté, en ancrant les valeurs de l’État d’Israël comme État juif et démocratique… » (art. 1er de la loi fondamentale sur la dignité et la liberté de l’individu). Comme le rappelait celui qui était à l’époque président de la Cour suprême, Aharon Barak : « Les valeurs fondamentales du judaïsme sont celles de l’État. Je fais allusion aux valeurs d’amour de l’homme, de la sainteté de la vie, de la justice sociale, de la recherche d’actions bonnes et droites, du respect de la dignité de l’homme, de la règle de droit qui s’impose aussi au législateur, toutes valeurs que le judaïsme a donné au monde entier. » On remarquera l’insistance sur la dimension universelle de ces valeurs. On avait déjà noté que la déclaration d’indépendance faisait référence à la Charte des Nations Unies. En d’autres termes, pour le droit israélien, il y aurait parfaite compatibilité entre le caractère juif de l’État et son caractère démocratique. En pratique, le caractère juif de l’État l’emporte souvent, mais sans remettre en cause les principes de la démocratie.<!–nextpage–>

Une judéité de fait

Curieusement, l’une des lois les plus importantes votées par la Knesset, la loi du retour (1950), n’a pas été classée comme loi fondamentale. Elle dispose en son article premier que « Tout Juif a le droit d’immigrer en Israël ». En droit et en pratique, le caractère juif de l’État est ainsi affirmé avec éclat, d’autant que le terme employé pour désigner l’immigration juive en Israël (« monter ») est directement issu du texte biblique. D’autres caractéristiques de l’État ont incontestablement un caractère juif, comme le drapeau bleu et blanc (couleurs des châles de prière), qui est frappé de l’étoile de David. L’hymne national, Hatikva, qui était l’hymne du mouvement sioniste, fait référence à l’« âme juive », et se termine ainsi : « Être un peuple libre sur notre terre, le pays de Sion et Jérusalem ».

Sur un plan plus pratique, on doit noter que si l’hébreu et l’arabe sont les deux langues officielles, la première prime dans la vie quotidienne. On peut en dire autant de la religion. Israël n’est pas un État laïc, mais pas non plus une théocratie. Il s’agit plutôt d’un « État multiconfessionnel » (3). En effet, quatorze religions, dont le judaïsme, l’islam, la religion druze et une dizaine d’obédiences chrétiennes, se voient reconnaître un statut officiel : elles régissent le statut personnel de leurs fidèles et sont subventionnées par l’État. Mais ici aussi, en pratique, le judaïsme domine. D’abord par ce qu’il est la religion de 75 % des citoyens israéliens. Avant même la création de l’État, le judaïsme se voyait reconnaître d’importants privilèges. Afin de ne pas voir le projet sioniste se heurter à une opposition active de la part de la mouvance ultra-orthodoxe, David Ben Gourion, dans une lettre au grand rabbin d’Agoudat Israel (4) le 19 juin 1947, s’engageait à ce que dans le futur État, le shabbat soit le jour de repos légal, que toutes les cuisines publiques respectent la cacherout, que le rabbinat ait le monopole du statut personnel, c’est-à-dire en pratique des mariages et des divorces, et que le secteur ultra-orthodoxe puisse préserver l’autonomie de son réseau scolaire.

À propos de l'auteur

Philippe Velilla

Philippe Velilla

Docteur en droit, enseignant à l’Université numérique européenne des études juives (UNEEJ) et auteur du blog Vu d’ici et là (velillap.over-blog.com).

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